‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 71 sur 141 · II. ru\i.. — ciiiiiu SiMiMuxci.. II. ITi · texte numérisé non relu

II. ru\i.. — ciiiiiu SiMiMuxci.. II. ITi

lOi CUUliESI'ONDANCE

laines ilirtuMiltês (|ue M. Taine devait encore rencontrer sur sa route, à l'Académie et ailleurs.

Il avait, à cette époque, légèrement niodillé ses habitudes •le réclusion et depuis quelques années, il se mêlait un peu plus au monde. Outre les fins d'après-midi au Journal des l)('bals, dont il a fixé le souvenir dans ses articles sur M. de Sacy et sur M. Edouard Berlin, il était l'un des hôtes ■ les plus assidus du salon de l'éminent artiste, devenu en 18o4 le directeur du journal. M. Berlin lui témoignait nui' estime particulièrement an'ectueuso et ses collègues de la rue des Prêtres le surnommaient en riant « le favori ». Les réunions du jeudi soir, présidées pir la maîtresse de la maison avec un tact, une grâce et une bonté inoubliables, étaient le rendez-vous de tout ce que l'opposition comptait d'hommes distingués dans la politique, les lettres et les arts. Outre MM. de Sacy, Cuvillier-Fleury, Jules Janiu, John Lemoiinie, Saint-Marc Girardin, Léon Say, Philarèle Chasle, Michel Chevalier, Renan. Weiss, Prévost-Paradol et les autres rédacteurs du Journal des Débats, on y rencontrait le comte et la comtesse d'Ilaussouville, Berlioz, Gounod, Reyer, le docteur et Madame Trélat, Henry Lehmann, Eugène Delacroix, Bénou ville, Amaury Duval, MM. Giiizol, Jules Simon. Ernest Picard, etc. M. Taine frécjueiitait aussi le salon très littéraire de la comtesse d'Ilaussouville; celui de M. Guizot, plus exclusivement politique; celui de Madame Molil où, à c()té de nos savants français, se donnaient rendez-vous l'élite de la société anglaise et les philologues du monde entier; les matinées du président Benoil-Champy, charmantes réunions dans lesquelles les premiers artistes de Paris et des amateurs distingués olfraient aux gens du monde le plaisir le plus délicat; enfin le salon de Madame la princesse Mathilde, si largement ouvert à lous ceux qui faisaient honneur à la France, quelle (pic tïil leur origine jiolitique. et où la princesse ne semblait se souvenir tle sa haute situation que lorsqu'elle })ouvail rendre service à un

.uni. En i|i'lior.s de ces suions, M. Taiiic allait régiilièi-eiiiciit aux (liiicrs du restaurant Magny, à ces célèbres mardis prosidés par Sainte-Dcuve, que l'on a tant et souvent si mal dépeints. Henan, Beilhelot, Tourguenell', Théophile Gautier, l'Iaulterl, Ahoul, le prince Napoléon, George Sand, Schcrer, l'aul de Saint-Victor, les frères de Concourt en ('l.iienl les convives les plus assidus. D'autres ont protesté cunlre le tableau que M. Edmond de Concourt a tracé des dîners Magny: il nous sultit de rapporter ce que nous avons entendu dire à )l. Taine, après la lecture des Mémoires : « Si nous n'avions échangé que de pareilles platitudes, ni mes amis ni moi n'y serions allés trois lois. »

Souvent, eu sortant de ces réunions ou de visites particulières, .M. Taine reprenait ses petits carnets pour décrire un salon élégant, noter une conversation intéressante, une sensation ailisti(iue, un ti-ait île mœurs cju'on lui avait rapporté ou dont il avait été le témoin, (^es notes ' avaient éticommunicpiées à Marcelin qui, lorsqu'il songea à fonder la Vie Parisienne, supplia son ami de mettre au point pour son journal les petits tableaux qu'il avait esquissés. M. Taine y consentit surtout par amitié pour Marcelin, dont il souliailait ardemment le succès ; il compléta son enquête à son intention, en observant les diiïérents aspects de la vie élégante dans la capitale. Le premier article de ces Noies sttr far/s parut dans le numéro d'inauguration de la Vie Parisienne, le 5 janvier 1865, sous le pseudonyme de Frédéric- Thomas Graindorge.

