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D'IL est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace !
Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto : le voilà, Messieurs, lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable, lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre l'ennui et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.
Est-il en effet un être assez malheureux, assez abandonné pour n'avoir pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? voilà tous les apprêts du voyage.
Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament ; qu'il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans
(i) Texte abrégé. Voir l'esquisse biographique.
rimmense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul, — non, pas un seul (j'entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le monde.
Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par les gens d'une fortune médiocre : il est une autre classe d'hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même raison qu'il ne coûte rien. — Auprès de qui donc ? — Eh quoi ! vous le demandez ? c*est auprès des gens riches. D'ailleurs, de quelle ressource cette nouvelle manière de voyager n'est-elle pas pour les malades ? ils n'auront point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons ; — pour les poltrons ? ils seront à l'abri des voleurs, ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui, avant moi, n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui n'avaient pas songé à voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent? — Courage donc, partons. Suivez-moi, vous tous qu'une mortification, une négligence de Tamitié retient dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l'univers me suivent ; que tous les paresseux se lèvent en masse ! — Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite ; vous qui, dans un moment de dépit, renoncez au monde pour la vie ; aimables anachorètes d'une soirée, venez aussi : quittez, croyez-moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir, sans en gagner un pour la sagesse ; daignez m'accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; — aucun obstacle ne pourra nous arrêter,
et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.
Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! — Je suis persuadé qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours, au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps : mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si Touvrage est trop long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court : toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément possible ; mais, hélas ! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma volonté : je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le temps de mettre un in-tolio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur !
Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort, et saisissez bien, si vous le pouvez, la justesse de cette raison :
Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant, dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause ^ ?
On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois Gentilhomme, on essaie de tirer quarte, lorsqu'il pare tierce ; et pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente sa poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui.
(i) Xavier de Maistre, officier dans l'infanterie de marine, avait été, à la suite d'un duel, mis aux arrêts pour quarante-deux jours. Cette spirituelle boutade est la revanche de son bon sens contre le préjugé auquel il avait eu le tort de céder. Elle vaut une dissertation contre le duel.
Ma chambre est située sous le quarante-huitième degré de latitude; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. — Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd'hui, je ferai trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai commencé. » — Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de goûts et|de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !... ~ Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clair-semées qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite ; je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin, de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoiqu'en partant mon intention soit bien de m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m'y arrange tout de suite. — C'est un excellent meuble qu'un fauteuil, il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. — Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l'ennui ! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation ; ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis !
Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. 11 est situé de la manière la plus heureuse ; les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.
Je les vois dans les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s'élève ; les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion.
J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison et des autres oiseaux qui habitent les ormes ; alors mille idées riantes occupent mon esprit, et dans l'univers entier personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.
J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. — Est-il un théâtre qui prête plus à l'imagination que le meuble où je m'oublie quelquefois? N'est-ce pas dans ce meublé délicieux que nous oublions pendant une moitié de la vie les chagrins de l'autre moitié?
Un lit nous voit naître et nous voit mourir, c'est un berceau garni de fleurs, — c'est un sépulcre.
Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le plus grand jour sur la nature de l'homme ; c'est le prisme avec lequel on pourra analyser et décomposer les facultés de Thomme, en séparant la puissance animale des rayons purs de l'intelligence.
11 me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans expliquer dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de Vâme et de la bête. Cette découverte métaphysique influe
d'ailleurs tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très difficile de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.
Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé d'une âme et d'une bête. — Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'âme ait une certaine supériorité sur la bête, pour être en état d'en faire la distinction.
Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) que Platon appelait la matière Vautre. C'est tort bien ; mais j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à notre âme. C'est réellement cette substance qui est Vautre, et qui nous lutine d'une manière étrange.
Messieurs et Mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira ; mais défiez-vous beaucoup de l'autre.
J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'âme peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci incline très souvent l'âme à agir contre son gré. Dans les règles, l'une a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif ; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent. — Le grand art d'un homme de génie est de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis que l'âme, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au ciel.
Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.
