‹ Sa vie, ses écritsChapitre 10 sur 13 · III. — Ma colombe artificielle · texte numérisé non relu

III. — Ma colombe artificielle

H l'exemple d'Archytas, je m'étais proposé jadis de faire voler une colombe de ma façon dans les airs. J'avais travaillé sans relâche à sa construction pendant plus de trois mois. Le jour de l'essai venu, je la plaçai sur le bord d'une table, après avoir soigneusement fermé la porte, afin de tenir la découverte secrète et de donner une aimable surprise à mes amis. Un fil tenait le mécanisme immobile. Qui pourrait imaginer les palpitations de mon cœur et les angoisses de mon amour-propre lorsque j'approchai les ciseaux pour couper le lien fatal !... Zest !... le ressort de la colombe part et se développe avec bruit. Je lève les yeux pour la voir passer ; mais après avoir fait quelques tours sur elle-même, elle tombe et va se cacher sous la table. Rosine, qui dormait là, s'éloigna tristement. Rosine, qui ne vit jamais ni poulet, ni pigeon, ni petit oiseau sans les attaquer et les poursuivre, ne daigna pas même regarder ma colombe qui se débattait sur le plancher... Ce fut le coup de grâce pour mon amour-propre. J'allai prendre l'air sur les remparts.

Tel fut le sort de ma colombe artificielle. Tandis que le génie de la mécanique la destinait à suivre l'aigle dans les cieux, le destin lui donna les inclinations d'une taupe.

Je me promenais tristement et découragé, comme on Test toujours après une grande espérance déçue, lorsque, levant les yeux, j'aperçus un vol de grues qui passait sur ma tête. Je m'arrêtai pour les examiner. Elles s'avançaient en ordre triangulaire, comme la colonne

anglaise à la bataille de Fontenoy. Je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage. « Ah ! qu'elles volent bien ! disais-je tout bas ; avec quelle assurance elles semblent glisser sur l'invisible sentier qu'elles parcourent ! »

L'avouerais-je ? hélas qu'on me le pardonne ! l'horrible

sentiment de l'envie est une fois, une seule fois, entré dans mon cœur, et c'était pour des grues. Je les poursuivis de mes regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon. Longtemps immobile au milieu de la foule qui se promenait, j'observais le mouvement rapide des hirondelles, et je m'étonnais de les voir suspendues dans les airs, comme si je n'avais jamais vu ce phénomène. Le sentiment d'une admiration profonde, inconnue pour moi jusqu'alors, éclairait mon âme. Je croyais voir la nature pour la première fois. J'entendais avec surprise le bourdonnement des mouches, le chant des oiseaux, et ce bruit mystérieux et confus de la création vivante qui célèbre involontairement son auteur. Concert ineffable, auquel l'homme seul a le privilège sublime de pouvoir joindre des accents de reconnaissance !

ce Quel est l'auteur de ce brillant mécanisme ? m'écriai-je dans le transport qui m'animait. Quel est celui qui, ouvrant sa main créatrice, laissa échapper la première hirondelle dans les airs? — celui qui donna l'ordre à ses arbres de sortir de la terre et d'élever leurs rameaux vers le ciel ? — Quelle est la pensée qui fut assez puissante pour créer le regard et le sourire de l'innocence ?... Et moi-même, qui sens palpiter mon cœur... quel est le but de mon existence ? — Que suis-je, et d'où viens-je, moi, l'auteur de la colombe artificielle centripète?... w A peine eus-je prononcé ce mot barbare, que, revenant tout à coup à moi, comme un homme endormi sur lequel on jetterait un seau d'eau, je m'aperçus que plusieurs personnes m'avaient entouré pour m'examiner, tandis que mon enthousiasme me faisait parler seul. Cela acheva de me remettre au courant des affaires de ce monde, dont je venais de faire une petite absence.

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