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Sacrifice et récompense

Les conférences données par M. Raoul ALLIER, chaque mardi, dans les différents temples de Paris, n'ont pas été écrites avant d'être prononcées. Mais, sur la demande de bien des personnes, quelques amis en ont entrepris la publication au moyen de leurs notes. Le texte a été soumis à M. ALLIER qui déclare y reconnaître la reproduction fidèle de sa pensée.

Avec nos Fils sous la mitraille 0 fr. 50

Noël et Deuil » ff- 30

Fin d'année : Bilan de conscience » fr. 30

La Royauté de Dieu » A- 30

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Pour paraître prochainement :

Sœurs de Jeanne d'Arc.

Mesdames, Messieurs,

Si les malentendus entre les âmes sont toujours pénibles, je crois bien que nous sommes à une heure où ils sont intolérables. Ce qu'on appelle, parmi nous, « l'union sacrée » est autre chose que l'oubli plus ou moins momentané des querelles entre les partis de différents ordres. Dans les moments tragiques que traverse notre France bien-aimée, l'on peut affirmer que, d'une façon mystérieuse, les âmes se cherchent, ont besoin de se rapprocher et de communier; et, en dépit de quelques dissonances inévitables et d'ailleurs très rares, on a raison de signaler, comme une caractéristique de ce temps de guerre, ce support mutuel que manifestent des personnes qui ne pensent pas de même sur les grandes questions.

A cette heure-ci, entre les âmes religieuses et les âmes qui ne le sont pas, il y a comme un véritable pacte de tolérance et d'amitié. J'estime que ce n'est pas assez. Il ne suffit pas que les âmes se supportent, se tolèrent, même avec une sorte d'amitié, plus ou moins exprimée ; il faut qu'elles en arrivent à se respecter absolument et à

(*) Conférence donnée dans le Temple de l'Étoile, le 14 mai 1915.

se rendre justice les unes aux autres. Or, nous n'en sommes pas encore tout-à-fait là. Je vois bien que des âmes qui ne sont pas religieuses consentent à reconnaître ce dont > i ven t les autres ; mais devant les grands sacrifices que, les uns et les autres, nous accomplissons, la méconnaissance est fréquente de ce qui se passe au plus profond des consciences. 11 y en a qui, si elles sont indulgentes aux âmes religieuses, le sont avec une sorte de pitié compatissante : pourquoi ne pas laisser les âmes aller vers la religion, lorsqu'elles n'ont pas d'autre moyen d'accepter le sacrifice et que, pour l'accepter, il leur faut la promesse et l'espérance d'une récompense mystérieuse? Cette condescendance contient quelque chose d'humiliant pour ceux qui en sont l'objet, quand même elle se pare d'une certaine amitié et que le patriotisme se colore d'affection.

Je sais bien que ceux qui tiennent ce langage ne sont pas toujours ceux qui font des sacrifices et qui pleurent. J'en sais d'autres qui ne sont pas religieux, qui, en toute loyauté, ne peuvent pas aller au Christ et l'appeler leur Maître, mais qui, le jour où l'épreuve s'abat sur eux et où ils sont contraints d'accomplir les derniers sacrifices, sentent en eux quelque chose qui murmure : « Je n'ai pas cette foi, mais si je pouvais l'avoir!... » Et ceux-là ne pensent plus à marquer de la condescendance et de la pitié.

Eh bien, je crois qu'il est indispensable de se mettre résolument, avec un esprit libre, décidé à voir la vérité et à la proclamer, devant ce problème : Quelle récompense les âmes religieuses attendent-elles pour leur sacrifice?