Lorsque vous lisez un livre. Monsieur, et qu'une idée plus agréable entre tout à coup dans votre imagination, votre âme s'y attache tout de suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les mots et les lignes ; vous achevez la page sans vous souvenir de ce que vous avez lu : — cela vient de ce que votre âme, ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point avertie de la petite absence qu'elle allait faire ; en sorte que Vautre continuait la lecture, que votre âme n'écoutait plus.
Cela ne vous paraît-il pas clair ? Voici un autre exemple :
Un jour de Tété passé, je m'acheminai pour aller à la cour à l'heure de l'ordre. J'avais peint toute la matinée, et mon âme, se plaisant à méditer sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi.
Que la peinture est un art sublime ! pensait mon âme. Heureux celui que le spectacle de la nature a touché ; qui n'est pas obligé de faire des tableaux pour vivre ; qui ne peint pas uniquement par passe-temps, mais qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie et des jeux admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la nature ! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte ! Ses productions imitent et reproduisent la nature ; il crée des mers nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil ; à son ordre, des bocages toujours verts sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les tempêtes. D'autres fois, il offre à l'œil du spectateur étonné les campagnes délicieuses de l'antique Sicile : des temples d'une architecture majestueuse élèvent leurs fronts superbes par-dessus la forêt sacrée qui les entoure ; l'imagination se perd dans les routes silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent avec le ciel, et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut décrire.
Pendant que mon âme faisait ces réflexions. Vautre allait son train, et Dieu sait où elle allait. — Au lieu de se rendre à la cour, comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, qu'au moment où mon âme la rattrapa, elle était à un demi-mille du Palais roval.
VOYAGE AUTOljR DE MA CHAMBRE. 159
S'il est utile et agréable d'avoir une âme dégagée de la matière au point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette faculté a aussi ses inconvénients. C'est à elle, par exemple, que je dois la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédents. — Je donne ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille le calé, et le prend même très souvent sans que mon âme s'en mêle, à moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler ; mais cela est rare et très difficile à exécuter : car il est aisé, lorsqu'on fait quelque opération mécanique, de penser à toute autre chose ; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire ; — ou, pour m'expliquer suivant mon système, d'employer son âme à examiner la marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part. — Voilà le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse exécuter.
J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain, et quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu'une souche enflammée roule sur le foyer : — ma pauvre bête porta la main aux pincettes, et je me brûlai les doigts.
J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres précédents pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de faire des découvertes dans cette brillante carrière : il ne pourra qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager son âme toute seule : les plaisirs que cette faculté lui procurera balanceront de reste les quiproquo qui pourront en résulter. Est-il une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi dire, son être ?
Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme, n'est-il pas
d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir? Il veut commander les armées, présider aux académies; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers ; ses projets, ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à la nature humaine : il ne saurait trouver le bonheur. — Un quart d'heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin.
Eh ! que ne laisse-t-il à Vautre ces misérables soins, cette ambition qui le tourmente ? Viens, pauvre malheureux ! lais un efïort pour rompre ta prison, et, du haut du ciel oii je vais te conduire, du milieu des orbes célestes et de l'empyrée, regarde ta bête, lancée dans le monde, courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs : vois avec quelle gravité elle marche parmi les hommes ; la toule s'écarte avec respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule ; c'est le moindre soud de la cohue au milieu de laquelle elle se promène, de savoir si elle a une âme ou non, si elle pense ou non ; elle peut même s'élever, sans le secours de ton âme, à la plus haute et à la plus grande fortune. — Enfin, je ne m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton âme, en rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.
Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole en donnant la description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour me tirer d'affaire : on se tromperait fort, car mon voyage continue réellement ; et pendant que mon âme, se repliant sur elle-même, parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux de la métaphysique, j'étais dans mon fauteuil, sur lequel je m'étais renversé de manière que sesdeux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche et gagnant du terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille : — c'est la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas
pressé. Là, ma main s'était emparée machinalement du portrait de M™^ de Hautcastel, et Vautre s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.
Cette occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait sentir à mon âme, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du ciel ; car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret ; en sorte que, sans se dérober à ses occupations, il peut prendre part aux jouissances paisibles de Vautre : mais si ce plaisir augmente à un certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, l'âme aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.