1. On cil trouvera quelques exirails. donnés ù litre de spécimens, pages '225 et suivaiiles.

1% CUUI'.ESI'UNDANCE

A M. ALLOLMY*

Journal des Débals. Lundi, 5 mars 1800 Cette lettre, cher monsieur, a pour sujet l'article que vous venez de [mblier i^ur [e> Pliilosoj/hes français du xix'^ siècle. Je sais qu'un écrivain a mauvaise grâce à réclamer contre un jugement, et que j'aurais deux fois mauvaise grâce à réclamer contre le votre. Vous l'avez entouré d'atténuations obligeantes. Vous avez été jadis mon « parrain littéraire- ». J'ai le plaisir de voir que vous consentez à garder ce titre. Toutes ces raisons sembleraient m'ôter le droit de vous répondre. Elles uie le donnent et vous me l'accorderez volontiers vousmême, puisqu'il s'agit pour moi de montrer que je ne suis point votre adversaire autant que vous l'avez cru.

Il y a un nom que vous m'épargnez « pour ne rien gâter, ne rien envenimer » ; mais vous ne m'épargnez pas la chose ; si la politesse et la bienveillance ont retenu sur vos lèvres le mut de matérialiste, tous vos lecteurs l'ont prononcé. Non. mon cher maître, je ne suis pas un matérialiste. Je croyais avoir dit assez souvent et assez haut à quelle école j'appaitiens pour

i. Alloui'y (Jean-Louis-Antoine , IS05-1884; il publia lienx articles sur les Philosophes fraurnis, dans le Journal des Déliais du 'i'2 février et du (i m.irs. Cette lettre répond au premier seulement.

"1. M. AUoury avait publié antérieurement dans les Débats m\ article sur la llièse de M. Taine 185"i .

AN.NKKS l.S(i(]-IS(ir. lit?

n't^lrc pas mis (Imiis une école à Inquclli' j(> n'jtpp.irlicns p.is. ,1e ne pensais pas (pie (pn'lipi'nn aiijonrd'inii [n'it conlundre lliilihes et llej^el, llelvélins cl Spiiiosa. Ce sdiil les (len\ extivnies; et (H'(linairenienl «piand on les assemble, c'esl de Inrre, de |)aili pris, par [)olili(pie, ponr jeter sur les mis le discrédit (pi'ont encom'n les antres. De loiileanlre pari ipie de la vùtre, cette cnnrnsion semblerait volontaire, et j'y veri-ais nne manœuvre (le guerre, si je ne connaissais par (>\péiience voire sincérité et votre bonne foi. I^es deux pliilosopbies qu'on veut brouiller en une se contredisent par l'esprit et la métliode. par la métapliysique et la morale, par le s(!ntiment elle style. Qu'est-ce au fond (|ne le matérialisnu'? Une sorte de bon sens négatif et destructeui' qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et à rabaisser les choses nobles. Dire avec Hobbes ou llelvélins que tous les êtres sont des corps; que ces corps sont des amas de boules ou de dés à jouer, diversement accrochés les uns aux auli'cs; (jue le sentiment est le ti'émoussemenl d'un petit lilel blanchâtre; (jue la pensée est la sécrétion d'un petit tube mollasse; (|ue le bien, comme le droit suprême, est la conservation de notre vie et de nos membres, voilà de grosses idées bien palpables qui réduisent les grandeurs et les délicatesses de la nature humaine à des ordsres anatoiiii(|ues, comme elles réduisent la magnificence et l'harmonie de la nature étei-nelle au pêle-mêle d'un amas de billes secouées dans un panier. Mais sérieusement est-ce ([u'on peut atli'ibuer aux stoïciens, à Sjii-

i'.)s r.or.iii:si'u.MiA.\(.i:

nosa, à 11i'.î;l'I. des viilfrarités semblables".' J'ai exposé ici même la doehiiii' iVuw stoïcien. Marc-Aurèle ; (pielqirim peut-il nier qu'il ait considéré la raison comme r.ime et lordonnatiice du monde, comme la substance e( la souveraine de l'Iionnne'.' Il siiriit d'avoir feuilleh' Spinosa pour savoir ipi'il regarde la pensée divine comme absolument distincte de l'étendue infinie qu'elle représente, et la pensée humaine comme absolument distincte du corps limité qu'elle réfléchit. Faut-il enfin répéter, après tant d'autres, que poui' Hegel, l'esprit, c'est-à-dire le système des grandes idées qui composent la pliilosophie. la religion et l'art, est le principe aiusi que le but des choses, que tout y aboutit et que tout en dérive, que toute forme en est la préparation, l'ébauche ou l'image, qu'il est le moteur de tous les changements, le terme de toutes les transformations, la raison de toutes les vies, et que le monde entier est suspendu à lui comme une chaîne à son aimant? Vous dites que la pierre de touche d'un système est sa doctrine sur l'esprit; ne uiettez donc point ensemble la philosophie qui réduit l'esprit à la vibi-alion d'une pulpe, et la philosophie qui l'érigé en cause de l'univers. Ce sont deux conclusions et ce sont aussi deu.v méthodes opposées. L'une consiste à écraser sous quelques faits brutaux toutes les vérités délicates; l'autre, à démêler au sein des choses le fil délié qui les unit ; la première s'appesantit sur la lettre, la seconde pénètre jusqu'à l'esprit ; si quelqu'un est spiritualiste dans le vrai sens du mot, ce sont les penseurs dont je