J'estime qu'il est important, pour les hommes qui ne sont pas religieux, de se poser ce problème. Oui, dans les moments solennels où nous sommes et où nous n'acceptons pas de rester étrangers les uns aux autres, je

dis à ces hommes : « Si vous êtes étrangers à ce qui nous fait vivre, ne vous enfermez pas dans vos préjugés, dans vos préventions, allez droit aux problèmes, et regardez. Je ne vous affirme pas que vous vous convertirez ; je l'ignore ; c'est votre secret et c'est celui de Dieu.' Mais je sais que vous comprendrez mieux les âmes dont vous parlez et à côté de qui vous vivez. Or, comprendre des âmes, c'est déjà commencer à communier avec elles, c'est avoir supprimé les murs de préjugés et de préventions qui se dressent entre nous et elles.

Et nous, qui nous disons chrétiens, malgré tout l'abîme que nous n'osons pas mesurer entre ce que nous sommes appelés à être, et ce que nous sommes en réalité, nous avons le devoir de savoir ce que nous pensons réellement, et tout d'abord de savoir si nous pensons quelque chose sur ce sujet. Oh ! je ne songe pas à nous seulement ; je ne me souviens pas seulement qu'il est indispensable de mettre de l'ordre dans notre pensée. J'essaie de percevoir nos responsabilités vis-à-vis de ceux qui nous entourent. Si nous ignorons ce que nous pensons sur ce sujet, si nous ne pensons rien, comment voulez-vous que notre foi soit contagieuse et conquérante ? Que voulez-vous qu'elle dise aux âmes qui souffrent, qui vous interrogent sur votre sacrifice? Ne cessez pas de vous poser des questions; n'en écartez aucune ; allez jusqu'au bout de toutes. Ce n'est pas de vous seulement qu'il s'agit, mais de ceux et de celles qui, tout autour de vous, souffrent et qui, sans que vous vousen doutiez peut-être, regardent vers vous et attendent de vous quelque chose.

On accuse l'âme religieuse de tomber nécessairement dans une espèce de mercantilisme et de marchandage avec Dieu, en attendant du sacrifice et pour le sacrifice une récompense.

Avant de répondre directement à cette question, je vous demande la permission d'interroger à mon tour. Supposez que la religion n'ait pour les âmes que des exigences, supposez que le Christ prêche uniquement le sacrifice et s'en tienne là. Savez-vous comment on apprécierait sa doctrine? Oh ! je ne suis pas embarrassé pour le deviner. Je vis assez à côté de mes contemporains, je suis assez dans l'intimité de leurs théories et de leurs discussions, pour savoir ce qu'ils ne manqueraient pas d'affirmer. Ils diraient : « La religion est inhumaine. Elle méconnaît les instincts profonds de l'être et son besoin de bonheur. Elle n'est bonne qu'à mutiler lame et à exiger d'elle des sacrifices qui ressemblent à une sorte de mort intérieure. Elle la dépouille et elle ne lui donne rien à la place de ce qu'elle lui ôte. Elle est contraire à toute idée de justice ; car, enfin, il n'est pas juste que celui qui se donne, celui qui se donne du plus profond de lui-même, celui qui ne se marchande pas, que celui-là soit aussi malheureux, et même, à cause de son don, plus malheureux que celui qui vit égoïstement, sans jamais se donner. »

N'est-on pas tout prêt, pour peu qu'elle y fournisse prétexte, à diriger cette objection contre la religion? Eh bien, alors, je demande : Est-ce que, par hasard, les adversaires de la religion joueraient un double jeu ? Si la religion parle de je ne sais quelle récompense qui est promise au sacrifice, on s'écrie : « Marchandage ! » Si la religion ne promettait rien au sacrifice, on s'écrierait : « Inhumanité! ». En somme, quoi que dise et quoi que pense l'homme religieux, on trouve toujours une objection à lui faire.

