‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 16 sur 141 · A M. CORNE LIS DE WITT · texte numérisé non relu

A M. CORNE LIS DE WITT

Paris. 20 novembre IS^r»

Cher ami, je t'envie ton beau climat, et j'espère que la santé de Madame de Witt est plutôt une occasion qu'une raison de passer l'hiver à Hyères. Je suis resté dans ce sale Paris toutes les vacances, sauf dix jours, et je le regrette d'autant plus qu'en ce moment j'ai la sottise d'être malade. Mes misères, comme dit Pascal, me prennent à la gorge, c'est-à-dire au larynx. Depuis un mois, je suis muet : je garde la chambre, je bois toutes sortes de choses, on me brûle l'intérieur de la gorge, et

J'iniile de Conrart le silence prudent.

Il faut être obligeant comme M. (iuillaume Guizot pour venir voir un être aussi peu amusant que moi, et

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ji' le cliar i;(' dt! rcii riMiioreicr m dislaiicc. (lopciidiiiil jenrago à part moi. 0 heureux cliillonniers, vendeui's d'habits, marchands de légumes (|ui criez avec une si holle voix k' matin par le l)r(>uillaid! Le temps où je j)arlais me send)le un mythe. Le pis est (|Ut' h' mrdtcin mOrdoime <h' ne rien faire siius prétexte (]ne cette iiitlammalion vient d'un échauirement. Je passe le jour à regarder brûler mes jjùclies, et à ne pas bénir l'encliainement des causes secondes.

Tu comprends que dans un pareil état mes coursiers, non, mes élèves oisifs ont oublié ma voix. Voici un nouveau mallicm' (|ni me tombe sur la télé, (l'est toujours l'I'niversité, notre bonne mvi'e, qui me poursuit. Ordre est venu d'opter entre l'emploi de maître de conférence dans les institutions libres, et le lilre de nu'inbre de l'Université. Mon choix seiait vite fait, car je ne tiens guère à conserver le haillon qui me reste de ma triste robe. Mais il faudrait, si je donne ma démission, payer les trois ans de pension à l'Ecole normale. J'essaie de négocier en ce moment, leur représentant que je ne suis titulaire d'aucune chaire, que je ne touche aucun traitement, que je suis en congé sur des ailestalions de médecin, qu'il faut bien que je gagne ma vie si je veux vivre, etc. Je désespère de gagner ma cause. 11 paraît (|u'on veut faire rentrer dans le giron inhospitalier tous ceux qui s'y sont trouvés mal, et ont préféré la liberté sur la montagne (Sainte-Geneviève). Mais, quoi qu'il arrive, j'en jure par les dieux immortels, je ne rentrerai pas.

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Mon Tite-Live esl fini depuis un mois. Je n'ai pas encore osé le relire. M. Guillaume me promet son Ménandre, j'y trouverai les meilleurs conseils possibles, c'est-à-dire uu modèle heureux. Tout ce que je puis le dire, c'est que j'ai mis six mois à faire mon bouquin, et tu sais que je travaille un bon nombre d'heures par jour. Je suis toujours des cours d'histoire naturelle et, en tisonnant mon feu, je fais le plan de cette psychologie dont je t'ai tani parlé et à laquelle je travaille depuis trois ans.

Car que faire en un i,M(e à moins que Ton ne songe?

Tu as le soleil, la famille Autour de moi les choses sont noires ou grises. C'est poui (juoi j'essaie de vivre en dedans. Cela est plus vrai que tu ne penses. Je travaille plus pour occuper le présent que pour préparer l'avenir. Mon travail vaut-il quelque chose? J'en doute. .Mais je sais bien qu'il m'est un remède contre mon ennui.

J'ai lu Macaulay que j'admire infininuMil. Merci de cette idée. J'espère i[ue tu me répondras plus longuement que tu n'as fait ; et sur ce je le serre la main, te souhaitant pour loul l'hiver « ton rosier fleuri »>.