AN.NKI'S ISC.O-ISC.- |'.»0

(Irlciids la causL'. Ils adorciil l'idéal, mais ils iii' r/'paississcnt pas on allégories. Ils tâchent de coniiirciidn' la l)oanl('' snprèiiic, mais ils ne l'enferment pas sons d(\s images. Ils mettent nne raison créatrice et divine à la siini'ce et an lermc des choses, mais ils n'onl pas hesoin de la persoMnilicr pour la saisir. Au fond ils peuvent être vos alliés, rar ils donnent le nuMue but que vous à la vie humaine. Ils vont vers les mêmes objets par nue antre voie. Lmir l'Oule n'est guère séparée de la vôtre que par l'épaisseui' d'une métaphore. Us traduisent vos opinions anciennes par des formules nouvelles, mais le sens leste le même parce que le cœur n'a pas changé. C'est par ces ressendjiaiices intimes qu'une association ou si vous voulez utie « Église » d'esjjrits très diiïérents peut subsister et vivre. S'il y a une (( orthodoxie » étroite pour réunir les gens qui récitent le même symbole, il y en a une large pour assembler les hommes qui participent au même esprit. Au plus glorieux moment de la rénovation allemande, un ti'aducteur de Platon, un ministre de l'Evangile, Schleiermacher, se déclarait disciple de Spinosa sans se trouver séparé pour cela de ceux qui conservaient leurs croyances littérales. J'asjtii'e à la même tolérance, et cette lettre n'a d'autre but (|ue de l'obtenii-. J'aurais trop de regrets de me croiie entièrement séparé par les idées de ceux à qui je suis étroitement uni par l'amitié et l'estime. Le propre de la philosophie que je suis est d'apercevoir les liens qui la joignent à la vôtre; ce n'est pas là, à mes yeux, un de ses moindres

■M) COIUîKSPONDA.NCK

iiit'i'itos, cl c'i'sl du moins une des raisons qui nfengaacwi à la sorvir.

A SA MERF.

loiiilivp. i'"i juin IS(',()

Co grand I.ondros mo fatigue et m'attriste; j'y remplis activement mon devoir d'anatomisle, mais c'est tout. Tout est trop gi'and, trop noir, trop entassé; on y voit partout les marques de trop de travail, d'elîort. Les contrastes eux-mêmes me blessent. Ces belles jeunes femmes, si magniPupies de parure, si fraîches, si bien encadrées de luxe, me semblent des fleurs exagérées et voyantes, produites par l'art à force de terreau. Je viens d'une promenade à Ilyde-Park et j'ai les yeux lassés de ces gazes, de ces soies étincelanles, de ces carnations éblouissantes, de ces ceintures d'or, de ces dentelles. J'écris de l'Alhenteum. c'est un grand club dont on m'a fait membre pour un mois. J'ûi vu le Parlement, les littérateurs, les Ecoles, l'Université, les prisons; je vois les tableaux. Je suis allé à la campagne chez un révérend clergyman qui a épousé une fille de Lord Camp])ell et vit, avec oOOOO francs par an, dans le plus joli nid du monde. Je lis à l'Athenœum toutes sortes de théologiens, d'historiens et d'érudits; je m'imbibe de faits comme une éponge, tout en me couchant de bonne heure par précaution d'ancien uialade. J'ai diné cinq ♦ ou six fois en ville et dans deux ou trois maisons. J'ai

ANM-;i:s i8c.o-i.s(m -m

ronconliv des fomines cli.inii.uUos : i^Iiss T., I;i lille du romanciei', M" C, la foimiie (\o inon iiouvol ami. m'ont fail voir mu; cordialif(!, im bon cu-ur ol iiu bon sons ((ni m'ont boancoiip touclK'. .l'i'lais si lialtiUn'' à nos jx'lilcs gentillossos parisiennes (|ue j'ai été toiil reposé et tout ('lonn('' de leneonlrer rall'aliiliti- vérilahle el la simplicilé parlaile.