Maintenant je ferme la parenthèse et je regarde les faits. Vraiment, l'âme religieuse cherche-t-elle toujours à se faire payer son sacrifice ? Sans doute il ne serait pas im-

possible de trouver certains propos et certaines pratiques qui justifieraient une réponse affirmative et qui, peutêtre, nous inspireraient un véritable dégoût. Mais [a question n'est pas de savoir si, dans quelques recoins des églises et des temples, il est des âmes qui marchandent avec Dieu et qui professent avec lui la morale du « donnant-donnant »; elle est de savoir si l'âme, dans laquelle la religion parfaite s'épanouit, en est à ce degré inférieur de vie spirituelle, et si l'on ne promène point par le monde une contrefaçon ignominieuse de la piété et de l'Evangile. C'est donc au Christ lui-même qu'il faut aller C'est lui qu'il faut interroger, si l'on veut connaître ce que 1 Evangile dit sur ce problème. Ne vous adressez pas aux pauvres créatures humaines qui ont tant de peine à comprendre ce qui s'agite en elles-mêmes et surtout à réaliser la parole du Maître. C'est lui qu'il faut consulter, c'est à lui qu'il faut demander : que dis-tu de ce problème ?

Il ne faut pas se le dissimuler : le mot de récompense se trouve dans l'Evangile ; il est sur les lèvres du Christ, et l'on pourrait quelquefois le remplacer par le mot de salaire. Les passages auxquels je fais allusion sont dans toutes les mémoires : « Si tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, prie dans le secret, et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra... » « Si tu jeûnes, ne fais pas comme les hypocrites qui jeûnent devant le monde; ils ont leur récompense. Toi, fais-le dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra... »

Oui, dans tous ces passages-là, et dans d'autres que je n'ai pas le temps d enumérer, mais que vous savez tous par cœur, le mot de récompense se trouve. Alors, faut-il confesser que le Christ lui-même a enseigné ce mercantilisme qui répugne à la conscience morale de nos contemporains ?

On va plus loin. Non seulement Jésus a dit : « Tu amas ta récompense » ; mais, dans certains cas. il a déclaré que l'on aurait cette récompense, non pas dans l'au-delà, mais sur la terre, dans ce monde, dans l'économie présente où nous vivons : « Celui qui aura quitté pour moi père, mère, enfants, épouse, en recevra au centuple dans ce monde, et dans l'autre la vie éternelle. » C'est donc ici-bas qu'est la récompense. Mais alors, n'y a-t-il pas lieu d'être troublé et de se demander si celui qui nous apparaît comme l'incarnation même du désintéressement et du sacrifice n'en est pas venu à dire aux hommes : « Donnez-vous, vous n'y perdrez rien, vous serez récompensés ; vous le serez même de oe côté-ci du voile. » N'est-il pas vrai qu'il y a dans cette constatation quelque chose de déconcertant ?

Je ne suis pas bien sûr qu'une seule âme vivant dans l'intimité du Christ ait jamais été inquiétée, fût-ce durant une minute, par des textes pareils. Mais enfin il y a des à nies qui posent la question, qui sont poursuivies par celte préoccupation et qui l'éprouvent jusqu'à l'angoisse. 11 y a des âmes à qui il suffirait peut-être qu'une préoccupation de ce genre soit enlevée pour que, sans scrupules, elles se donnent au Christ. Il convient donc de nous demander avec précision ce que le Maître a pensé de la récompense.

Je me permettrai, tout d'abord, de présenter deux remarques. Si le Christ a enseigné que tout sacrifice entraîne une récompense, alors l'essentiel de sa doctrine est absolument inintelligible, et bien des passages des évangiles manifesteraient dans sa pensée une incohérence radicale.

Remarquez qu'il s'agit de la morale du « donnantdonnant». On accuse le Christ d'avoir celle conception juiï-