A EbUUARL) DE SLCKAl

Paris, T) ilL-cembrc 1853

Cher Ed, j'attendais pour te répondre une décision;

je suis allé chez M. Baroche lils. mon ancien camarade.

ANNKRS isr)-|-185i 2")

qui fail (Icniaiidcr pour iiioi une audience au niiiiislrc par son père. Peut-être ol)tiendrai-je (juehiue chose. Sinon, je renonce à M. Jaulîret, car j'ai acquis la certitude qu'on me ferait payer les oOOO francs de l'Kcole normale, (^est une alfaire d'arillnnélicjue el rien de plus. Mieux vaut perdre TiOO francs que .jOOO.

M. Guéneau de Mussy me cautérise le dedans de la goi',t;e depuis quinze jours, je n'obtiens ainsi qu'un soulagement assez faible. J'ai cessé le travail, je passe la journée à tisonner, et à rêver à l'unité de composition de Geoffroy-Saint-llilaii-e. Je suis pourtant le cours de Milne-Edvvards, qui est intéressant pour la physiologie comparée des classes inférieures. C'est un vi-ai chaos que la science de la vie. Ici M. Seri-es, ici M. Longet, etc. Les médecins de Paris ne sont que des médecins. J'en sais assez pour voir que ni Cuvier, ni Geoffroy- Saint-llilaire n'ont raison. ■ — • Si lu coimais des faits que je ne sache pas sur les organes rudimentaires et inutiles, surtout chez les invertébrés, envoie-les-moi. Je dresse des tableaux, poui" me débrouiller l'esprit et trouver des lois.

About demeure dans mon hôtel et donne ma leçon chez M. Jauffret. Il fait un ouvrage pour Hachette, sur la Grèce, à cent francs la feuille. — Prévost impi'ime le sien.

Cher lid, je t'admire, tu travailles connue plusieurs hommes; je te blâme pourtant. Garde ta santé, tu vois où en est Libert. Pourquoi mener tout de front, classes, doctorat, licence es sciences naturelles, droit'/ Tu feras

-li COliKESPOMlANCK

une nialadit' à lii lin de rjiniiêe, cl (jii;iiid lu seras dans ton lit ou dans ta cliandjie, lu feras des réilexions sui" les exigences du moi étendu. Je ne sais d'ailleurs si l'on peut vraiment profiter en se dispersant partout à la l'ois.

le voilà enfin sorti des bas-fonds univcrsilaires, et parmi des gens pensants, dans une ville habitable. Ta cairièie sera aisée, lu arriveras vile, les lili'es dont tu vas te charger t'ouvriront avant trois ans une faculté, et j'irai suivre un jour ton cours de psychologie à Paris. Je dis à Paris, parce que je suis décidé à ne pas quitter. J'ai appris de nouveau et de source très certaine que M. I.esieur a contre moi une malveillance particulière. Il voulait celle année me nommer quelque part, el me forcer à partir ou à donnci' ma démission. Tu compi'ends ({ue, les bureaux étant souveiains en France, avec un pareil chef de bureau ce que je puis faii'e d(> mieux, c'est de rester dans ma chambre, rue Mazaiine.

Je vois dans ta lettre que tu suis un couis d'analomie comparée. Aie l'obligeance de m'envoyei' tous les faits l)liilosophiques. Vous explique-t-on seulement l'ostéologie? L'homme est-il généralisateur"?

Le plan de ton Marc-Aurèle me parait fort bien suivi. Mels-y deux mois de plus, ne le finis qu'à Pâques et fais-le littéraire. Au fond, il n'y a délivres que les livres amusants; les autres sont des planches de bibliolhè([ue; et il faut du temps pour faire un livre amusant. J'ai relu une partie de mon Tile-Live, qui ne l'est guère. Ce sera bien ennuyeux d'avoir travaillé six mois pour rien.

ANiNKI'S IS.'ir.-ISÔi 'j:.