Il ne faut pas anticiper sur les événements : l'empressement de communiquer au lecteur mon système de l'âme et de la bête m'a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais. Lorsque je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai interrompu dans le chapitre précédent. — Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé la moitié de moi-même tenant le portrait de M™^ de Hautcastel tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc : il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister, suivant leurs nuances.
Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité. — La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore ; — et lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.
J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur
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de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j'y trouve.
Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a ordre d'entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. Je l'entends marcher légèrement et tripoter dans ma chambre avec discrétion, et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller : plaisir délicat et inconnu de bien des gens ! On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est encore dans le sablier du temps. Insensiblement mon homme devient plus bruyant : il est si difficile de se contraindre ! d'ailleurs il sait que l'heure fatale approche. — Il regarde à ma montre et fait sonner les breloques pour m'avertir, mais je fais la sourde oreille ; et, pour allonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicanes que je ne fasse à ce pauvre malheureux.
J'ai cent ordres préliminaires à lui donner pour gagner du temps. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.
Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu de la chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité. On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma paresse avec plus d'esprit et de discrétion : aussi je ne résiste jamais à cette invitation tacite ; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai compris, et me voilà assis.
Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans certaines affaires délicates, du genre de celle-ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les inconvénients de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi promptement de mon lit que le reproche muet de M. Joannetti.
C'est un parfait honnête homme que M. Joannetti, et en même temps celui de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. 11 est accoutumé aux fréquents voyages de mon âme, et ne rit jamais des inconséquences de Vautre ; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deux âmes. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il l'avertit par un signe qu'elle est sur le point de mettre ses bas à Fenvers, ou son habit avant sa veste. — Mon âme s'est souvent amusée à voir le pauvre Joannetti courir après la folle sous les berceaux de la citadelle pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau, — une autre fois son mouchoir.
Un jour (l'avouerai-je ?), sans ce fidèle domestique qui la rattrapa au bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand maître des cérémonies portant l'auguste baguette.
« Tiens, Joannetti, lui dis-je, raccroche ce portrait ; » — il m'avait aidé à le nettoyer. Au lieu de le remettre à sa place, il le tenait pour l'examiner à son tour. — Une difficulté, un problème à résoudre lui donnait un air de curiosité que je remarquai.
« Voyons, lui dis-je, que trouves-tu à redire dans ce portrait ? — Oh ! rien, Monsieur. — Mais encore ? » Il le posa debout sur une des tablettes de mon bureau, puis s'éloignant de quelques pas :
« — Je voudrais, dit-il, que Monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où l'on se trouve : le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin. — - En sorte, Joannetti, lui dis-je, que si ma chambre était pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tous côtés et tout le monde à la fois ? — Oh ! oui, Monsieur. — Elle sourirait aux allants et aux venants tout comme à moi ? »
Joannetti ne répondit rien. — Je m'étendis dans mon fauteuil et,.
baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses. Quel trait de lumière !
Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore aperçue.
Je marche de découvertes en découvertes.
Joannetti était toujours dans la même attitude en attendant l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon habit de voyage où je l'avais enfoncée pour méditer plus à mon aise, et après un moment de silence, pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire : — « Ne vois-tu pas, Joannetti, lui dis-je en tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de cette surface... ?»
Joannetti, à cette explication, ouvrit tellement les yeux qu'il en laissait voir la prunelle tout entière ; il avait en outre la bouche entr'ouverte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation ; mon âme savait de reste que Joannetti ignore complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière : la prodigieuse dilatation de ses paupières m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de mon habit et je l'y enfonçai tellement que je parvins à la cacher presque entière.
Je résolus de dîner en cet endroit ; la matinée était fort avancée, un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et mettant les deux pieds sur la cheminée, j'attendis patiemment le repas. — C'est une attitude délicieuse que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunît autant d'avantages, et qui fût aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.