Dans i\'\\ (in donze jours, j'irai passiM- une semaine à Manchester, |)(tnr voir le< onvriers et les étais de collo grande niacliine politique.

A EDOUARD DE SUCKAU

Londres, Allion:oiiiii Club, Tt juillet ISiJd

Mon clior Kdonard,

Voici bientôt trois semaines que je suis à Londres, et j'ai employé mon temps le mieux que j'ai pu. Les gens pour qui j'avais des lettres m'ont bien reçu; j'ai dîné souvent debors, et j'ai vu les mo'urs; je suis allé à Oxford, à Ricbmond, à Woodstock, à l'utteuham; j'ai regardé des villages, de petites villes, la grande ville, une Université, des prisons, des écoles, des clubs, etc. .le rentrerai cond)lé de faits ; je vais aller à Mancbester et à Liverpool pour compléter mon impression par la vue des classes ouvrières. S'il me reste du temps, je ])Ousserai jusqu'en Ecosse, où M. Clark, fils du nié-

•J(I2 ail'iI'.ESl'OMtA.NCIÎ

(Iccin do la nciiic. m'a engagé à aller le li-ouver; c'est

1111 liniiiiiic cliariiiaiit et plein d'idées.

Je lis vigourenseiiieut à rAthen;cuni, dont on m'a fait membre; je lis des théologiens, des historiens, des pi't'dicateiirs, d(^s |(liiloso]i]ies. (In vante heaiifoii|i ici la LfHjitjne de Stuart Mill et la Psjjcliolo(/ic pliiisiologifjue de l>aiii. H y a dn mérite, mais ce ne sont jias des génies. Kn théologie, an contraire. M. Jouett' et M. Stanley- chez qui je suis allé à Oxford, sont avancés, historiens, critiques, presque allemands.

J'aurais trop long à l'écrire; je le montierai au retour plusieurs petits cahiers noircis de pattes de mouche. Mon impression d'ensemble est l'étourdissemcnt. Jamais on n"a tant fait, on n'a été si puissant sur la matière et sur l'homme. Deux ou trois grosses objections se forment pourtant. J'aurai fait un voyage fructueux; ce qui me plaît surtout, c'est que les formules tirées de la littérature et de l'histoire se trouvent vraies. Le principal point, le seul presque à corriger, c'est l'idée que les Anglais sont raides et désobligeants. On ne peut être plus obligeant. — Dis à Prévost qu'on l'aime bien ici, que sa condamnation a paru bien odieuse''. Des gens graves m'ont dit : ci Nous lui ferions un pont d'or s'il venait chez nous. » Je ne lui ai pas

t. Jowett (Benjamin), 1817-189.5. Master of Balliol collège. Oxlord.

'l. Stanley (Arthur Penrliyn). 1815-1881, Ihéolo^icii et liistorien, doyen de ^Yeslnlinslel•.

5. Piévost-Paradol venait d'être condamné à un au de prison pour une brochure intitulée : Les aucicns parli>'.

.\n.m:I'S isoo-isir. 2or,

(■(•lil mes syiiipalliit's, j'osjjère qu'il y croit, cl (|iic ccl;t csl iiiiililc fiili'c nous.

A Cl H.L.M ME rUT/.OT

Maiidic?(cr, \:> juillet IRdfl .Mon cher Giiill;uiiiu\

Je vit'iis (le passer un mois à Londres tic la niaiiicre la plus agréable cl la plus utile, :uràce aux Icllrcs de M. Guizol, de Coruclis, et aux vôtres. M. Clark' surtout, a été admirable jjour moi; il m'a plu infiniment et, si je veux l'eu croire, je ne lui ai pas déplu. Il \(miI que j'aille le reti'ouver en Ecosse. M. .Milniau- et .M. Stanley m'ont montré O.vford, et m'ont donné tous les renseignements possibles sur l'Université et la théologie. M. Milnes" m'a patronné et piloté ensuite, depuis le Parlement tît la maison de Lord Palmersfon jusqu'aux lUif/i/ed scliools. .l'ai lu, j'ai regardé, j'ai écouté de mon mieux; j'ai vu la chambre des Lords et la chambre des Couuuunes, llarrow-school et Eton, des prisons et des hôpitaux, des meetings religieux et charitables, des salons boui'geois et aristocratiques, des presbytères et

i. Sir John Clark. ancicMi diplomate, lils ilo sir James (;iark. rcédecin de la reine Victoria.

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