Ti'<tiiv('s-tii bien iiécessttii'c do iiicttio colle coiieliisioii : (( De quelle iilililé poiil èlre roxoiiipie de Marc-Aiirèlo? » .l'évilerais de l'aire comme nos illusli'es qui, pi'ol'essaul riiisloire de la philosophie, se ci'oienl ohligés à la fin de chaque syslème de dire : « Ceci esl vrai, la philosophie (loil en profiler, » elc.

M. I'. est un honnne aimable el savant; mais il n'a pasl'ospril s(ienli(i(iue. lise disperse, el je n'ose pas lui dire (juil est incapable de bien traiter la cpioslion du sommeil. Il n'a pas même idée de la mélhudo. il l'au- (liait qu'il sût la psychologie. Je lui ai donné tous les l'enseignemenls que j'ai pu.

Mon cher bonhomme, je t'en prie, n'use pas la machine : de|)uis un mois et demi je me repens d'avoir malmené la mienne. Je suis peu gai d'ailleurs; écris-moi el parlons de science. Si c'est un hochel, c'est le plus innocenl.

A madkmoisilLLl: soi-uii; taink

Pnris, 'Jl (lôcombre 1855 ... Mon remède c'est de me taire, par conséquent d'être seul. II me faut donc mes livres, les bibliothèques pour distraction, et si mon mal dure encure plusieurs mois, j'ai besoin de gagner ma vie. Mes leçons ne me fatiguent pas. C'est un métier de machine; je fais lire et expliquer devant moi. Le mardi et le vendredi, dans riiilervalle de (huw leçons, je vais au cabinet des

Estampes; le mardi et le samedi, je suis un cours de physiologie comparée. Du reste, je ne sors pas et ne vais voir personne.

D'où diable as-tu pensé, ma chère Sophie, que je critiquais fort Ion dernier travail? Il y a un défaut, mais beaucoup de mérites, et des endroits tout à fait bons; je voudrais que mes élèves en fissent de pai-eils, et c'est un jilaisir de faire le cuistre avec toi.

Voici mes critiques' :

Tes observations sur le rythme sont excellentes, d'une vraie musicienne.... Je suis de ton avis. Seulement il fallait ajouter plusieurs choses sur le genre de talent de Mallierbe. La familiarité d'abord : « Pue encore de la foudre.... — Pour te rendre content.... — Font plus

d'impiétés » etc. — La simplicité connue Corneille.

Compare cela aux stances de Polyeucte. 11 y a des strophes qui sont de la prose pure, où la force de la pensée fait seule la poésie : « Que pourvu qu'il soit cru, nous n'avons maladie qu'il ne sache guérir. » — Lahrièl'Pté brusijiie : « Syrtes et Cyanées seront havres |)our toi. » — \j invention et la création d'expressituis nouvelles et vives : « Mais est-il rien de clos dont ne t'ouvre la {torte, ton heur et ta vei'tu. » — « Kt le met de la barque à la table des dieux. »

Tout cela fait revoir le vieux soldat des guerres de la Ligue, qui écrit sans modèles français, obligé de tout

1. Il s"agit d'un ilovoir sur l'Ode au roi Louis XIH de Mallierbe Voir |). i'>, lettre du 4 octobre IS.").").

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créor, franc, Imrdi, lilu'»' <■! laïuilici' ûc langage eoiniiio un homme d'action qui écrit avec la pointe de son épôe. Son style est net et nerveux, comme le corps maigre et robuste d'un vieux capitaine coureur d'aventures guerrières. La vanterie convient au métier et au siècle. L'imagination est rare, mais ce sol sec et âpre la fait exquise quand il la produit. Vois cette strophe : (( Que sa façon est brave, » etc. Le second vers est digne de Rubens. Cela est chatoyant el lesplendissant. Toutes les teintes se sont adoucies et effacées sous Boileau. Ici il y a encore la verdeur et le soleil du wr^ siècle. — Ce sont des hommes, non des courtisans. Vois sa lettre sur la mort de son fds; quel ton, et c'est au roi! Rien n'est plus beau que celte indépendance, celle franchise. Ils parlent haut et ferme et n'ont point peur d'être inconvenants, quand les salles du Louvre retentissent de leurs voix et sous leurs éperons.