dique : l'homme fait quelque chose et son Dieu Le paie. Voilà, n'est-ce pas ? la doctrine qu'on lui attribue, lorsqu'on prend à lâ lettre ces mots ou lorsqu'on ne veut pas se donner la peine de comprendre ce qu'il y a derrière eux : « Dieu te le rendra, tu auras ta récompense. » Or, rappelez-vous ce qu'il dit des serviteurs qui ont rempli tous leurs devoirs. Il leur déclare : « Lorsque vous avez fait tout ce que vous aviez à faire, vous êtes des serviteurs inutiles. » Il l'a dit ou il ne l'a pas dit. S'il déclare au serviteur qui a rempli tout son devoir : « Tu es un serviteur inutile et tu n'as rien à réclamer », que devient ici la morale de la récompense ? C'est une contradiction absolue et irréductible. Vous ne pouvez pas maintenir l'affirmation que le serviteur qui a fait son devoir est un serviteur à qui rien n'est dû, si vous attribuez au Christ cette idée que l'homme qui fait son devoir a un compte ouvert chez Dieu et que c'est à lui de remplir les colonnes qui sont à son crédit.

Et il est un autre trait de cet enseignement auquel je vous rends attentifs. Vous connaissez la parabole du serviteur de la onzième heure. Des hommes ont travaillé toute la journée ; d'autres ont travaillé un grand nombre d'heures. Ils reçoivent leur salaire. Arrive celui qui est venu à la dernière heure, et il est payé comme les autres. Où est-elle, la morale du « donnant-donnant » ? Que devient-elle ici, la morale qui enseigne : « Nous inscrivons sur un grand livre ce que vous faites et ce qui vous sera donné en échange ; nous mettons en regard ce que vous aurez sacrifié et la rétribution que vous recevrez. »

Après la parabole du serviteur de la onzième heure, on ne comprend plus rien au prétendu mercantilisme qu'aurait professé le Christ ; c'est l'incohérence, c'est la contradiction, cela ne signifie plus rien.

Voyez-vous, Mesdames et Messieurs, c'est une mauvaise méthode de critique — et j'entends ici par critique, non pas un épluchage ingénieux des textes pour en tirer ce qu'on a besoin d'y trouver, mais l'effort loyal pour comprendre une pensée, quelque pensée que ce soit — c'est une mauvaise méthode de critique que de se plaire à chercher tout de suite dans une pensée des contradictions et à les signaler. J'ai un peu l'expérience de l'étude des doctrines» et je sais que les mauvais historiens de la philosophie — il y en a — sont ceux qui, étudiant des doctrines d'hommes, ne voient jamais comment ces doctrines se tiennent, mais n'y distinguent que des contradictions. Lorsqu'on est capable uniquement de découvrir des incohérences dans les théories qu'il s'agit surtout de comprendre, on croit avoir démontré que l'homme qui a exprimé ces théories ne savait pas ce qu'il disait ; et, au fond, on a démontré qu'on n'était pas soi-même capable d'en pénétrer l'unité profonde. Quand on voit toujours chez les autres des contradictions, c'est qu'on ne s'est pas donné la peine de voir ce qui les rendait nulles et les supprimait. Ce qui est alors prouvé, ce n'est pas la faiblesse de la pensée qu'on étudie, c'est la faiblesse de la pensée qui croit étudier.

Remarquez qu'ici la contradiction, si elle était réelle, ne serait pas seulement entre les passages où il est parlé de récompense et la parabole des serviteurs inutiles ou celle du serviteur de la onzième heure ; elle serait au centre même de la pensée du Christ.

Le Christ dit : « Il faut se dépouiller ; il faut perdre toute préoccupation de soi ; il faut se donner, il faut ne faire absolument aucun calcul ; il faut se dépouiller de tout. » Comment voulez-vous que l'on se dépouille de tout, comment voulez-vous que l'on s'oublie soi-même.

si, derrière tous les actes, il y a le calcul suprême ? Ce serait l'incohérence même de la pensée. Jésus enseigne qne tout germe d'égoïsme doit disparaître de toute âme d'homme. Celui qui le suit ne calcule plus ; il court au sacrifice total ; mais où donc est le sacrifice total, s'il s'accompagne d'une vision mystérieuse de ce livre sur lequel sont inscrits nos mérites conquis par l'homme et les dettes contractées par Dieu ? Où donc est le désintéressement, si l'on sait que l'on porte avec soi la créance que l'on fera valoir un jour contre Dieu ?

Si, en donnant ce sens au mot de récompense, on arrive à rendre la pensée du Christ ahsolument inintelligible, il faut essayer de lui donner un autre sens qui la fasse comprendre et qui, surtout, en enlève toute contradiction et toute obscurité. Il suffirait quelquefois, pour cela, de lire les textes jusqu'au bout et de ne pas les tronquer.

Vous avez tous rencontré, dans l'Evangile de Luc, un texte qui ne dit pas seulement : « Aimez vos ennemis », mais qui ajoute : « Aimez vos ennemis et ne faites pas comme les autres qui ont déjà leur récompense. » De quelle récompense s'agit-il ? Lisez le texte complet : u Aimez vos ennemis, faites-leur du bien, et vous aurez votre récompense, et vous serez les fils du Très-Haut qui est bon pour les ingrats et pour les injustes. »

Eh bien, le voilà, le texte qui éclaire tout. La nature de la récompense est ici bien mise en lumière. La récompense que le Christ promet à ses serviteurs, c'est tout simplement la communion avec Dieu, c'est le rétablissement des rapports normaux avec le Père, et c'est la joie ineffable de sentir le cœur du Père battre contre la poitrine de l'enfant qui se jette dans ses bras.

Essayez de sonder la grandeur de ce qui est promis :

vivre dans l'intimité de Dieu ; avoir, dans le souvenir de sa vie d'enfant prodigue et dans le sentiment de ses péchés pardonnés, la certitude que l'on peut aller vers le Père, que l'on peut se jeter dans ses bras, que l'on peut sentir passer en soi quelque chose de la joie que le Père lui-même éprouve à rencontrer son enfant ; voilà la récompense annoncée, et il n'y en a pas d'autre. La joie suprême, ce n'est pas moins que celle de retrouver le cœur du Père.

S'il en est ainsi, toute contradiction a disparu dans la pensée du Christ. Oui, enfant prodigue, tu as entendu l'appel de ton père, tu n'as pas pu y résister ; tu es parti, tu as franchi des lieues pour le rejoindre, tu es passé par les affres de la conversion et tu t'es donné à lui. Eh bien, je te le demande, à l'heure où tu t'es jeté dans les bras de ton Père, la pensée t'est-elle venue de lui demander quelque chose ? Ce que tu lui apportes, c'est ta misère, c'est ta détresse, et ce que tu voudrais — oh ! que de fois je l'ai entendu répéter par des hommes qui se sont donnés à Dieu et au Christ — ce n'est pas qu'il t'offrît une récompense, c'est qu'il te permît de te sacrifier pour lui.

La voilà, la récompense que l'on demande au Père. Etre tellement dans son intimité que le sacrifice lui-même devienne la joie désirée, la récompense rêvée. Et si la récompense consiste en cette joie du sacrifice, pourquoi ne voulez-vous pas qu'un ouvrier de la onzième heure y soit appelé tout comme les autres ? Qui donc, parmi nous, oserait se vanter d'être le serviteur qui, depuis la première heure, a servi le Père et ne lui a jamais été infidèle ? Lequel d'entre nous, lorsqu'il voit venir une âme à Dieu, est tenté de dire à Dieu : « J'étais à toi depuis longtemps ; celui qui vient est en retard. Tu ne peux pas lui accorder

tout ce que tu me donnes à moi. » Si vous êtes chrétien, ce langage ne saurait monter à vos lèvres ; vous êtes tout à l'allégresse de voir une âme se donner à votre Père et tout à l'allégresse de voir votre Père retrouver une âme.

Oh ! le serviteur de la onzième heure ! Qu'il vienne donc sans crainte et nous lui ferons accueil de la part du Père ! C'est là le seul sentiment qui soit normal, et nous ne parlerons pas d'injustice.

La récompense du sacrifice, c'est l'intimité avec le Père retrouvé. Oh ! dans les heures sombres où nous sommes, qu'elle est tragique, cette intimité ! Pour commencer, sans doute, c'est la conversation douloureuse avec le Père céleste. On ne pense qu'à soi, dans ce moment-là. On pense à sa propre croix et on le supplie d'aider sa créature à la porter. Et puis, peu à peu, l'intimité va plus loin. On comprend ce que le Père céleste souffre, dans les circonstances actuelles, au spectacle de ce qui se passe sur la terre. Alors, il ne nous suffit pas de lui apporter notre souffrance, à nous; nous communions avec sa souffrance, à lui. Or cette souffrance du Père est faite de la souffrance de tous ceux qui nous entourent. Elle est faite de la souffrance de ces parents, de ces sœurs, de ces veuves que nous rencontrons partout, de toutes ces créatures habillées de noir que nous croisons sans cesse dans nos rues, qui nous racontent leur douleur, à elles, mais qui nous racontent aussi la douleur de Dieu !

L'intimité arec Dieu conduit à pénétrer dans cet abîme. Ce n'est pas prendre simplement notre croix, à nous ; c'est prendre la croix du Christ, et c'est demander au Christ la permission de la porter avec lui, de l'aider, lui, le Christ, à la porter parmi les hommes. Et alors, la récompense consiste à être, dans une certaine mesure, l'instrument dont Dieu peut se servir pour rayonner sur cette

pauvre terre. Vous croyez peut-être, pères, mères, veuves^, fiancées, sœurs, que vous n'avez rien à faire en ce monde. Oh ! si vous saviez comme les hommes ont besoin de vous et comme Dieu a besoin de vous parmi les hommes !

Il y a quelques mois, dans cette chaire, je vous lisais une lettre entre beaucoup d'autres. C'était une lettre racontant un culte de Noël dans la tranchée, à deux pas de la mitraille qui semait la mort ; elle nous disait comment les gémissements des blessés et des mourants faisaient comme un accompagnement sinistre aux paroles du récit sacré. Eh bien, le jeune homme qui a écrit cette lettre, a été tué l'autre semaine. C'était un chrétien, je n'ai pas besoin de le dire : mais son père, à lui, est aussi un chrétien, et voici ce qui s'est passé dans un modeste appartement d'ouvriers parisiens. Le pasteur de ce jeune homme avait reçu le message tragique ; il devait monter dans cet appartement et y apporter la nouvelle. Vous doutez-vous de ce qu'on éprouve à être chargé d'une communication de ce genre-là pour une famille ? Le pasteur monte l'escalier; et à mesure qu'il monte, il a le cœur déchiré. Il entre, et il suffit que le père voie son visage décomposé pour qu'il comprenne. Il lui dit tout bas : a C'est une mauvaise nouvelle, n'est-ce pas? » Le pasteur fait signe de la tête : oui... Il y avait là une femme et des enfants. La femme, la mère, était prête à une explosion de douleur, à des récriminations, à des cris peutêtre. Les enfants allaient éclater en pleurs. Savez-vous ce qu'a fait le père Oh ! je ne vous récite pas une histoire trouvée dans un petit traité d'édification, je vous raconte un drame qui s'est passé la semaine dernière, à deux pas de chez vous. Savez-vous ce qu'a fait ce père ?... Immédiatement, et à haute voix, il a prié. Il a prié et, peu à peu, dans cette chambre de deuil, on a senti que Dieu

«tait là, et Dieu a parlé avec tant de puissance que la mère n'a pas eu l'explosion d'indignation et de colère à laquelle il était permis de s'attendre, que les larmes des enfants ont été bénies, et qu'ils n'oublieront jamais, ces petits, la victoire de l'Esprit à laquelle ils ont assisté.

Vous avez lu, dans l'Evangile, l'histoire de cette femme qui se tient, avec un vase de parfum derrière le Christ. Elle brise son vase de parfum, et le Christ proclame que son histoire sera racontée jusqu'à la fin des siècles. Eh bien, il y a des moments où les cœurs humains sont comme des vases d'albâtre qui se brisent, et toute la maison en est embaumée. Cet homme a peut-être préparé la conversion de ses enfants. Vous ne le connaissez pas et il ne vous connaît pas. Et pourtant, qui sait ? Peutêtre, parce qu'il a prié dans une modeste chambre dont il a fait un sanctuaire, il y aura, ce soir, tel ou tel d'entre vous qui, se souvenant de ce qu'il a fait, se donnera à Dieu. Vous voyez bien que toute créature humaine peut faire de très grandes choses ; car il dépend de vous que cet homme, cet obscur, cet ignoré, ait été l'instrument d'un miracle.

Oh ! si vous saviez comme elles sont nombreuses, autour de vous, ces âmes qui souffrent, qui sont absolument désespérées, qui ne savent à quoi se prendre, ces âmes qui ne peuvent pas, à cette heure-ci, chercher dans les livres ce qu'il leur faut ! Comment lire, quand on a tant de larmes dans les yeux ? Savez-vous ce que font ces hommes, ces femmes, incapables de supporter leur propre douleur ? Ils regardent vers vous, ils vous contemplent, ils examinent ce que vous faites ; il y en a qui sont très près de vous, peut-être dans la maison où vous habitez, peut-être à votre bureau, peut-être à votre atelier. Ils s'interrogent. Si vous succombez, si, ayant toutes les pfo-

messes du Christ, vous êtes comme ceux qui sont sans espérance, ne vous le dissimulez pas : vous empêchez l'espérance de naître dans des âmes qui en implorent la venue. Mais si, je ne dis pas étant forts, mais prenant conscience de votre détresse et n'attendant rien de vous, vous vous jetez aux pieds du Christ, et si vous êtes ce qu'il désire que vous soyez, de pauvres créatures acceptant le sacrifice et avides de pénétrer dans son intimité, vous ne soupçonnez pas, non, vous ne soupçonnez pas quel rayonnement de vie, par la grâce de Dieu, peut s'exercer autour de vous.

Oui, il y a une récompense, et il n'y en a qu'une, promise aux hommes. Le Christ voit un homme, et il lui commande : « Suis-moi et je te ferai pêcheur d'hommes ». La récompense promise à ceux qui suivent le Christ est dans cette déclaration : « Je te ferai pêcheur d'hommes ». Remarquez que le Christ ne dis pas : « Deviens un pêcheur d'hommes et tu me suivras ». Oh ! non, il ne vous demande pas d'avoir des ambitions extraordinaires; il ne vous invite pas, à l'heure où votre cœur est brisé et où vous êtes tenté de vous effondrer dans le désespoir, à frissonner tout de suite d'ambitions conquérantes. Il n'exige de vous rien de pareil. Il vous dit : « Suis-moi. Suis-moi, parle-moi de ta douleur, laisse-moi pénétrer à ton foyer qui souffre, laisse-moi te parler de ma volonté, de ce que j'attends de toi. Suis-moi, accepte, jour après jour, des devoirs qui seront peut-être obscurs, qui te paraîtront humbles, fastidieux, difficiles; mais je suis là, moi, à ton côté. Suis-moi, et, parce que tu m'auras suivi, tu seras pêcheur d'hommes ».

Oh ! cela suffirait pour que nous désirions la posséder, cette récompense du sacrifice. Mais il y a une autre pensée qui m'obsède. Il est là, le Christ. Il est ici. Il esl dans

ce pays. 11 est partout où l'on souffre, partout où l'on pleure, partout où il y a des âmes à gagner. Comment voulez-vous qu'il s'y prenne ? Il lui faut, pour aider son effort et le faire aboutir, les âmes des chrétiens, des chrétiennes... Oh ! vous qui souffrez, je ne vous dis pas : voulez-vous être consolés? Je vous dis : Oh ! vous qu'il console, ne voudriez-vous pas l'aider à consoler les autres, ne voudriez-vous pas le consoler lui-même ?

LAVAT... — IMPRIMERIE MODERNE

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