Rosine, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode au sommet de l'angle que forment les deux parties de mon corps : un V représente à merveille ma situation. Rosine s'élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide. — Mais je ne crois point au hasard, à ce triste système, à ce mot qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt au magnétisme;... je croirais plutôt au martinisme. — Non, je n'y croirai jamais.
Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction, quand l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'étape, Rosine, présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la queue ; la discrétion la retient à sa place ; et Vautre qui s'en aperçoit, lui en sait gré, quoique incapable de raisonner sur la cause qui le produit. Il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensation très agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.
Qu'on ne me reproche point d'être prolixe dans les détails : c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le mont Blanc, lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'Empédocle, on ne manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances : le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l'excellent appétit des voyageurs ; tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l'instruction de l'univers sédentaire.
Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère Rosine, aimable
Xavier de Maistre. to
animal que j'aime d'une véritable affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.
Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n y a pas eu le moindre refroidissement entre nous ; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand tort a toujours été de mon côté, et que Rosine a toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.
Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans murmurer ; le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit dans une attitude respectueuse, et au moindre mouvement de son maître, au premier signe du réveil, elle annonce sa présence par les battements précipités de sa queue sur ma table de nuit.
Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des personnes qui se sont intéressées à moi, et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, une foule de liaisons, encore plus de connaissances ; — et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.
Que de protestations, que d'offres de services ! Je pouvais compter sur leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve !
Ma chère Rosine, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus grand service qu'on puisse rendre à l'humanité : elle m'aimait jadis, et m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. — Qu'on en dise ce qu'on voudra.
Nous avons laissé Joannetti dans l'attitude de l'étonnement, immobile devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais commencée.
Lorsqu'il me vit enfoncer tout à coup la tête dans ma robe de chambre et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que
je ne lïisse resté court faute de bonnes raisons, et fut persuadé de m'avoir terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.
Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son avantage. Après un petit moment de silence, il pril le portrait, le remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.
Il sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en rien laisser apercevoir.
Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et le plaça toujours plus avant dans mon cœur. Il aura, sans doute, une place dans celui du lecteur ; et s'il est quelqu'un d'assez insensible pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a sans doute donné un cœur de marbre.
xvn.
a Morbleu ! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête ! quel animal ! »
11 ne répondit pas un mot : il n'avait rien répondu la veille à une pareille incartade. « Il est si exact ! » disais-je ; je n'y concevais rien.
— (c Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers, » lui dis-je en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué. Mon courroux passa tout à fait lorsque je vis le soin avec lequel il tâcha d'ôter la poussière de mes souliers sans toucher à mes bas. J'appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. — a Quoi! dîs-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers des autres pour de l'argent ? » — Ce mot d'argent fut un trait de lumière qui vint m'ôclairer. Je me ressouvins tout à coup qu'il y avait longtemps que je n'en avais point donné à mon domestique. — « Joannetti, lui dis-je en retirant mon pied, avez-vous de l'argent ? Un demi-sourire de justification parut sur ses lèvres à cette demande.
— Non, Monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sol; j'ai dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes. — Et la brosse ?
C'est sans doute pour cela ?... >> — Il sourit encore. — Il aurait pu dire à son maître : « Non, je ne suis point une tête vide, un animal^ comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payez-moi 23 livres, 10 sols, 4 deniers que vous me devez, et je vous achèterai votre brosse. » — Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer son maître à rougir de sa colère.
Que le ciel le bénisse ! Philosophes ! chrétiens ! avez-vous lu ?
(c Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. — Mais, Monsieur, voulez- vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre noir ? — Va, te dis-je, acheter la brosse ; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier. )) — 11 sortit; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.
XVÏII.
Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tal)leaux qui Tembellissent singulièrement. Je voudrais de tout mon cœur les faire examiner au lecteur les uns après les autres, pour l'amuser et le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour arriver à mon bureau ; mais il est aussi impossible d'expliquer clairement un tableau que de faire un portrait ressemblant d'après une description.
Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la première estampe qui se présente aux regards : les deux amis ! Heureux celui qui trouve un ami dont le cœur et l'esprit lui conviennent ; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, de sentiments et de connaissances ; un ami qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt ; qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour ! — Heureux celui qui possède un ami !