A SA MEIŒ

Paris, '25 janvier 1854 La gorge est bien longue à guérir; je reste auprès du feu et je ne suis guère gai. Impossible de travailler avec un peu d'application, j'ai tout de suite des maux de tête. Je perds misérablement mon hiver; espérons dans le printemps, le beau, le doux printemps qui sera noire médecin. .

Jo suis depuis deux mois une affaire d'université qui vient de se terminer d'une laeon supportable. ^ — Par un arrêté général, le Minislie a défendu aux membres de l'Université de donner des leçons dans les pensions. J'ai vu M. Baroclie fils, mon ancien camarade de collège, et j'ai fini i)ar obleiiir du Ministre une audience. Je lui ai dit ma situation, que je n'avais ni titre, ni place dans l'Université, que j'étais malade, que c'était me supprimei- mon gagne-pain. 11 a répondu que sa mesure ne souffrait |)as d'exception, de sorte que je suis obligé de renoncer à M. Jauffret. Mais en même temps il m'a promis un traitement de disponibilité, et m'a dit de lui en adivsser la demande. Le malheur n'est donc pas fort grand, puisque je ne pourrai pas encore de sitôt recommencer mon cours clie/ M. Jaulfret. Je touclierai de l'argent sans travail.

Je vais tout à l'heure prendre une voiture pour allei' à l'Institution annoncer que je suis obligé de quitter. IVobablement je repasserai par le Jardin des Plantes. Conmie un badaud que je suis, j'irai voiries collections. Que la vie est bête, et quelle misère d'être obligé de l'user ainsi! et cela est un bonheur, si l'on se compare à ceux qui sont obligés de travaillei' tout le jour pour payei' leur dinei'.

Je suis paresseux, j'ai des boutades de piano, puis je reste sans y toucher, je n'ai pas le courage de faire des exercices. On devrait tout savoir en naissant. Que de peine on prend pour écorcher un morceau !

A.NiM-KS l.s.V.-ls:.i

A Ei>oi"Ai;i) i)i: ^rcKAi

l'yiis. ."(I j.iiivior IX,M

dlici' l'M, It^ sloïcien l'ciih'vc à mon ninnui' ! Iloin ! (|ii('ll(' Idirc |(0(''li(|ii(' tu as .'i (lislniiccl iMcii iih' pnr- (lonno, lu 1110 fais parler en vrrs. Sériciiscinciil, on on osl Marc-Aurèle? Tu y os hion plongé, puisque jo n'ai pas un mot de toi depuis un mois. Ecris, écris vite, el console-moi d'Edmond * qui est parti. Le voilà rue de Flourus, 1, avec sa famille, dans un petit logement s|>lendide que je n'ai pas vu, et que j'irai voir sitôt que je serai guéri. Cav je me guéris, mon chei', je n'en suis pas encore quitte, mais j'entrevois la santé dans le lointain. Je vais recommencer à travailler; mes facultés sont engourdies, la machine joue mal. les pièces ne glissent plus les unes sur les autres, je me sens lourd et paresseux, je vais tâcher de me réveiller; j'essaie de faire un petit article sur les Jeunes Gem de Platon - : alfaiie de style et de traduction ; nous verrons ensuite si une Hevue veut l'accepter.

Yas-tu dans le monde? Peu, j'imagine. Edmond y va pour nous. Son beau-frère me disait hier qu'en une nuit il allait souvent à trois soirées. Sera-ce un Hastignac? Quel papillon! Et quelles tranquilles chenilles nous faisons, souterraines et rongeant les livres. Un sa-

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