‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 178 sur 207 · A MADAME LA COMTESSE DE · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE

« . . . . N'avez-vous pas été surprise de cette recrudescence napoléonienne, de cette passion ignorée trente ans du peuple même qui la portait dans son sein? n faut convenir qu'il entre beaucoup de haine dans cet amour, et que l'horreur de la République en grande partie a fait les frais de ce retour vers les souvenirs de l'Empire. Comme préférence individuelle, les intelligences élevées, en grande majorité, auraient choisi le général Cavaignac ; mais en lui rendant personnellement hommage, les uns redoutaient un peu de faiblesse qu'on lui supposait dans le caractère, les autres son dévouement proclamé à la forme républicaine, et presque tous les contacts que lui avait faits son passé, contacts avec lesquels il n'a jamais voulu rompre. J'écarte ici comme très absurde et très calomnieuse la supposition, dans l'esprit de quelques-uns, d'engagements pris par le général Cavaignac avec les anarchistes. Singulière destinée ! Le général Cavaignac a été repoussé par la saine partie de la

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France en défiance d'un libéralisme trop avancé, et c'est le seul homme, dans cette même France, que les socialistes ou communistes, de toute date et de toute espèce, exècrent. Il est plus que probable qu'il serait tombé sous leurs coups s'il était arrivé à la présidence. Au milieu de tout cela, à peu d'exceptions près, son éloge est dans toutes les bouches, et, pour ma part, c'est le seul homme de ce moment-ci qui m'ait paru toîijours droit, sincère, loyal, conséquent avec lui-même et parfaitement intègre. Il y a de l'antique dans sa vertu, et si le pays avait été le moins du monde républicain, il lui aurait donné sa confiance.

» Quant à son compétiteur c'est un corps transparent à travers lequel chacun voit ce qu'il veut, le prenant lui-même pour quelque chose qui se traverse. Le mouvement qui le fait préférer est peut-être assez immoral ; on le traite comme l'œil louche traite l'objet qu'il fixe, voyant à un tout autre point que celui où il semble regarder. Où ce système conduira-t-il? Les grandes déceptions u'attendent-elles pas ces combinaisons qui semblent percer l'avenir si avant? C'est toute la lumière et toute la sagesse de ce monde; il sera curieux de voir les effets q u' elles porteront »

Les affaires étrangères et les discussions diplomatiques avaient toujours eu un attrait particulier pour M"i<î Swetchine. La connaissance personnelle qu'elle avait de presque tous les hommes d'état de l'Europe ajoutait un élément de plus à la supériorité générale de ses vues. La comtesse de Meulan, sœur du comte de Turpin-Grissé , belle-sœur de M. Guizot et très versée elle-même dans les notions politiques d'alors, passait rarement un jour

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sans s'arrêter clans le salon de la rue Saint-Domini([ue ; la princesse Lieven , quoique moins assidue près de M°ie Swetchine. n'attachait pas moins de prix aux moments passés avec elle , et Ton trouve dans un petit billet du matin le témoignage qu'elle eût quelquefois préféré son entretien, même à celui d'un diplomate anglais :

« Vendredi, 29 juin.

» Ma chère Madame Swetchine,

» Je suis consternée. J'apprends que vous étiez montée hier ! Je ne le savais pas , j'aurais renvoyé mon Anglais (un vieil ami intéressant et important). Me pardonnerezvous ? J'irai vous le demander moi-même aujourd'hui ou demain. Permettez-moi de vous embrasser.

)) La princesse Lie^'en. »

Parmi les représentants de la diplomatie étrangère, deux hommes surtout, à l'époque où nous sommes parvenus, fixèrent l'attention de M^ie Swetchine et lui témoignèrent aussi un empressement sincère. Ce furent M. de Radowitz , passagèrement en mission près du gouvernement français, et Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne à Paris.

M. de Radowitz, westphalien de naissance, avait servi d'abord sous Napoléon, et avait été distingué dans les rangs français à la bataille de Leipzig. A la chute de l'Empire, il passa au ser\'ice de la Hesse en qualité de gouverneur du jeune prince électoral. Ce théâtre lui parut bientôt étroit et il rentra dans sa patrie. Berlin lui fit un brillant accueil elle roi Frédéric-Guillaume lU le nomma

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général cVétat-major, Ses facultés naturelles, fortifiées par l'expérience acquise en pays étranger, le rapprochèrent promptement du prince royal, qui portait dans la politique beaucoup plus d'imagination que son père, et , sans prendre précisément une attitude d'opposition, laissait entrevoir les tendances moitié mystiques et moitié constitutionnelles, moitié féodales et moitié novatrices qui devaient se disputer son règne. Le général Radowitz, éloigné de la cour sans être complètement disgracié, pour avoir pris parti en faveur des catholiques et du courageux archevêque de Cologne, Drostede Yischering, devint de plus en plus le représentant des principes de liberté de conscience dans le parti conservateur et monarchique. Cette position, gardée avec convenance et dignité, lui assigna un rôle éminentdès que le prince royal devenu roi, en 1840, sous le nom de Frédéric-Guillaume lY, eut octroyé à ses sujets les rudiments d'un gouvernement représentatif.

Les troubles de la Suisse et la guerre du Sunderbund , précurseurs de la révolution de février, avaient ému et divisé les hommes d'état de l'Allemagne , de la France et de l'Angleterre. Le général de Radowitz fut envoyé à Paris en 1847 pour concerter une action commune entre la Prusse, l'Autriche et la France. Il y avait pleinement réussi. Dans son audience de congé, ces paroles furent prononcées : — Soyez assuré, et assurez le roi votre maître que deux choses sont impossibles en France et par la France : la révolution et la guerre. — De son côté, le général Radowitz avait écrit à Berlin : « Le trône de France repose désormais sur des fondements de diamant. »

On comprend dès lors quelle fut l'amère déception de

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