J'en avais un ; la mort me l'a ôté ; elle l'a saisi au commencement (le sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin
pressant pour mon cœur. Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux pénibles de la guerre ; nous n'avions qu'une pipe à nous deux ; nous buvions dans la même coupe ; nous couchions sous la même toile, et, dans les circonstances malheureuses où nous sommes, Fendroit où nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie. Je l'ai vu en butte à tous les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse. La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre ; elle épuisa mille fois ses traits autour de lui sans l'atteindre, mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur. — Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux ennemis : je l'aurais moins regretté. — Mais le perdre au milieu des délices d'un quartier d'hiver ! le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait regorger de santé ; au moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité ! — Ah ! je ne m'en consolerai jamais.
Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur ; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient, et qui l'ont remplacé ; celte idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte.
La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches, les oiseaux chantent sous le feuillage ; les mouches bourdonnent parmi les fleurs ; tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort ; — et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaiement son chant infatigable, caché dans l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres et tous les malheurs de l'humanité sont comptés pour rien. La mort d'un homme qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature.
Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel ; les noires idées
qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur. — Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui quia ordonnéàmon cœur debattreetàmon esprit dépenser. Non, mon ami n'est point entré dans le néant ; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. — Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance. Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader, et souvent l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe tout entière.
Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.
C'est la famille du malheureux Ugolin, expirant de faim : autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds ; les autres lui tendent leurs bras affaiblis et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile — dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, — meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfants, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.
Tableau suivant. Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours !
Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau : c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes : elle est assise sur un vieux tronc de sapm renversé et blanchi par les hivers ; ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe de cacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce qu'on
cultive avec peine dans nos serres et dans nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.
Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de terre que tu habites ! De quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de Taurore ?
Mais, hélas ! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir : le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent : je les vois gravir de montagnes en montagnes et s'approcher des nues. Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.
Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages : il n'est plus de repos sur cette triste terre.
Je ne sais comment cela m'arrive ; depuis quelque temps, mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable ; en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver. Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battements de mon cœur que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation. — Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.
Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout à fait du point où j'étais monté tout à l'heure : d'ailleurs, c'est le dada de mon oncle Tobie.
Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique : oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain de sable, un atome.
On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui : ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire .
On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts ; mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne Test pas. — Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer autrefois.
Les tableaux de Raphaël enchanteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.
Voilà mon grain de sable.
Les estampes et les tableaux dont je viens de parler, pâlissent et disparaissent au premier coup d'œil qu'on jette sur le tableau suivant ; les ouvrages immortels de Raphaël, de Gorrège et de toute l'école d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle : aussi je le garde toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je procure à quelque curieux le plaisir de voyager avec moi, et je puis assurer que depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs et aux ignorants, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux enfants, aux animaux même, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement, tant la nature y est admirablement rendue !
Eh ! quel tableau pourrait-on vous présenter, Messieurs ? quel spectacle pourrait-on mettre sous vos yeux. Mesdames, plus sûr de votre suffrage que la fidèle représentation de vous-mêmes ? Le tableau dont je parle est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le critiquer ; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait auquel il n'y a rien à redire.
On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles de la contrée où je me promène.
Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant
sur les étranges phénomènes de la lumière, qui représente tous les objets de la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur sédentaire mille observations qui le rendent un objet utile et précieux.
Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de Tâge, sans calomnier et sans flatter personne.
Seul entre tous les conseillers des grands, il leur dit constamment la vérité.
Cet avantage m'avait lait désirer l'invention d'un miroir moral, où tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette ingénieuse découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.
Hélas ! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir ! en vain les glaces se multiplient autour de nous et réfléchissent avec une exactitude géométrique la lumière et la vérité : au moment oii les rayons vont pénétrer dans notre œil et nous peindre tels que nous sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre image et nous présente une divinité.
Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des mains de l'immortel Newton, aucun n'a possédé une force de réfraction aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi vives que le prisme de l'amour-propre.
Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que chacun est content de sa figure, puisqu'ils ne peuvent faire connaître aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir moral ? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s*y reconnaîtrait. Les philosophes seuls perdraient leur temps à se mirer.
En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'école d'Italie.
J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau ; déjà même, en allongeant le bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux et de perdre la vie. — Je devrais passer fous silence l'accident qui m'arriva, pour ne pas décourager les voyageurs ; mais il est si difficile de verser dans la chaise de poste dont je me sers qu'on sera forcé de convenir qu'il faut être malheureux au dernier point, — aussi malheureux que je le suis, pour courir un semblable danger.
Je me trouvai étendu par terre, complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient trop évidemment prouvé l'authenticité.
Ce fut encore un mauvais tour de ma moitié. — Effrayée par la voix d'un pauvre qui demanda tout à coup l'aumône à ma porte et par les aboiements de Rosine, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant que mon âme eût le temps de l'avertir qu'il manquait une brique derrière ; l'impulsion fut si violente que ma chaise de poste se trouva absolument hors de son centre de gravité et se renversa sur moi.
Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de mon âme ; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de faire et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au point de partager le ressentiment le plus animal et de maltraiter, de paroles, ce pauvre innocent.
« Fainéant ! allez travailler, lui dit-elle. (Apostrophe exécrable, inventée par Pavare et cruelle richesse !)
— « Monsieur, dit-il alors pour m'attendrir, je suis de Ghambéry.
— ce Tant pis pour vous !
— ce Je suis Jacques : c'est moi que vous avez vu à la campagne ; c'est moi qui menais les moutons aux champs.
— (c Que venez-vous faire ici ? »
Mon âme commençait à se repentir de la brutalité de mes premières paroles. Je crois même qu'elle s'en était repentie un instant avant que de les laisser échapper. C'est ainsi que lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un bourbier, on le voit, mais on n'a plus le temps de l'éviter.
Rosine acheva de me ramener au bon sens et au repentir : elle avait reconnu Jacques, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui témoigna, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.
Pendant ce temps, Joannetti, ayant rassemblé les restes de mon dîner, qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à Jacques.
Pauvre Joannetti !
C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.
Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en quelque sorte, par les circonstances ; j'assure ici que j'avais le dessein de l'entreprendre longtemps avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en route plus tôt.
Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à certaines personnes ; — mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne liront pas ce livre ; ils ont assez d'occupations chez eux et chez leurs amis ; ils ont bien d'autres affaires : — et les bonnes gens me croiront.
Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans un autre temps, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt que le carnaval ; toutefois, des réflexions philosophiques, qui
me sont venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des plaisirs que Turin présente en foule dans ces moments de bruit et d'agitation. — Il est très sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal : le silence de ma cabine ne vaut pas l'agréable bruit de la musique. Mais, parmi les brillants personnages qu'on rencontre dans ces fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
Et pourquoi m'attacherais -je à considérer ceux qui sont dans une situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus malheureux que je ne le suis dans la mienne ? Au lieu de me transporter par la pensée dans le superbe Casino, pour me trouver heureux je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui m'y conduisent. — Un tas d'infortunés couchés à demi-nus sous les portiques de ces appartements somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère. — Quel spectacle ! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout l'univers ; je voudrais qu'on sût que dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée contre une borne ou sur le seuil d'un palais.
Ici, c'est un groupe d'enfants, serrés les uns contre les autres pour ne pas mourir de froid. Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour se plaindre. — Les passants vont et viennent sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés. — Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissants de la musique, se mêlent quelquefois aux cris de ces malheureux et forment une horririble dissonance.
Celui qui se presserait de juger une ville d'après le chapitre précédent se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à leur égard ; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe
du jour et vont secourir l'infortune sans témoins et sans ostentation. — Non, je ne passerai point cela sous silence : — je veux l'écrire sur le revers de la page que tout Vunivers doit lire.
Après avoir partagé ainsi leur fortune avec leurs frères, après avoir versé le baume dans ces cœurs froissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, ofïrir à Dieu leurs prières et le remercier de ses bienfaits : la lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du solitaire du jour naissant, et déjà ils sont prosternés au pied des autels ; — et l'Éternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper !
J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout à coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile ! Six chaises ! deux tables ! un bureau ! un miroir ! Quelle ostentation ! Mon lit surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie. — Ces réflexions me rendaient indifférents les plaisirs qu'on m'avait défendus. Et, de réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes sans remuer de ma place.
La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce que, en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout |près |de mon bureau, et que je ne fus plus à temps de faire des réflexions sur nombre d'estampes et de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu allonger mes excursions sur la peinture.
En laissant donc sur la droite le portrait de Raphaël, le Chevalier d*Assas et la Bergère des Alpes, en longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau : c'cot le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque, — le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui contribue le plus à l'embellissement du pays.
En tirant le premier tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de la cire à cacheter. — Tout cela donnerait l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.
Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol.
Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à mesure que je les reçois ; on trouve là toutes celles que j'ai reçues depuis dix ans ; les plus anciennes sont rangées selon leurs dates en plusieurs paquets ; les nouvelles sont pêle-mêle : il m'en reste plusieurs qui datent de ma première jeunesse.
Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de nos jeunes années ! d'être transportés de nouveau dans ces temps heureux que nous ne reverrons plus !
Ah! comme mon cœur est plein, comme il jouit tristement lorsque mes yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus ! Voilà ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main ; c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de lui !
Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'itahe, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.
C'est la veine la plus riche de la mine que j'exploite : quel changement dans mes idées et dans mes sentiments ! quelle différence dans mes amis, lorsque je les examine alors et aujourd'hui ! Je les vois mortellement agités par des projets qui ne les touchent plus maintenant !
Nous regardions comme un grand malheur un événement ; mais la fin de la lettre manque, et l'événement est complètement oublié ; je ne puis savoir de quoi il est question. — Mille préjugés nous assiégeaient ; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus : mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce ! quelle liaison intime ! quelle confiance sans bornes !
Nous étions heureux par nos erreurs. Et maintenant : — ah ! ce n'est plus cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain ; — et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
11 ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine : c'est une fleur du carnaval de l'année dernière.
Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.
Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des notables ; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large lorsque je viens à ma Bibliothèque ; car le temps ne manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'Homère, de Milton, de Virgile, d'Ossian, etc.
Tous les événements qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien.
180 XAVIER DE MAISTRB.
aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le Piréeg appartenaient à un certain Athénien.
J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité : la mort de l'ambitieux Agamemnon, les fureurs d'Oreste, et toute l'histoire tragique de la famille des Atrées persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événements modernes ne sauraient faire naître en moi.
Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'Oreste. Qui ne frémirait à cet aspect ? Electre ! malheureuse sœur, apaise-toi, c'est Oreste lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis.
On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du Xante ou du Scamandre ; — on ne voit plus de plaines comme celles de l'Hespérie ou de l'Arcadie. Où sont aujourd'hui les îles de Lemnos et de Crète ? Où est le fameux labyrinthe ? On ne voit plus de Thésée, encore moins d'Hercule : les hommes et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.
Lorsque je veux ensuite me donner une scène d'enthousiasme et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion % au moment où il s'élance dans le ciel et où il ose approcher du trône de l'Éternel. — Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme, avant lui, n'avait osé porter ses regards ? — De l'éblouissant parvis céleste que l'avare Mammcn regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan ; — j'assiste au conseil infernal ; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours. — C'est, selon moi, un des beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits, après le voyage autour de ma chambre.
Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des événe-
(i) Milton, aMteur dVL Paradis ^erdu.
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nements singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses compagnons de voyage, les docteurs Bancks et Solander, ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district ; aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, quelle que soit la situation de mon âme ; et lorsqu'elle est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle ; c'est le diapason avec lequel j'accorde l'assemblage véritable et discord des sensations et des perceptions qui forment mon existence.
Comme il est ressemblant ! Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah ! si le sculpteur avait pu rendre visible son âme excellente, son génie et son caractère ! — Mais qu'ai-je entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge ? est-ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse ? Eh ! que leur importe ?
Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur des pères ! Hélas ! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie ! tu as quitté la terre au moment oii le crime allait l'envahir ; et tels sont les maux dont il nous accable que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie ! 0 mon père ! le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur ? Sais-tu que tes enfants sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité ? Sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe ? Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples : au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée ; et lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.
Xavier de Maistre. ii
C'était le matin à l'aube du jour, les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; mon âme, s'éveillant, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison. « Faites du café, » dit-elle à Joannetti, qui entrait dans la chambre.
Le bruit des tasses attirant toute l'attention de Vautre, je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait. — Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur mon cerveau, et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corda de harpe fait résonner les octaves. — Enfin je vis comme une ombre devant moi ; j'ouvris les yeux, — c'était Joannetti. — Ah ! quel parfum ! quelle agréable surprise ! du café ! de la crème ! une pyramide de pain grillé ! Bon lecteur, déjeune avec moi.
Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir ! et quelle variété dans ces jouissances ! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différents âges de la vie ! — Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celles qu'éprouve le jeune homme dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité ? Durant cet âge, hélas ! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur, les fontaines sont plus limpides et plus fraîches, la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieu ! quels parfums envoient ces fleurs ! que ces fruits sont délicieux ! de quelles couleur» se pare l'aurore ! Tous
les hommes sont bons, généreux et sensibles ; partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement ; il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.
Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité ; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles ; les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations du sentiment ; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main ; la mélancolie vient de temps en temps jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisir. Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, sont pour l'homme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur. — Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crème, aientfait sur moi une impression si vive, si agréable.
Je mis aussitôt mon habit de voyage, après l'avoir examiné avec un œil de complaisance, et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre ad hoc pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs. — Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de rencontrer ; il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds ; et lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de mon habit, je ressemble à la statue de Vishnou, sans pieds et sans mains, quJon voit dans les pagodes des Indes.
On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs ; ce que je puis dire de certain à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de
chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que i'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre. '^
Mais cela vous étonne-t-il ? ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire ? Les vêtements ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque bien poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue ; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
Enfin, dans la classe d'hommes parmi lesquels je vis, combien n'en est-il pas qui, se voyant parés d'un uniforme, se croient fermement des officiers, jusqu'au moment où l'apparition inattendue de l'ennemi les détrompe ! — H y a plus : s'il plaît au roi de permettre à l'un d'eux d'ajouter à son habit certaine broderie, voilà qu'il se croit un général et toute l'armée lui donne ce titre sans rire, — tant l'influence d'un habit est forte sur l'imagination humaine !
L'exemple suivant prouvera mieux encore ce que j'avance.
On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de... qu'il devait monter la garde ; — un caporal allait l'éveiller de grand matin le jour même où il devait la monter, et lui annoncer cette triste nouvelle ; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier ; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute la famille. — 11 se trouvait réellement lui-même un peu défait ce jour-là.
Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi parce qu'il croyait Têtre tout de bon. — Insensiblement rinfluence de la robe de chambre opérait ; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal gré, lui causaient des nausées : bientôt les parents et les amis envoyaient demander des nouvelles ; il n'en fallait pas tant pour le mettre décidément au lit.
Le soir, le docteur Ranson lui trouvait le pouls concentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus, c'était lait du malade.
Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de... pensa plus d'une fois faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui-ci ?
Charmant pays de l'imagination ! toi que l'Être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je te quitte. — C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre la liberté ; — comme s'ils me l'avaient enlevée ! comme s'il était dans leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m'empêcher de parcourir, à mon gré, le vaste espace toujours ouvert devant moi !
Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point, mais ils m'ont laissé l'univers entier ; l'immensité et l'éternité sont à mes ordres.
C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires va de nouveau passer sur moi ; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir. — Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité !
Eh ! que ne me laissait-on achever mon voyage ! Était-ce donc pour me punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre ? —
dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.
Cependant, jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. — Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens consolé par force ; une puissance secrète m'entraîne ; elle me dit que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la mort. — Me voilà paré ; ma porte s'ouvre ; j'erre sous les spacieux portiques de la rue de Pô ; mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux.
C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide lorsqu'on coupe un citron pour le manger.
0 ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi !