CAVALIERS ARABES EN OBSERVATION DANS LA MONTAGNE
d'aorés le tableau appartenant a M Perreau
ries françaises, produisait au-dessus du champ de bataille un flot de fumée distinct et plus large, le dessinateur en exprimait le jet rapide et la forme exacte à l’aide d’un léger frottis de crayon blanc. La ville prise, il plia bagage. Il y pénétra aussitôt qu’il le put faite, arme cette fois d un fusil qu on lui prêta, puis, quand il eut vu ce qu il voulait voir et noté ce qui lui parut instructif, il partit, se remit en course vers le nord, et fit une pointe audacieuse, à travers les Ouled-Nayl, jusqu’à Bouçada.
A propos, lui demandai-je aujourd’hui, par quel hasard vous trouvez-vous donc à Blidah?
Par hasard, mon cher ami, me dit-il. A dix lieues d ici dans la montagne, pendant que je sommeillais apparemment, ma jument, qui de loin flairait une écurie, a tourné à gauche, au lieu de tourner à droite, et m’a conduit à la porte du ravin. En définitive, je n en suis pas fâché, ajouta-t-il avec amabilité, ni la pauvre bête non plus.
Blidali, février.
L’étranger t’appelle une petite ville ( Blidah ),
Et moi, Blidien, je t’appelle une petite rose ( Ourida ).
Voilà tout ce qui reste de Blidah, un distique de forme amoureuse, un nom charmant qui rime avec rose. La ville n’existe plus. Le nom résonne encore sur les lèvres des Arabes, comme un souvenir tendre et regretté d’anciennes délices.
Blidah était en effet la ville j:>ar excellence des roses, des jasmins et des femmes. Du bord de la plaine où l’on apercevait ses tours et ses maisons blanches, cachées à demi dans des forêts d’arbres aux fruits d’or, elle apparaissait précisément en face de Koleah la Sainte, comme une image anticipée des joies permises et promises du paradis. Il y avait là des jardins constamment verts, des rues tapissées de feuillage et plus ombreuses que des allées de bois, de grands cafés pleins de musique, de petites maisons habitées par des plaisirs délicats, des eaux partout, et des
eaux exquises ; puis, pour achever par les odeurs le bien-être de ce peuple sensuel, la continuelle exhalaison des orangeries en fleur y faisait de l’atmosphère tout entière un parfum. On y fabriquait des essences, on y vendait des bijoux. Les gens de guerre menaient s’y délasser, les jeunes gens s’y corrompre. Les marabouts, dont ce n’était pas la place, habitaient à l’écart dans la montagne. Les mosquées n’y figuraient que pour mémoire, et comme un chapelet dans la main des débauchés.
Blidah ressemble aujourd’hui, trait pour trait, à une Mauresque que je vois se promener dans la ville, qui a été belle et qui, ne l’étant plus, s’habille à la française avec un chapeau de mauvais goût, une robe mal faite et des gants fanés : plus d ombre dans les rues, plus de cafés ; les trois quarts des maisons détruites et remplacées par des bâtisses européennes; d immenses casernes, des rues de colonies; au lieu de la vie arabe, la vie des camps, la moins mystérieuse de toutes , surtout dans la recherche de ses plaisirs. Ce que la guerre a commencé, la paix 1 achève. Le jour où Blidah n’aura plus rien d’arabe, elle redeviendra une trèsjolie ville; la nouvelle Blidah fera peut-être oublier l’ancienne le jour où ceux qui la regrettent auront eux-mêmes disparu.
D’ailleurs il lui restera tant de choses pour l’embellir et la faire prospérer : — sa situation d’abord, si parfaite qu’on y rebâtirait encore, si un nouveau tremblement de terre démolissait la ville actuelle; — un sol fertile, de belles eaux, mieux distribuées que jamais, que l’industrie française utilise, où les Arabes n ont vu qu’un agrément, où nous trouverons des fortunes; — à la porte de la ville, une plaine admirable, et la montagne au-dessus d’elle; — un climat très-doux, juste assez d’hiver pour aider les cultures européennes, un été qui semble propice aux tropicales ; un air salubre, peu de vents du désert, tous ceux de la mer et venant sans obstacle, depuis l’est jusqu’à l’ouest en passant par le nord plein; — pour horizon, trois cent mille hectares de terre attendant la charrue; enfin, luxe assez rare, des orangeries fort amoindries, dit-on, mais qui font encore de cet ancien jardin
des Hespérides le premier pays des oranges. Ce qu’il y avait de délicieux dans ce lieu de plaisance étant évanoui, il faut bien se consoler par le spectacle de Futile. L’avenir effacera le passé, je le répète; mais surtout il excusera le présent, qui, cela soit dit sans injustice, a besoin d’être excusé.
Ln attendant, j erre au milieu de la ville informe, ne voyant pas encore ce qu’elle sera, cherchant ce quelle a cessé d’être et ne 1 imaginant plus qu avec effort. Je m’assieds chez les barbiers, je cause avec les marchands d herbes, je vais au marché français voir les premières fleurs, au marché arabe regarder les négresses, les gens des tribus et les montagnards qui descendent tous les matins, poussant devant eux des troupeaux d’ânes chargés de bois mort et de charbon. Il y a là des cafés encore, mais modernes, et quels calés! Ce que leur clientèle offre en général de plus choisi, ce sont les agents de la police indigène. Ils sont vêtus à la turque et fort propres; ils portent, comme dans tous les pays du monde, les deux insignes de la loi répressive, le bâton et le poignard, qui vaut l’épée.
Quelquefois un magistrat à longue pelisse, cadi ou autre, y vient débonnairement prendre son café. Il a toujours entre les doigts trois choses qui ne le quittent j)as : sa pipe en jasmin, son chapelet et un mouchoir de Tunis. Il reçoit au passage quelques accolades, et le kaoundgi lui baise l’épaule. Quand il arrive que par hasard la société soit nombreuse et de qualité, alors le kaonadgi paraît avec un flacon d’eau de rose, de jasmin ou de benjoin, fermé comme une poivrière par un bouchon de métal percé de trous. Il fait le tour de l’assemblée, et très-gravement, comme s’il s’agissait d’une cérémonie, il asperge les visages et les habits d’une fine pluie d’essence. Cette galanterie coûte d’ordinaire quelque menue monnaie, offerte sous forme de remercîment.
De temjîs en temps je me donne le plaisir de sortir par Bab-el- Sebt, et tout à coup , comme si c’était la première fois que je la visse, je regarde la plaine. L’horizon est admirable d étendue, de grandeur et de gravité; le voyageur y reste attaché, même
après avoir contemplé des tableaux plus rares : — en face de Blidah , le Tombeau de la Chrétienne (Kubben-er-Roumia) , posé entre le lac Haloûla, qui dort à ses pieds, et la masse écrasée du Chenoûa; Mazafran, la rivière aux eaux jaunes, qui débouche à travers le Sahel par une étroite ouverture où la mer paraît; Ivoleali , toute blanche, et qui le soir forme des pétillements singuliers sur les coteaux bruns; à gauche, la ligne profonde des montagnes de Milianah, étagées par triples assises et fermant la plaine énorme d’un rideau d’azur sombre moiré d’argent : tout cela composé avec de belles lignes et consacré par des noms qui plaisent. C’est ici, mon ami, qu’autrefois, dans la joie de la première arrivée, reconnaissant enfin la vraie terre arabe après l’avoir longtemps imaginée, nous disions : 0 Palestine!
Il y a une heure que je préfère aux heures lumineuses dans cette ville en ruine, et qui me réconcilie même avec son présent : c’est le soir, à la tombée de la nuit, le court moment d’incertitude qui suit immédiatement la fin du jour et précède l’obscurité. L’ombre descend, accompagnée, dans cette saison, d’un épais brouillard qui rend douteuse et bleuit l’extrémité des rues les plus courtes. Le pavé se mouille et le pied glisse un peu dans ces demiténèbres, car cette partie de la ville est mal éclairée. Le côté du couchant nage alors dans des lueurs violettes; les architectures deviennent singulières, et le ciel, qui peu à peu se décolore, semble, l’une après l’autre, les faire évaporer. On n’aperçoit plus que vaguement tout ce peuple étranger qui regagne les rues qu’il habite, s’y amasse confusément et les rétrécit. On entend autour de soi parler dans une langue rauque et un peu bizarre; on distingue la voix des femmes à leur parler plus doux, et celle des enfants à des intonations criardes. Des petites filles passent, portant sur leur tête la planche aux pains, et se glissent parmi la foule en criant : Baleh! On frôle, sans définir aucune attitude, des femmes voilées, que la blancheur de leur vêtement fait reconnaître et qui semblent se dérober. Alors, pour peu qu’on ait le goût des rêves et des conjectures, il est possible de recomposer
toute une société morte, et permis de supposer beaucoup de choses qui n existent plus, en fait d’art comme en fait de galanterie.
24 février.
Je ne m’attendais guère à ce qui m’arrive. J’ai retrouvé ma Mauresque inconnue du carrefour de Si-Mohammed-el-Scheriff; elle habite 1 >1 idali , et, pour dire les choses à la française, je suis autorisé à me présenter chez elle demain à midi.
On tambourinait aujourdhui, vers deux heures, dans une petite rue du voisinage. Outre le bruit des crochets de bois frappant sur les peaux tendues, un cliquetis de castagnettes de fer et des Aoix de chanteurs nous arrivaient par-dessus les terrasses.
Venez-vous entendre un peu de musique? me dit Vandell.
Volontiers, lui dis-je, et puisque nous voilà réduits aux concerts nègres, allons.
Je dois noter ici que mon ami Vandell, très-indulgent d’ailleurs pour les Arabes, leur pardonne difficilement de n’être pas musiciens.
— Vous connaissez leur prétention, me disait-il chemin faisant; i's ont la vanité de supposer que les fleurs de certaines plantes, en particulier du bouillon et de l’armoise, tombent de leur tige lorsqu’ils jouent de leur mizmoune. C’est une vieille imagination latine dont ils ont hérité je ne sais comment :
Ilicibus glandes cantataque vitibns uva Decidit .
La maison d'où venait le bruit avait un mur démoli sur la rue, de sorte que, par une grande brèche ouverte à hauteur d’appui, nous pouvions voir ce qui se passait à l’intérieur à peu près aussi bien que si nous y fussions entrés. C’était une petite fête de famille où chacun faisait sa partie. On formait cercle devant le seuil d’une chambre basse où se tenait assise, présidant la réu-
nion, qui sans cloute avait lieu pour elle, une jeune et jolie négresse, ayant la gorge découverte et allaitant un nourrisson complètement nu. Deux Mauresques accroupies sur des tapis tenaient chacune une paire d’énormes castagnettes de fer. beaucoup trop lourdes pour leurs mains menues. Deux nègres frappaient en chantant sur des tambourins; un troisième, debout à quelques pas de la nourrice, à moitié déshabillé, nu-tête et la ceinture au vent, exécutait des danses furieuses en l’honneur du nouveau-né. La cour était petite et presque entièrement plafonnée par un vaste figuier sans feuilles, mais tellement noueux et si branchu que la multiplicité de ses rameaux formait une ombre sur le pavé. Le pied de l’arbre trempait dans une flaque cl’eau croupissante où s’agitaient des canards; et des poules attachées deux à deux par la patte, comme des prisonniers dont on se défie, se promenaient autour d’un fumier, très-embarrassées de leur entrave, chacune tirant le fil h soi sans parvenir à marcher d’accord. C’était, comme tu le vois, une scène à la flamande on ne peut plus intime. Je ne composerais point le tableau ainsi; mais je te rapporte exactement ce qu’on y voyait.
Un jeune enfant, qui n’était point occupé dans ce concert, nous aperçut, vint ouvrir la porte et nous introduisit. On se salua du geste et brièvement, afin de ne pas suspendre la fête une seule minute : le danseur activa sa danse, en précipita la mesure, frappa ses castagnettes avec d’autant plus d’entrain et de gaieté qu’il avait maintenant deux étrangers pour spectateurs. Il était hors de lui, inondé de sueur et tout semblable à du bronze qu’on vient d’arroser.
Les Mauresques avaient le visage découvert : elles étaient jolies et bien mises, en tenue d’hiver, avec le cafetan à manches pardessus le corset. Leur habillement se composait d’un ramage de soie à fleurs et de dorures, et toute leur personne, imbibée d’eau de senteur, exhalait une intolérable odeur d’ambre. Pas un de nous ne dit mot pendant une heure. Le nouveau-né, qui geignait en harcelant le sein magnifique de sa nourrice, était le seul dont
on entendit la voix. Enfin le nègre se lassa naturellement le premier; la musique aussitôt s’interrompit, et la fête finit comme finissent les fêtes de ce genre, où, chose incompréhensible, la lassitude vient toujours avant l’ennui. Nous prîmes congé des gens de la maison, et les Mauresques, qui n’étaient aussi que des invitées, firent, comme nous, leurs dispositions de départ. Quand elles eurent repris leurs haïks, remis leurs masques de cotonnade blanche, et comme elles passaient devant nous aussi noblement voilées que dans la rue, Yandell les salua en arabe, et je l’imitai. — Au revoir, monsieur, me dit en français la plus petite et la plus mince des deux femmes. Je reconnus le au revoir, monsieur, du carrefour d’Alger. Cette fois, le vieux Abdallah n’était plus là, et sans prendre le temps de délibérer, je les suivis.
— Vous savez à qui vous avez affaire? me dit Yandell.
— Je m'en doute, lui répondis-je, mais j’ai des raisons que je vous dirai pour m intéresser à celle des deux qui m’a dit : Au revoir.
Les deux femmes se séparèrent au bout de la rue. Je laissai s’éloigner la grande amie, et j’accompagnai l’autre. Elle ne tourna pas la tête une seule fois, du moins je ne le vis pas. Après quelques circuits, elle arriva chez elle ; le quartier était désert, la rue arabe, la maison arabe. Elle poussa la lourde porte en s’v appuyant de tout le corps et disparut. J’arrivais sur ses pas, et je vis la porte qui retombait par son propre poids et tremblait encore sur ses gonds; on n’avait pas mis l’arc-boutant, et quelque chose comme un courant d’air la faisait par intervalles faiblement s’entr ouvrir. J’attendis une demi-minute, incertain de ce que j’allais faire; la porte se rouvrit : la femme était devant moi qui me regardait par l’échancrure de son masque, avec des yeux dont je ne voyais qu’un point fixe et lumineux comme un diamant.
— N’entrez pas, me dit-elle en sabir, c’est-à-dire en italien barbare; mais venez demain, à midi.
Te l’ avouerai-je , mon ami ? je fus pris au dépourvu par une cordialité si prompte, et je répétai seulement : — Demain à midi.
Vandell faisait sentinelle au bout de la rue.
— Eh bien? me dit-il.
— Eli bien! j’irai demain.
Je le mis en deux mots au courant de notre première rencontre. Il connaît Sid-Abdallah ; qui ne connaît-il pas ? Le marchand est un homme de bien à la loyauté de qui I on peut se fier, et l’avis qu il m’a donné de prendre garde vaut un conseil.
Quant à la femme, ajouta Vandell, pour peu que vous teniez à savoir son histoire, nous irons trouver le barbier Hassan, et nous le ferons causer, s’il est en humeur d’être indiscret.
L enquête est-elle bien utile dans une affaire de si médiocre intérêt?
26 février.
Vandell m’a conduit hier soir chez le barbier Hassan.
Hassan veut dire cheval; mais proprement ce mot signifie le plus bel animal et le plus beau. C’est un nom fier, qui ne va pas toujours bien à ceux qui le portent; pour notre ami le barbier de Blidah, on pourrait croire que ses parents l’ont baptisé d’après la belle opinion qu il devait avoir de lui-même. Hassan est un homme entre deux âges, ni beau ni laid, prétentieux dans sa mise, et trop familier pour un Arabe : c’est l’état qui le veut apparemment. Il voit et reçoit toute sorte de gens; j’entends que les habitués prennent sa boutique comme un endroit public et s’y donnent rendez-vous sans plus de laçon que dans la rue.
Suivant sa coutume, il avait nombreuse compagnie. G était quelque chose comme une soirée bourgeoise. On jouait aux dames et aux échecs; on fumait dans les pipes du maître de la maison (le râtelier aux pipes de Hassan est le plus richement pourvu du quartier), et le kaouadji d à côté apportait le café, que chacun payait.
Au moment où nous entrions, un long jeune homme au visage maigre achevait une partie de dames et disait à son adversaire en lui poussant son dernier pion :
Si tout ce qu on désire arrivait, le mendiant deviendrait l>ey.
G est un proverbe connu, fit observer Vandell, qui, le prenant aussitôt par la main et l’amenant à moi, rue dit : Mon cher, je vous présente l’homme le plus spirituel et le plus lettré des trois
provinces, taleb à la zaouïa 1 de . , mon ami Ben-Hamida le
vaudevilliste. A ous pourrez ensemble causer de Paris, car monsieur 1 habite, ajouta-t-il en me désignant, et Si-ben-Hamida y a vécu.
Si-ben-IIamida, je 1 appris de lui-même, est un élève du collège Saint-Louis. Il y passa, faisant ses classes et suivant les cours élémentaires d’histoire et de géographie, les quatre ou cinq années que dura son séjour en France. Le véritable motif de cette éducation parisienne, je ne l’ai pas su et probablement ne le saurai point. Il y a telles existences, dans ce pays des sous-entendus, dont 1 origine est assurée de rester douteuse.
— J ai presque tout oublié, me dit-il en cherchant ses mots, et je finirai par ne plus pouvoir parler français. C’est un esprit prompt, vil, enjoué, plein de reparties, quand on s’y prête, et qui doit être singulièrement délié. Son éducation, commencée parmi nous, semble avoir développé certaines aptitudes on ne peut plus rares chez le peuple arabe, même des hautes classes. Il a la démarche ouverte, la parole expansive, le geste démonstratif, la voix goguenarde, et toujours comme un sourire irrésistible dans le regard. De son passage au milieu de nos universités, il n’a gardé que ce qu il a voulu : 1 amour des lettres et le goût facétieux des proverbes et des calembours. C’est à cause de cette légèreté quasi française et de cet atticisme littéraire que Vandell l’a surnommé le vaudevilliste. Sa mise était celle des Maures, et comme il portait le turban d hiver, il avait le cou, la tête et le visage élégamment enveloppés d une écharpe de mousseline à petits pois roses.
Son adversaire, celui contre lequel il avait perdu, était un Arabe de la plaine, un peu court, un peu gros, barbu, très-
1 Ecole religieuse.
basané, en burnouss, en haïk, et par-dessous habillé, comme les cavaliers, de la veste et des gilets brodés de soie; un mince cordonnet de soie grise, à glands d’or, accompagnait autour de sa tète le hhrit, ou corde en poil de chameau noir; un chapelet lui pendait au cou, et deux ou trois amulettes étaient attachées dans sa coiffure.
— Regardez bien celui-ci, me dit Vandell, c’est un homme de sabre; je vous dirai comment il s’en sert, à l’occasion.
La réunion se composait en outre de bourgeois du voisinage, moitié marchands d’épices et de tabac, moitié rentiers, gens âgés, grisonnants, parlant à voix basse, fumant lentement, prudemment couverts de burnouss de chambre qui les habillaient comme des douillettes, avec des turbans aux plis méthodiques, des gilets fermés et des bas de laine écrue qui les chaussaient jusqu’aux mollets. Les savates étaient alignées par terre, devant les banquettes, et chacun d’eux avait à portée de la main, soit la courte bougie rose, soit la lanterne de papier peint, qui devait l’éclairer au retour, caria nuit était fort obscure.
Je voudrais te faire comprendre à peu près de quoi l’on causa, car des gens de vie casanière ne prendraient pas rendez-vous, à pareille heure du soir, chez un barbier, dans l’unique intention d’y former cercle et de se taire. Or la conversation arabe ressemble à toutes les conversations oiseuses, où l inutilité des chose9 dites ne s’explique que par une contagieuse démangeaison de la langue, mais avec des modes particuliers que la pantomime traduirait plus aisément que la parole écrite. Ce sont d’abord les salutations de l’arrivée, qui reviennent à temps égaux, comme des retours voulus de politesse, et qui marquent le rhythme du discours, en fixent les repos, en signalent les reprises : — politesses sur tout, questions sur tout, bénédictions sur tout, excepté sur la femme, dont jamais on ne doit s’informer; — puis des curiosités comme les nôtres, mais qui ne sont plus les nôtres; un commérage en sourdine, et tout à fait local, sur la politique, sur les affaires françaises, sur des intérêts minimes de municipalité, de
ville ou de tribu; puis jencore des anecdotes d’un autre monde et de 1 autre monde, vieilleries à dormir debout qui, depuis leur origine, ont conservé le don d’émouvoir, de rendre attentifs, ou de faire rire avec satisfaction ceux des auditeurs qui les connaissent le mieux. Chacun les sait par cœur, et chacun cependant se donne tour à tour le plaisir naïf de les entendre ou de les réciter. Tout cela est entremêlé de jeux de mots, la plupart combinés pour l’oreille, reposant sur des assonances, et par cela même intraduisibles, puis de maximes, de concelti, de proverbes, et sous ce rapport le scribe Ben-Hamida est bien l’expression fleurie et littéraire du génie primordial arabe.
Yandell raconta dans le style obligé, c’est-à-dire avec les onomatopées les plus figuratives, le siège récent dont il avait été témoin. Il reproduisit le bruit du canon par un mouvement des lèvres très-imitatif, et, voulant donner l’idée d’une bataille acharnée, il répéta le plus longuement et le plus fréquemment qu’il put les ba , ba , ba interminables par lesquels un Arabe accompagne ordinairement le récit d’une aventure où la poudre a beaucoup parlé. Il fut ensuite question des djerad (sauterelles), qui, dit-on, fourmillent dans le sud, et qui bientôt vont se mettre en voyage. On a pris des mesures, commandé des corvées, organisé des battues pour les détruire : échapperont-elles? et à ce propos un ancien Blidien, le marchand Ben-Saïd, raconta d’après son père, qui le tenait de son père, lequel avait assisté très-vieux déjà, mais de sa personne, à ce grand désastre, l’invasion sans pareille de 1724 à 1725, comment ce fut une plaie comparable à celles décrites dans les histoires juives , comment les djerad avaient tout détruit, mais surtout les vignes, mangeant les pampres, puis le sarment, puis dévorant jusqu’au cep lui-même. Le feu n’aurait pas été plus prompt ni plus funeste : jamais depuis les vignes n’ont produit, et le vin de IJlidah, fameux jadis, n existe plus depuis cette époque. On en extermina des milliards de milliards, sans que le nombre en parût diminué; le ciel en était obscurci, la ville encombrée, l’eau des sources empoisonnée. On
se vengea comme on put de ce fléau maudit, on en fit des fritures, des confitures, des salaisons et du fumier; enfin un fort vent du sud, s’étant élevé, emporta vers la mer cette armée de bêtes enragées, et les y noya.
— Après quoi elles se changèrent en crevettes, et les gens du Fhas les y pêchèrent, ajouta Ben-Hamida, qui paraît s’égayer beaucoup des superstitions de son pays.
Là-dessus, on disserta des monstres : depuis le dragon des Hesperides jusqu au Niam-niam, l’Afrique a toujours passé pour en produire. « L Afrique produit toujours quelque chose de nouveau », dit Vandell, qui fit à son tour l’érudit; ceci est une maxime ancienne. Et après avoir cité Aristote, il en donna, d’après Pline, le commentaire savant que voici : « La rareté de l’eau obligeant les animaux à s’assembler pêle-mêle près d’un petit nombre de rivières, les petits ont toute sorte de formes étranges, vu que les males, soit de gré ou de force, s’accouplent indistinctement avec les femelles de toute espèce. » Le barbier Hassan opina que la chose était évidente, les vieillards furent de l avis de Hassan; Ben-Hamida seul n’admit pas cette explication comme le dernier mot de la science européenne et sourit.
Dernière histoire : on parla de Si-Mustapha-ben-Roumi, autrement dit le commandant X..., et de sa fameuse aventure avec Béchir. L’anecdote est chevaleresque : ce fut l’Arabe en burnouss, Hadjout, qui la raconta, non pas, bien entendu, comme une histoire nouvelle, car elle court les rues, mais comme un îécit qu un homme de sa race ne peut jamais répéter trop souvent. La voici, du moins très-abrégée :
Le commandant X. . . arriva tout jeune a Alger, vers la deuxième année qui suivit la prise. A cette époque, Alger n’avait pas de collège, et la première éducation de l'écolier se fit sur la place publique avec les enfants du peuple indigène. Il apprit là diverses choses qu’à pareil âge on apprend sans maître, entre autres la langue du pays et les plaisirs de 1 indépendance ; mais on ne trouva pas que cela valût des leçons de famille, on le corrigea.
La correction lui déplut, et comme il n’aimait pas la contrainte, il quitta sa famille et s’enfuit. Arrivé dans le Sahel d’Alger, au moment de descendre vers la plaine et peut-être de réfléchir aux hasards de son entreprise, il rencontra deux cavaliers arabes qui voyageaient ou maraudaient.
— Qui es-tu?
— Un tel, fils d'un tel.
— Où vas-tu?
— Devant moi.
— Veux-tu venir chez les Hadjout?
Les Hadjout alors étaient un grand sujet d’effroi. Bravement l’enfant répondit :
— Je veux bien.
Un des maraudeurs le prit en croupe, et le soir même on le conduisait tout droit à la tente du khalifat Béchir.
— C’est un otage, dirent les cavaliers.
Non pas, dit Béchir, c’est un enfant.
Et ce sera le mien, dit la femme de Béchir, qui l’adopta comme un présent du hasard, le fit circoncire et le nomma Mustapha, c est-à-dire le purifié.
Mustapha grandit sous la tente, il brunit au soleil, tout de suite il mania des sabres; élevé par des centaures, il devint ce qu il est, un extraordinaire cavalier. Quand il eut quinze ans, on lui donna un cheval et des armes. Quand il en eut dix-huit, un beau jour l’ennui de la tente le prit, comme l’avait pris déjà l’ennui de la maison. La guerre était partout; il avait à choisir entre deux patries, l’une natale et l’autre adoptive : il se décida pour la première. Il quitta le douar, non pas la nuit, mais en plein jour; il dit à Béchir : — Je m’en vais, — et il courut à Blidah s’enrôler dans les spahis. De Blidah il passa à Koleah; de libre qu il était, il devint soldat, mais toujours plutôt Arabe que Français. Deux ans plus tard, une razzia fut organisée contre les Hadjout. Il fallait un guide pour diriger la colonne, un guide sûr, qui connût le pays, la langue et surtout les habitudes de l’en-
nemi; Mustapha fut désigné. L’affaire eut lieu, on se battit. Vers la fin de faction, deux cavaliers se rencontrèrent, échangèrent le feu de leurs pistolets, puis se chargèrent, pour s’aborder, le plus jeune avec le sabre, le plus âgé avec la lance. Au moment où les chevaux allaient se toucher, les combattants se reconnurent :
— C’est toi, Mustapha!
— C’est toi, Béchir!
Béchir, au dire des Arabes, était un héros, beau, intrépide et montant des chevaux admirables. Il s arrêta tout droit devant le jeune homme, fit seulement le geste de lui effleurer 1 épaule afin de ne déchirer que le burnouss, et lui jeta sa lance.
— Prends-la, dit-il, va la porter au général *<+ et dis-lui que tu as enlevé la lance de Béchir. Puis, désarmé, les deux mains vides, il tourna bride et disparut.
Ainsi finit la soirée, par une légende héroïque. Nous nous séparâmes vers dix heures, au moment où le clairon de la caserne des Turcs sonnait le couvre-feu. Chacun alors alluma sa lanterne, chaussa ses babouches, releva le capuchon de son burnouss , et nous sortîmes tous ensemble, excepte 1 lladjout, qui îesta chez le barbier et parut devoir y passer la nuit; ce fut dans la rue qu’eurent lieu les salam-aleihoum et aleikoum-salam du départ.
Ce n’est pas peu de chose qu’un ami, nous dit Hamida en
prenant chaleureusement les mains de Yandell et les miennes,
et ce n’est pas trop de mille. Puis, sur ce dernier proverbe dit
de la façon la plus aimable, le jeune laleb de zaouïa, ex-collégien de Saint-Louis, s’en alla en chantonnant par les rues tranquilles.
— Charmant, mais hypocrite, me dit Yandell quand nous fûmes seuls, — homme à la langue douce et qui saura teter les lionnes. — Quant à l’Arabe, continua-t-il, celui que nous laissons chez Hassan, il a sur la conscience un petit péché qui le rend un peu taciturne, car il sait que la justice a les yeux sur lui. Un soir qu’il rentrait au douar avec un cousin dont il avait, dit-il, à se plaindre, tous les deux à cheval et par des chemins écartés, il
laissa son compagnon passer devant, prit an pistolet et le lui déchargea dans les reins. Le cheval, sans cavalier, regagna le douar. Le cadavre ne fut découvert que quelques jours après, parce qu’on vit beaucoup de corbeaux et de milans tourner en cercle au-dessus des broussailles. La blessure était impossible à reconnaître sur un corps mis en lambeaux par des bêtes de proie. Cependant on soupçonna la vérité, et Amar-Ben-Arif fut interrogé; mais f affaire en resta là faute de preuves. C’était une querelle de famille, rancune de jalousie, je crois. Le fait du coup de pistolet est positif : c est Amar-ben-Harif lui-même qui me l’a conté.
Poui ce qui 'sous regarde, ajouta Vandell, voici quelques details. La femme est à Blidah depuis un mois. Elle y vit seule avec sa domestique Assra, la négresse qui faisait aujourd’hui ses îelei ailles. Iln y a dans sa maison, dont vous connaissez la porte, que son petit ménage et des Juifs. Elle s’appelle Haoûa; son amie s appelle Aichouna. On fêtait aujourd’hui la naissance du pienuer enfant d Assra; le mari était ce nègre beau danseur qui s est tant fatigué pour exprimer la joie qu’il avait d’être père. Avez-vous remarqué que l’enfant n’est presque pas noir? C’est un miracle, m a dit le malicieux barbier. De mauvais plaisants en ont déjà fait la remarque. 11 parait que le père a répondu : Cho u ïa-chou ïa , sara negro (patience, patience, il deviendra nègre). En attendant, il lait auprès de son fils le métier de corybante et l’élève, ni plus ni moins qu’un jeune Jupiter, au bruit des danses et des boucliers d’airain. Nous retournerons au bureau de renseignements quand il faudra; mais ménageons Hassan, et puisque Ben-Hamida nous a donné le goût des proverbes, souvenez-vous de cette maxime pour votre gouverne : — Il y a cinq degrés pour arriver à être sage : se taire, écouter, se rappeler, agir, étudier. Ceci est de la sagesse arabe, c’est-à-dire de la politique.
H est dix heures du matin, mon ami, et dans deux heures j’irai voir si l’appartement d’IIaoûa ressemble à l’admirable tableau de Delacroix : les Femmes d’Alger.
Même date, au soir.
Oui, mon ami, c’est tout semblable. C’est aussi charmant. Ce n’est pas plus beau. Dans la nature, la vie est plus multiple, le détail plus imprévu; les nuances sont infinies. Il y a le bruit, les odeurs, le silence, la succession du geste et la durée. Dans le tableau, le caractère est définitif, le moment déterminé, le choix parfait, la scène fixée pour toujours et absolue. C’est la formule des choses, ce qui doit être vu plutôt que ce qui est, la vraisemblance du vrai plutôt que le vrai. Il n y a guère, que je sache, d’autre réel en fait d’art que cette vérité d’élection, et d serait inutile d’être un excellent esprit et un grand peintre, si l’on ne mettait dans son œuvre quelque chose que la réalité n’a pas. C'est en quoi l’homme est plus intelligent que le soleil, et j en remercie Dieu.
A. midi précis, je frappai à la porte d’Haoùa. J entendis àl intérieur plusieurs voix qui crièrent à la fois : Minhou? qui est la? — Et au-dessus de ma tête, dans une chambre formant étage, une autre voix facile à reconnaître qui répétait : Ache koune? qui est-ce? — Puis un volet fermé fit du bruit, et la même voix dit aussitôt : Ya Assra, heu II el hab (Assra, ouvre la porte). La négresse vint ouvrir.
Je traversai la cour, où j’aperçus, dans quatre chambres, quatre ménages juifs, des femmes qui savonnaient des langes, beaucoup d’enfants jouant fraternellement au seuil des portes, et des nouveau-nés que leurs mères balançaient dans des berceaux mobiles en forme de hamacs. L’étage était en galerie; j’en fis le tour avec Assra, qui me précédait, traînant ses talons nus sur les carreaux de faïence, les reins pris, comme par un sarrau, dans son étroit foula d étoffe orange et bleue. Arrivée devant la chambre de sa maîtresse, la noire servante tourna la tête à demi de mon côté, et fit exactement le geste que tu peux voir dans le tableau de Delacroix, pour écarter le rideau de mousseline à fleurs.
Je vis, en entrant, Haoûa qui m’attendait, couchée de côté sur on long divan bas et large, au milieu d’une quantité de petits coussins, dont l’arrangement prouvait qu’elle avait dormi.
Bonjour, me dit-elle, asseyez-vous.
Je m assis, non pas à côté d’elle, mais à ses pieds, et pas trop près, de manière à la bien voir.
Un narghilé brûlait au milieu de la chambre; elle ne tenait 1 extrémité entre ses doigts chargés de bagues, et regardait voler la fumée qui s’échappait en filet tremblant par l’orifice du bouquin d’ambre. Le long tuyau, annelé de brun et d’or, s’enroulait autour de sa jambe fine, nerveuse, jaune comme du vieux ivoire, et semblait la presser d’un nœud vivant, comme le serpent de Cléopâtre. Elle était pâle, immobile, à demi souriante, et la vie dont était animé ce corps tranquille soulevait paisiblement son étroit corsage. Rien ne manquait à sa toilette pour la rendre aussi accomplie que possible ; elle avait pris des soins exquis pour se parer, se parfumer et se peindre. Coiffée de foulards noirs et bleus, et peut-être un peu moins déshabillée que ne l’est une femme mauresque dans son intérieur, elle portait un corset de drap bleu richement doré sous un cafetan bleu sans manches, et, contre l’usage du pays, une sorte de ceinturon d’or à fermoir massif retenait autour de sa taille un peu grêle un fouta trèsample de couleur écarlate. Son costume, ainsi composé de trois couleurs, mais où le rouge ardent écrasait tout, exagérait encore, par ce contact extrêmement vif, la pâleur morne de sa peau. Elle avait les yeux bordés d’antimoine , les mains enluminées de henné, les pieds aussi; ses talons, rougis par la teinture, « ressemblaient à deux oranges » .
— Comment t appelles-tu? — demandai-je, — Ouech-esmeh?
Elle aspira une dernière bouffée de tombak , et, par un joli
geste, me tendit le bouquin du narghilé, dont le souple tuyau resta roulé sur sa jambe.
— Ouech-entehfi ? dit-elle en l’approchant tout près de mes lèvres; qu’est-ce que cela te fait?
— Pour savoir si ton nom est aussi doux que ta voix.
Et comme je la regardais sans rien ajouter, elle répondit aussitôt :
— Je m’appelle Haoûa.
— Tu es la bien nommée, lui dis-je en répétant ce mot aérien, tout composé de voyelles et qui se prononce d’une seule haleine, exactement comme on respire, — car ton nom veut dire : l’air respirable et l’amitié.
— Fait-il chaud? reprit-elle entre deux silences.
— Très-chaud, et il est bien fou, celui qui cherche auprès du feu un abri contre le soleil.
Il y eut une nouvelle pause après ce nouveau madrigal qui la fit sourire.
Considère, mon ami, qu’excepté les mots de monsieur, bonjour, au revoir, asseyez-vous, Haoûa ne connaît pas quatre syllabes de pur français, et que j’en suis réduit à parler arabe, ne voxdant pas employer le sabir, affreux dialecte indigne de cette voix unique, craignant avant tout de la rendre ridicule, et volontiers me résignant à l’être. L’entretien dès lors fut si simple, que j’aurais de la peine à te le rapporter. Je renouvelai le tombah du narghilé, je fis des cigarettes qu’elle fuma; Assra nous servit le café; je parcourus la chambre et lexaminai; j’allai de la porte au volet fermé donnant sur la rue; j’admirais ses étagères, et de ses étagères je revenais à elle.
Elle avait au cou, entortillé trois ou quatre fois comme un immense collier, un de ces longs chapelets de fleurs d’oranger que fabriquent les Juifs. Il était tout frais cueilli du matin, et l’odeur en était telle que, pour la supporter sans ivresse, il faut être femme, et femme arabe.
— Prends-le , me dit Haoûa en détachant lentement cette longue guirlande embaumée et en me la jetant comme elle aurait fait d’une chaîne.
Le temps se passa de la sorte, je veux dire une heure ou deux. A ce moment, je crus qu’elle avait envie de dormir.
— Non pas, dit-elle.
Et cependant elle se pencha en arrière, la tête à demi renversée sur les coussins. Le silence était profond, l’air alourdi de fumées odorantes et accablant. On n’entendait plus que le murmure assoupissant du narghilé qui s’épuisait. Ses yeux se fermèrent; je a is une ombre légère descendre alors sur ses joues, dont la peau frémit; c était 1 ombre nocturne de ses longs cils, qui se posaient sur elles comme deux papillons noirs. Haoûa ne bougea plus, et moins d’une minute après quelle avait dit : Non, ce paisible esprit appartenait déjà au sommeil.
Comme je traversais la cour pour quitter la maison, un des enfants juifs, le plus petit, cracha de côté en détournant la tête, ce qui, tu le sauras, est un signe de souverain mépris.
Blitlali, 28 février.
J’ai assisté aujourd'hui à une scène affreuse. C’étaient, m’at-on dit, quatre scélérats, et je n’ai j)as eu de peine à le croire en les voyant. Ils marchaient deux par deux dans une boue épaisse et sous une pluie battante, les mains liées derrière le dos, en bmnouss et pieds nus, flanques du jieloton de tirailleurs qui devait les fusiller. Il y avait en outre, pour protéger la loi, deux bataillons de ligne et de la cavalerie. La foule précédait, entourait, suivait l’enterrement. Le cortège allait au plus petit pas. Des fanfares sonnaient une marche funèbre. On les menait à l’extrémité du bois des Oliviers, à gauche, sur un tertre élevé de quelques mètres au-dessus d’une tranchée naturelle. J’eus la triste curiosité de suivre la foule et d’accompagner jusqu’au bout de leur vie ces quatre misérables.
Le temps était glacial et très-sombre, quoiqu’il fût midi. D’abord on leur délia les mains. Chacun d’eux, sur un ordre reçu, ôta son burnouss et en fit un paquet qu’il déposa par terre, a ses pieds; puis ils furent placés debout au bord de la tranchée, à six pas d’intervalle, et faisant face à la montagne. Le peloton se
rangea à dix pas derrière eux. Il était de quarante-huit hommes, douze pour chacun des condamnés. L’infanterie formait un étroit demi-cercle autour du lieu d’exécution, et, pour prévenir toute évasion, deux pelotons de cavalerie, le sabre au poing, stationnaient à droite et à gauche, au bord de la rivière. Au delà de l Oued, gonflé par la fonte des neiges, et qui leur barrait le passage, s’élevait la montagne, presque à pic en cet endroit-là. Un rideau de pluie attristait encore cette sombre perspective, fermée à tout espoir de délivrance.
Ces dispositions prises, et rapidement, un officier lut le jugement, d’abord en français, puis en arabe. J’apercevais ces terribles papiers, je pouvais en compter les feuilles et en mesurer la longueur. L’œil sur ma montre, calculant ce qui restait à lire, j’évaluais les minutes de grâce.
Ils étaient debout, calmes, plantés sur leurs jambes avec un aplomb qui ne fléchissait pas , imperturbables devant la mort prochaine, la main gauche pendante, la droite élevée à la hauteur du front et 1 index dirigé vers le ciel. C’est dans cette tenue mystérieuse qu’un Arabe qui subit sa destinée attend avec tranquillité son dernier moment.
— Savez-vous à quoi ils pensent? me dit Vandell. Ils se disent que ce qui est écrit est écrit, et que si leur mort n’est pas décidée là-haut, malgré tout cet appareil effrayant, malgré ces quarantehuit carabines rayées qui vont tirer sur eux comme dans une cible, ils vivront.
Quand la lecture fut achevée, il y eut quelques secondes de silence. Je sentis que tout était fini. Un des condamnés essava de tourner la tète, il n’en eut pas le temps. Involontairement je fermai les yeux, mais involontairement aussi l’explosion me les fit ouvrir, et je vis les quatre hommes bondir sur eux-mêmes comme des clowns qui font un saut de carpe, et disparaître dans la tranchée. Puis j’entendis quatre coups de grâce, et les clairons sonnèrent aussitôt le départ. Un piquet de quelques soldats fut seulement mis en faction près des cadavres, qui devaient rester
exposés là jusqu au soir, pour être livrés alors à leur famille, si quelqu’un les réclamait.
Tout le jour, la pluie tomba sur eux. Vers le soir, le temps s étant éclairci, je pus sortir de nouveau pour aller voir ce qu’ils de1* enaient. Il y avait là plusieurs Arabes avec des chevaux et des bêtes de somme. Quand on jugea que le soleil se couchait, les sentinelles s’éloignèrent. Alors, sans cris, sans pleurs, comme s il se fût agi d un ballot, chacun des cadavres fut hissé, puis couché en travers d un mulet, puis ficelé de manière à garder son équilibre. Aussitôt la cavalcade prit le pas et s’éloigna du côté de la Ghiffa. Les corps, étendus à plat, dépassaient, de toute la longueur de la poitrine et des jambes, le bât très-étroit qui leur servait de civière. Ils étaient horriblement roidis par ce séjour de six heures au froid, et suivaient sans fléchir le pas balancé des animaux; à les voir à distance et vaguement dessinés sur le ciel, où le jour s’éteignait, on eût dit que les mulets portaient des planches.
Blidah, mars.
Le printemps s établit. Nous voici dans la saison variable avec un soleil déjà chaud, des jours splendides, et de temps en temps de fortes pluies qui sont amenées par des orages, et jamais ne durent plus de quelques heures. Le vent ne se fixe nulle part.; il hésite entre son point d’hiver et celui d’été, et fait à tout moment le tour du compas. Le thermomètre se maintient au tempéré, entre un minimum assez rare de 15 à 18 degrés et un maximum de 24 à 25 degrés. Les neiges commencent à fondre. L’Oued coule à pleins bords. Les petits ruisseaux qu’il alimente ont grossi, et les jardins sont de plus en plus égayés par le mouvement joyeux des eaux courantes. Il n’v a presque plus d’eau dans la plaine, où le lac lui -même est à peu près rentré dans son lit. 11 apparaît à gauche du Mazafran, derrière les Hadjout, etendu au pied du Tombeau de la Chrétienne , sur une ligne mince, ayant la forme et 1 éclat vibrant d’une longue épée.
Quelquefois, après une semaine de chaleur continue, le ciel se couvre de vapeurs, et l’atmosphère, surtout au-dessus de la ville, en est alors si chargée et devient si basse, que la montagne disparaît, cachée bizarrement jusqu’à moitié comme par un rideau de théâtre. Bien qu elle nous touche, nous n’en distinguons plus que la hase et le fond des ravins boisés, rendus d’un bleu sombre par une ombre impénétrable. Si le vent reste mou, si le brouillard, au lieu de se fondre en rosée, remonte jusqu’à la région ordinaire des nuages, on est à peu près certain d’entendre, vers le soir, un ou deux coups de tonnerre éclater dans la montagne et de voir la pluie tomber; elle continue jusqu’au matin. Yers quatre heures, nous apercevons des étoiles; tout se dissipe avec la nuit, comme si, chassés eux-mêmes par les approches du jour, les nuages s’évanouissaient pêle-mêle avec les ténèbres. Le soleil paraît dans un ciel où ne reste pas le plus petit trouble ; les horizons sont nets, vifs et fermes. Nous pourrions compter les cèdres plantés, à trois mille pieds au-dessus de nos têtes, sur les derniers pitons des Beni-Salah.
Le plus ordinairement, les soirées sont magnifiques; je les passe au bois des Oliviers. En ce moment de l’année (12 mars), le soleil se couche un peu après six heures, et directement au pied de la plaine, entre le promontoire avancé de la Mouzaïa et le pays montueux des Beni-Menasser , sur des collines qui ont l’air d’une mer agitée. On le voit suspendu comme un globe audessus de cette haute barrière violette, ou faisant rayonner, quand il y a des nuages, un vaste triangle enflammé. A mesure qu’il descend, l’orbe grandit; on peut pendant un instant le considérer sans fatigue, car il n’envoie plus ni chaleur ni rayons; il plonge enfin parmi les collines et disparaît, tout rouge et comme déchiré par les aspérités de l’horizon. Aussitôt commence un crépuscule ardent de quelques minutes. L’humidité précède la nuit, et moins d’un quart d'heure après le départ du soleil, toute la campagne est inondée de rosée.
Je ne vais guère au bois des Oliviers que pour assister à ce
spectacle, un des plus beaux de la journée. Autrefois, c était un lieu que nous aimions pour toutes sortes de raisons, dont beaucoup au moins n existent plus ; peut-être était-il plus attrayant, peut-être étions-nous plus jeunes. Nous y vivions à l’ombre, adosses contre le tronc des arbres, étendus sur de courts gazons, et causant de souvenirs classiques en regardant tomber autour de nous les petites olnes sauvages que le vent du printemps secouait des blanches. Nous pouvions encore, à ce moment-là, rêver à quelque chose de grave et de grand à 1 ombre de ces beaux arbres charges d années, et devant ce petit marabout à coupole liasse, assez semblable à un autel. Je me souviens que nous y avons lu OEdipe à Colorie pendant une après-midi qui rappelait la Grèce. « Étranger, te voici dans le séjour le plus délicieux de l’Attique, à Colone , riche en coursiers... Là fleurit chaque jour, sous la rosée céleste, le narcisse au calice gracieux, antique couronne des grandes déesses. Sur cette terre croît un arbre que ne possèdent ni l’Asie ni la grande île dorienne de Pélops, arbre qui ne fut pas planté par une main mortelle, qui vient sans culture, et devant lequel reculent les lances ennemies. Nulle part il ne pousse plus vigoureux que dans cette contrée. C’est l’olivier au pâle feuillage. »
Des hommes vêtus de blanc, avec un air sérieux, passaient au loin parmi les arbres. La ville, dont on apercevait les tours blanches, était séparée de nous par des haies épineuses de nopals et d’aloès. Des cavaliers « dompteurs de coursiers » cheminaient sur une étroite chaussée entre la montagne et nous, à demi nus, sans selle, et maniant de petits chevaux à mâchoires nerveuses, à courtes oreilles, à qui nous trouvions des airs thessaliens.
Aujourd hui le bois sacré de Blidah n’est plus reconnaissable. Tout y dépérit. Les oliviers au pâle feuillage se découronnent; il n’est plus possible de trouver de l’ombre à leur pied, tant est rare et misérable la maigre verdure qui tremble au bout de leurs immenses rameaux. « Les lances ennemies n’ont pas reculé devant eux » , et ni Jupiter protecteur des oliviers sacrés, ni
Minerve aux veux bleus, n’empêcheront qu’ils ne soient extirpés du sol par une main étrangère.
Le marché arabe ne se tient plus ici depuis longtemps, quoiqu’il n’v ait pas dans Blidah de place plus pittoresque pour un marché. Tu y verrais maintenant des baraques, presque constamment des bivouacs militaires et des tranchées faites pour amener les eaux, secours tardif qui ne ressuscitera pas le bois expirant. Seul le marabout subsiste, toujours éclairé à l’intérieur d’une quantité de bougies roses et de petites lampes, toujours exhalant, comme une chapelle, une chaude et mystérieuse odeur de cire qui se consume et d’encens. Il durera autant que la superstition, c’est-à-dire très-probablement plus que les oliviers.
Lue agréable nouvelle que je ne t’ai pas dite : les cigognes sont arrivées. J’ai vu l’autre jour leur premier courrier. C’était le matin de très-bonne heure; beaucoup de gens dormaient encore dans Blidah. Il venait du sud, porté par une légère brise, s’appuyant, sans presque les mouvoir, sur ses grandes ailes à l’extrémité noire, le corps suspendu entre elles « comme entre deux bannières » . Une troupe de pigeons ramiers, de corneilles et de petits milans lui faisaient un joyeux cortège, et saluaient sa bienvenue par des battements d’ailes et par des cris. Des aigles volaient à distance, les yeux tournés vers le soleil levant. Je vis la cigogne, suivie de son escorte, descendre de la montagne et se diriger vers Bab-el-Sebt. Il y avait là des Arabes qui sans doute avaient voyagé la nuit, car ils étaient couchés pêle-mêle avec des dromadaires fatigués, toutes les charges réunies au centre du bivouac, et les animaux n’ayant plus que leurs bâts. Quand l’oiseau sacré passa sur leurs têtes, un des Arabes qui le vit étendit le bras, et dit en se levant tout droit : — Chouf el bel-ardj, Begarde, voici la cigogne. Ils l’aperçurent tous aussitôt, et, comme un voyageur qui revient, ils la regardèrent en se répétant de l’un à l’autre : — Chou fi’ouchiP L’as-tu vue? — Longtemps l’oiseau parut hésiter, tantôt rasant les murs, tantôt s’élevant à de grandes hauteurs, les pieds allongés et tournant lentement la tête vers tous les horizons
du pays retrouvé. Un moment il eut l’air de vouloir prendre terre; mais le vent qui l’avait amené rebroussa ses ailes et l’emporta du côté du lac.
Les cigognes émigrent à l’automne pour ne revenir qu’au printemps. Elles se montrent l’arement dans la plaine, et n’habitent jamais Alger. A Médéah, au contraire, et dans toutes les villes de la montagne, elles se réunissent en grand nombre, Gonstantine en est peuplée. Je connais peu dp maisons dans cette ville, la plus africaine et la moins orientale de toutes les villes algériennes, je connais peu de toitures un peu hautes qui ne supportent mi nid. Chaque mosquée a le sien, quand elle n’en a pas plusieurs. C’est une faveur pour une maison d’être choisie par les cigognes. Comme les hirondelles, elles portent bonheur à leurs hôtes. Il y a toute une fable qui les consacre et les protège ; ce sont des t’olba changées en oiseaux pour avoir mangé un jour de jeûne. Elles reprennent tous les ans leur forme humaine dans un pays inconnu et très-éloigné, et quand, appuyées sur une patte, le cou renversé dans les épaules et la tête élevée vers le ciel, elles font avec un claquement de leur bec le bruit singulier de kuam. . . Imam. . . kuam, c’est qu’alors l’âme des t' olba, toujours vivante en elles, se met en prière. — Jadis c’était Antigone, fille de Laomédon et sœur de Priam, que Junon changeait en cigogne pour la punir de l’orgueil que lui causait sa beauté. Tous les peuples ont eu le génie des métamorphoses, et chacun y a mis sa propre histoire : la Grèce artiste devait être punie dans sa vanité de femme; l’Arabe dévot et gourmand devait l’être pour un péché commis en carême.
Blutât, mars.
Aujourd’hui nous avons fait une course au fond du ravin de l’Oued-el-Kebir. L’Oued-el-lvebir , malgré son nom de grande, est une toute petite rivière, — en France on dirait un ruisseau, — dont les pluies d’hiver et la fonte des neiges font tout à coup un torrent. Fiéduite à ses propres ressources, elle n’est plus rien.
Elle prend naissance au fond d’un ravin étroit, peu profond, et, comme toutes les rivières montagneuses à leur origine, on la surprend d’abord dans un riant berceau à fond de roche, tapissé de feuillages, de roseaux et de lauriers-roses; elle y naît dans la fraîcheur de l’ombre, dans la retraite et dans le silence, comme les idées dans le paisible esprit d’un solitaire.
Il y a quelques années encore, les Blidiens ne sortaient pas sans avoir un fusil chargé sur l’épaule, et crovaient prudent d’être en nombre et tous armés pour accomplir cette petite promenade à deux kilomètres au plus de leur ville. Aujourd’hui, bien entendu, chacun va seul aux sources de l’Oued en fumant son cigare avec autant de sécurité qu’au jardin public du Tapis-Vert, et beaucoup plus agréablement.
On a bâti, jusqu’à l’entrée de la gorge, des moulins et des rudiments d’usine. Je n’y regarde jamais de très-près; je crois cependant que ce sont des briqueteries. Un peu plus loin, des travaux de barrage ont été faits pour régulariser le cours du ruisseau ; ce n’est donc que quelques cents mètres au delà que la promenade commence à devenir intéressante. La route s’engage alors dans le ravin entre des pentes fort pittoresques, parmi des rochers tombés de la montagne et roulés par la rivière au moment des grandes eaux. L’Oued coule à côté du sentier, tantôt sur un lit de sable et de gravier ressemblant à de l’ardoise en poudre, tantôt à travers de larges blocs que le courant contourne en écornant un peu, quand il n’a pas la force de les arracher de son lit. La montagne est rocheuse, escarpée et fréquemment creusée par de profonds éboulements. On y voit peu d’arbres, excepté de loin en loin quelques vieux oliviers plantés presque horizontalement dans les talus, qui restent attachés par les racines et dont le branchage échevelé pend sur le chemin. Un peu plus loin, la gorge s’élargit et se découpe en ravins latéraux; la végétation s’épaissit, et chaque écartement de la montagne forme alors un entonnoir baigné par le fond et encombré de hauts feuillages.
On approche ainsi du cimetière. Il est tel que tu l’as vu : tout
entouré de barrières rustiques, composées d’arbres morts et de halliers, et protégé par une ceintui’e impénétrable de lentisques, de myrtes et de lianes; au fond, une sorte de bocage ombreux, de grands oliviers très-verts, des caroubiers plus sombres encore, d immenses frênes et des peupliers-trembles, au tronc blanchâtre, ayant à peu près la taille et le port des platanes; au centre de cet enclos solitaire, très-recueilli, très-abrité, où le soleil ne pénètre que pendant le milieu du jour, un terrain plein d’herbes et couvert de tombeaux. Trois ou quatre seulement forment de petits monuments semblables à des marabouts de quatre ou cinq pieds de haut, avec un couronnement dentelé et la kouba conique. Telle est la sépulture ordinaire des personnages religieux ou célèbres à quelque titre.
Une vieille femme gardait le cimetière, accroupie sur le revers d une tombe, la tête inclinée sur ses genoux. Elle avait un sarrau rayé de bleu, de jaune vif et de rouge éclatant, mal attaché sur ses épaules. Les bras et les pieds nus, la tête entourée d’un fichu noir, et le visage à moitié caché par des cheveux tout grisonnants, elle tenait à la main, comme un emblème de toutes les fragilités humaines, une longue et mince baguette en roseau.
— Salut sur toi, ô mère! lui dit Vandell. Que ta journée soit bonne !
— Qu’y a-t-il, et que viens-tu faire? demanda la vieille avec un peu d’alarme, en nous voyant tout à coup dans l’enceinte réservée. Nous répondîmes :
— Rien que le bien. Et nous nous assîmes sur une des barrières.
Une bougie rose brûlait dans le creux d’un arbre renversé vers
le milieu du cimetière. La face des quatre marabouts qui regarde le levant était inondée de cire fondue, et dans une sorte de niche, creusée dans la paroi du plus orné et du plus ancien des quatre, brûlait une autre mèche odorante dont on voyait seulement la fumée.
— - Savez-vous ce que c’était que ces gens-là, demandai-je à Vandell, vous qui savez tout ?
UISE ANISÉE DAÎNS LE SAHEL.
— Des hommes, me répondit Vandell un peu sentencieusement. Si vous y teniez, je vous dirais leurs noms et leur légende plutôt que leur histoire; mais à quoi bon? Us ont fait leur temps; ils habitaient un pays qui n’est pas le vôtre, et parlaient une langue que vous entendez à peine. S’ils ont fait du bien ou. du mal, cela ne nous regarde pas, et nous n’avons pas même le droit d’allumer une bougie rose en leur honneur.
Au moment où nous repassions la barrière, un Arabe qui venait d’entrer dans l’enceinte alla dévotement baiser la tombe du saint, et se mit à genoux dans l’herbe pour faire sa troisième prière, car il était une heure après midi.
A quelques pas en arrière du cimetière se cache un village, ancien séjour de l’aristocratie de Blidah. Incendié et pillé en 1836, pillé encore en 1840, aujourd’hui il est réduit à une quinzaine de masures, dont une seule couverte en tuiles, le reste en pisé avec la toiture en roseaux. Des chiens en gardaient l’entrée, et nous aboyaient aux jambes; des enfants criaient comme s’il se fût agi d’un nouveau siège.
Nous continuâmes notre promenade en parlant très-philosophiquement de la mort.
— Je n’y crois pas, me disait mon compagnon. C’est un passage sombre que chacun de nous rencontre à un moment donné dans sa vie. Beaucoup de gens s’en alarment, ceux à qui l’obscurité fait peur comme aux enfants. Quant à moi, les trois ou quatre fois qu’il m’est arrivé de m’en trouver tout près, j’ai vu de l’autre côté une petite lumière, je ne sais trop laquelle, mais évidente, et qui m’a tout à fait tranquillisé.
Avril.
J’ai revu Ilaoûa souvent depuis trois semaines, et décidément nous voilà bons amis. Le début présageait au reste que nous n’aurions pas grand peine a le devenir. Vandell, qui s’accommode à peu près de tout ce que je lui propose, m’accompagne ordinaire-
ment dans mes visites. Nous allumons en son honneur le narghilé. G est là son droit d’interprète, et comme le narghilé a trois branches et que chacun de nous peut ainsi disposer d’un tuyau, souvent alors notre conversation consiste à faire à tour de rôle murmurer, dans le vase en cristal, l’eau parfumée de rose où se rafraîchit la fumée. Nous passons ainsi des après-midi chaudes ou des soirées, indolemment couchés sur des coussins. J’ai toute liberté de fouiller dans les meubles d IJaoûa, etj en profite. J’ouvre ses grands coffres couleur de cinabre, à serrure de cuivre, et j en tire tantôt sa garde-robe et tantôt ses bijoux. C’est un vestiaire arabe des plus riches et des plus variés : vestes d’été, vestes d’hiver; petits gilets tout chargés d’orfèvrerie, avec d énormes boutons d or ou d argent ; cafetans de drap ou de soie, pantalons de négligé, de tenue moyenne ou d’apparat, depuis la simple cotonnade ou la mousseline des Indes jusqu’au lourd brocart chamarré de soie et d or; plus un assortiment de fouta pour entourer la taille, de guimpes légères pour accompagner le turban, de mouchoirs de tête et de ceintures, tout cela bizarrement appelé de noms inutiles à dire et bariolé des couleurs les plus tranchantes. Les bijoux sont réunis à part, empaquetés dans un foulard; ce sont des anneaux de jambes, des bracelets, des gourmettes en sultanins, des miroirs de main à manche écaillé de nacre; les pantoufles y sont aussi comme représentant de vrais bijoux par le luxe et pour la valeur.
— Tu as donc hérité d’un sultan? dis-je à Haoûa le jour où je découvris ce riche mobilier et cette fortune de femme élégante.
— Ce n’est pas un sultan qui m’a donné cela, c’est mon mari.
— Lequel? interrompit Vandell, sans se douter que sa plaisanterie devait s’appliquer si juste.
— Celui qui est mort, répondit Haoûa assez tristement pour nous convaincre qu elle avait été veuve.
— Et qu’as-tu fait, demandai-je, de ton second mari?
Elle hésita d’abord, devint pâle autant que peut pâlir un visage
qui jamais n’a l’ombre de couleur, et répondit en nous regardant fixement l’un après l’autre : Je l’ai quitté.
— Après tout, dit Vandell en manière de conclusion, tu as bien fait, s'il t’ennuyait.
Ce soir-là même, Vandell allait aux renseignements chez Hassan, et il apprenait qu’en effet Haoùa était veuve d’un premier mari, et qu’elle avait divorcé six mois après son second mariage; mais Hassan n’en dit pas davantage, et, je ne sais pourquoi, parut tenir à ne nommer aucun des deux personnages qui ont fait, l’un la fortune, et l’autre le malheur d Haoùa. Haoûa est Arabe. Elle est née dans la plaine. Si les informations sont exactes, son père appartenait aux Arib, une famille d’origine saharienne établie dans la Mitidja, qui l’habita sans existence légale, y vivant dispersée dans les tribus et maraudant sur toutes jusqu’en 183 4, époque où l’administration la réunit pour en faire une auxiliaire et comme une sentinelle avancée de la France. Haoùa conserve donc un peu de sang saharien dans les veines, et son teint plus fauve, son œil plus sombre, sinon plus ardent, la juvénilité singulière de ses formes-, que l’embonpoint commun chez les Mauresques n'épaissira pas, concordent exactement avec ses origines. Par ses alliances, nous supposons qu’elle doit tenir soit aux Beni- Khrelil, soit plus probablement aux Iladjout. Au reste, ce sont des éclaircissements qui regarderaient l’état civil, s’il en existait un chez les Arabes, et non pas nous. Depuis hors, il n’a plus été question de ce que le hasard nous avait révélé de la vie antérieure d’IIaoûa, et nous ne nous souvenons plus de son divorce que pour en conclure qu’elle est libre, et qu’ainsi les assiduités de ses deux nouveaux amis ne sauraient causer d’ombrage légitime à personne.
La maison, très-bruyante au rez-de-chaussée, surtout si quelque différend de voisinage éclate entre les Juives, est on ne peut plus paisible à l’étage où la silencieuse Haoùa habite seule, et dont elle occupe la galerie avec Assra la négresse et le mari d’Assra, qui vient y passer la nuit. A quelque moment que ce soit
de la journée, excepté aux heures du bain, nous la trouvons là, dans un angle obscur de sa chambre, assise ou couchée sur son divan, se teignant les yeux, jouant avec un miroir, fumant le tombât, couverte de guirlandes fleuries comme une madone, les bras aussi froids que le marbre, l’œil admirable et vague, inerte et comme épuisée par l’oisiveté mortelle de sa vie : personne autour d’elle, ni famille ni enfants. Exemple singulier de beauté presque accomplie et stérile, elle vit, si cela peut s’appeler xnre, pour je ne sais quelle destinée incompréhensible qui semble 1 empêcher d être épouse et la condamne à n’être point mère. Aussi l’attrait quelle exerce est tout à fait étrange : il est très-vif et ne pénètre pas, j’imagine, au delà de l’épiderme sensible du cœur. Elle a les séductions de la femme, mais sans le vouloir et moins les intentions de séduire. On l’écoute, on la contemple, on 1 admire, ravi par une chose charmante, sans être attiré. C’est une de ces créations bizarres qui seraient monstrueuses en Europe, ou la femme est femme. Imagine quelque chose comme une fleur de luxe exquise et rare, née pour un gynécée d Orient, qui doit 1 embellir et le parfumer pendant le court épanouissement de sa jeunesse, et compare, si tu le veux, à la plus subtile des essences le charme qui se dégage, à l’insu de lui-même, de cet être inutile et délicieux.
T ous parlez de fleurs, me disait mon ami Vandell un jour ou je cherchais, comme aujourd hui, des comparaisons pour la définir, mais vous n’avez pas trouvé le mot qui convient. Tous les termes sont trop actifs pour donner l’idée de cette existence embryonnaire, sans initiative ni conscience. Il faut un verbe neutie, et le plus neutre sera le meilleur. Je vous en propose un latin . olet , elle exhale. Ajoutez un qualificatif pour exprimer 1 attrait de ce fluide odorant, et dites qu elle sent bon et ravonne comme une bonne odeur. A oilà, je crois, tout ce qui peut être raconté d’elle, et quant à nous, nous sommes des sensuels, agréablement parfumés par le voisinage d’une plante exotique. Il n’y a rien là de bien dangereux, pourvu que de temps en temps
UN E ANNÉE DANS DE SAHEL, nous changions d’air; seulement c’est h faire douter de lame humaine. —
La voix d’IIaoûa est une musique, je te l’ai dit le jour où je l’entendis pour la première fois, plutôt une musique qu’un langage. Elle parle à peu près comme les oiseaux chantent. Aussi, pour se plaire aux entretiens d’Haoûa, il faut avoir le goût des mélodies incertaines, et l’écouter parler comme on écoute le bruit du vent. Quand on veut la rendre un peu plus tendre, il faut l’appeler aïni, mon œil. Elle alors répond habibi, mon ami, ou bien ro’cihdiali , mon âme, et rien n est plus musical et moins passionné : un rossignol dans sa cage en dirait autant.
Il m’est impossible de t expliquer ce que nous faisons chez elle, et comment le temps s’y passe. Nous y entrons, nous y restons, nous la quittons, sans que les souvenirs d’aujourd’hui soient plus 'vifs ni plus mémorables que ceux de la veille. Le soleil pendant ce temps-là décline au-dessus de la cour; il éclaire alors la chambre d’Haoûa, il y fdtre en fine poussière d or à travers le tissu léger du rideau tendu devant la porte. G est une illumination qui dure un moment, et pendant laquelle tout ce petit intérieur, plein de soieries, de meubles à facettes, d’étagères enluminées et de porcelaines peintes, est envahi par des reflets brûlants. Dès que le soleil est descendu derrière la terrasse, le crépuscule entre dans la chambre. Alors les couleurs s’effacent, les ors s’éteignent, le narghilé transpire des fumées plus bleues, et nous voyons apparaître le feu du fourneau. Le soir n’est pas loin, et nous atteignons ainsi la fin du jour.
Il nous est arrivé de dîner chez Haoûa. Ces jours-là, l'aprèsmidi se passe en cuisine, à piler le poivre, la cannelle et le safran, à rouler le couscoussou dans des bassins de cuivre, à le faire mijoter sur un feu mesuré. Assra s'occupe des pâtisseries au miel. Vandell, qui se*pique avec raison d’avoir été traité par les califats des trois provinces, introduit à la table d Haoûa des mets quasi fabuleux. Le fond de toute cette cuisine princière se compose invariablement de petits morceaux de viande et d’une grande
quantité de fruits secs; mais la nouveauté dépend du choix, de 1 abondance et de la violence exagérée des épices.
Lorsque par hasard la grande amie d’Haoua, la belle et blanche Aichouna, arrive à l’heure du dîner, ou, ce qui est d’un meilleur monde, se fait annoncer dès le matin par sa petite négresse Yasmina, la fête alors devient complète, car on peut être assuré qu d y aura entre les deux amies émulation de toilette et de pai ures. Ce plaisir nous a été donné l’autre soir. Aichouna arriva ■\ers six heures, suivie de sa servante toute vêtue de rouge. En entrant dans la chambre, elle ôta son grand voile, laissa tomber au bord du tapis ses sandales de cuir noir, et vint se poser sur le divan, magnifiquement, comme une idole. Elle était tout à fait splendide, les jambes entortillées dans un jouta noué très-bas, a'ec un petit corset sans manches, émaillé de métal comme un fourreau de poignard, et une simple chemisette de gaze étoilée d aigent, qui, par une vanité fort excusable, ne servait qu’à mouchetei de points brillants la nudité presque absolue de ses épaules et de sa large poitrine.
Autant vaudrait ne pas avoir de linge, observa Vandell en la ’s oy ant entrer, car il y en a si peu épais qu’on dirait une buée.
Mon cher ami, lui dis-je, ne savez-vous pas le mot des Indiens, ces pudiques amateurs de la transparence ?Ils comparent ces gazes légères à des eaux courantes. La belle Aichouna est de leur avis; elle s’habille avec une métaphore.
Presque aussitôt Haoûa, qui nous avait quittés depuis une heure, souleva la portière de sa chambre de toilette, et parut. Elle portait avec un grand air le costume impérial des femmes de Constantine, c est-à-dire trois longs cafetans l’un sur l aulre. Deux étaient de mousseline à fleurs; le troisième, en drap d’or et 1 habillant sans plis, donnait une certaine roideur à sa taille si souple, et l’enfermait dans une sorte d’armure éblouissante. Un fichu, de drap d or aussi, roulé d’une façon bizarre, cachait entièrement ses cheveux, et s’appuyait, comme une mitre asiatique, sur l’arc relevé de ses sourcils peints. Elle avait d’ailleurs
peu de bijoux et pas de bagues, modestie assez rare, et qui me parut d’un goût parfait. Un simple trait d’antimoine allongeait ses yeux superbes et les bridait un peu, de manière à les faire involontairement sourire, et une toute petite étoile peinte en bleu pâle la marquait au milieu du front d’un signe hiératique et mystérieux. Elle entra traînant ses pieds nus sur la haute laine des tapis, et secouant, pour en répandre l’odeur autour d’elle, un mouchoir turc quelle venait d’imbiber d’essence. Elle s’approcha du divan, très-bas, posa sa main brune et nerveuse sur l’épaule nue de son amie, et se laissa glisser plutôt qu’elle ne s’assit par un mouvement de lassitude impossible à rendre.
Admirable! — dit Vandell en lui faisant avec cérémonie le
salut qu’on doit aux reines.
Nous dînâmes sur le tapis, couchés de côté autour d’une petite table en marqueterie, qui portait les bougies, et d’un haïk de négresse formant nappe, sur lequel on posait les plats. Le service était fait par les deux négresses, et c’était le mari d’Assra qui, pour la circonstance, nous présentait l’aiguière et la serviette brodée de soie de couleur.
Après le dîner, qui fut long, les convives prirent le café, puis le thé, puis fumèrent sans interruption jusqu’à dix heures. Aïchouna se leva la première. Elle s’enveloppa pour partir, mais plus négligemment qu’elle n’aurait fait le jour, du haïk épais qui est de mode à Blidah. Elle en avait seulement un pan plié deux fois sur la tète; le reste la drapait comme un manteau. Avec sa taille élevée, son corset d’argent qui miroitait au-dessous de sa gorge nue, et la tournure assez grandiose de cette draperie flottante, je la trouvai beaucoup plus imposante alors que sans voile, et je la suivis des yeux jusqu’au bout de la galerie. Elle y passa sans bruit dans la lumière blanche de la lune. Yasmina la suivait, portant quelque chose de lourd empaqueté dans un coin de son haïk couleur de sang.
— Vous savez, me dit Vandell en riant, que ce ne sont que des pâtisseries. —
Hier un orage éclata dans la soirée pendant que nous prenions le café chez Haoûa. Vers dix heures, il pleuvait à torrents, et 1 obscurité devenait telle qu’il était impossible de se diriger pour sortir, à moins de suivre en tâtonnant le pied des murailles. Il ne fallait pas songer à porter une lanterne allumée par un temps pareil. Je demandai donc à Haoûa qu’elle nous permît de passer la nuit chez elle, et comme elle y consentit de bonne grâce, nous restâmes.
- — Ne t’occupe pas de nous, lui dis-je. Si-Bou-Djâba fera ses ] plans ; moi, j’écrirai ou je dormirai si l’envie m’en vient. Ainsi, bonne nuit, et à demain!
— Bonne nuit à tous deux! dit-elle.
Et elle alla s’étendre sur le divan qui lui sert de lit. C’est une sorte d’estrade en maçonnerie, dallée et lambrissée de faïences. La garniture se compose de trois ou quatre épaisseurs de djerbi, d’un matelas de soie piquée, de coussinets pour appuyer les plis du corps, et d’oreillers de satin pour soutenir la tête. Haoûa s’y coucha tout habillée, suivant l’usage arabe, et ne tarda pas à s’endormir.
Il n’y avait plus aucun mouvement ni dans la rue ni dans la maison. Les Juifs du rez-de-chaussée s’étaient enfermés de bonne heure, n’ayant pas d’autres moyens d’empêcher l’eau de pénétrer dans leur logis que d'en barricader, puis d’en calfater l’unique ouverture. Les enfants ne criaient plus. La nuit tout entière était remplie par le ruissellement continu de la pluie, qui rejaillissait des terrasses et tombait dans la cour, inondée comme dans un étang. Je descendis afin de barrer la porte extérieure, qui n’avait été que poussée, et je mis l'arc-boutant. Quand je passai devant la chambre où la négresse était couchée près de son mari, j’entendis le nègre Saïd, qui ronflait comme un lion qui dort, et la voix d’Assra, qui fredonnait avec douceur un air africain pour encourager le sommeil de son enfant.
Vandell avait renouvelé les bougies, déplié des cartes manuscrites dont il porte toujours, comme un en cas, deux ou trois
rouleaux dans ses poches, et s’était mis à déterminer l’itinéraire de ses prochains voyages. Il me prêta son livre de notes, livre un peu hiéroglyphique comme l’auteur lui-même, et je lus tant bien que mal sa récente excursion du sud dans l’est du Sahara algérien. Nous passâmes ainsi cette nuit pluvieuse, lui projetant de nouvelles aventures, moi réfléchissant au peu que j’ai vux et n’osant pas rêver à des expéditions qui me sont interdites.
Je ne suis pas un voyageur, mon ami, je te l’ai déjà dit, et plus d’une fois; tout au plus suis-je un homme errant. Mes voyages, si j’en faisais, ne serviraient pas même à donner à d’autres la curiosité de les refaire après moi. Je battrais vainement les chemins du monde : la géographie, 1 histoire et la science n’en obtiendraient pas un renseignement qui fût nouveau. Souvent le souvenir que je garde des choses est inénarrable, car, quoique très-fidèle, il n’a jamais la certitude, admissible pour tous, d’un document. Plus il s’affaiblit, d’ailleurs, plus il se transforme en devenant la propriété de ma mémoire; et mieux il vaut pour 1 emploi qu’à tort ou à raison je lui destine. A mesure que la forme exacte s’altère, il en vient une autre, moitié réelle et moitié imaginaire, et que je crois préférable. Tout cela ne fait pas un voyageur, et cette manière de procéder prouve au contraire que je ne suis pas né pour aller loin.
— Vous avez vu Sidi-Okba? me dit Vandell en suivant sur sa carte la ligne ponctuée qui de Biskara conduit à l’Oued-Ghrir.
— Oui, lui dis-je, à mon second voyage.
— Vous souvenez-vous de la mosquée et de la sépulture du saint, le vicaire et l’un des premiers lieutenants du Prophète? Avez-vous remarqué la forme toute particulière du monument, l’un des plus curieux des Zibans, et vous a-t-on raconté la légende extrêmement célèbre qui s’y rattache?
Et comme il me vit embarrassé de lui répondre :
Qu avez-vous donc fait a Sidi-Okba, si vous ne connaissez même pas la seule chose qu’il y eut à connaître?
— Mon cher ami, lui dis-je, il faisait très-chaud, très-beau le
jour où j y passai. Le ciel, chauffé à blanc, s’étendait comme un miroir détain au-dessus du village, à demi consumé déjà par une demi-journée de soleil sans nuages. On me mena voir la mosquée, et je la vis; on me raconta son histoire, et je l’écoutai; mais ce dont je me souviens nettement, c’est surtout ce qui suivit. Il y avait une collation préparée pour nous dans un jardin; des nattes par terre, au pied d un figuier, sur nos têtes une étoffe de tente attachée par des cordes à trois palmiers faisant triangle. Le kaid, que je pourrais vous peindre, nous servait. Nos chevaux étaient entravés dans le même enclos, couverts d’écume et les naseaux enflammés par la marche du matin. Il était midi, et c était, je vous dirai la date exacte, le 15 mars 1848. Nous quittions la smala d’un neveu du cheik El-Arab, un Ben-Ganâh riche et beau comme tous les membres de cette famille magnifique. Comme nous étions en route et à mi chemin à peu près du douar au village, un courrier arabe qui nous cherchait depuis le matin était accouru vers nous au grand galop. Il avait à nous remettre un billet et le premier feuillet d’un journal de la part du commandant, nous dit-il. Ce billet et ce journal, qui portait en tête République française, nous apprenaient une nouvelle inattendue et fort grave, comme vous voyez. Je relus l’un et l’autre, et attentivement, après le repas, dans le jardin même, au milieu d’un cercle de gens dont pas un ne parlait ma langue, mais trèssoupçonneux comme des Arabes. Vous savez comment les nouvelles s’ébruitent dans ce pays, c’est le vent qui les porte; les palmiers faisaient en froissant leurs feuilles un certain bruit qui ressemblait à des inquiétudes. Je cueillis des palmes mouchetées, en raison de la circonstance et puis du lieu; je songeai à mes amis de France. Un coup de fusil parti par hasard fit envoler des centaines de moineaux et de tourterelles qui dormaient à l’ombre dans le creux des arbres, et je me souviens qu’en voyant s’enfuir à tire-d’aile tous ces oiseaux brusquement réveillés, je pensais que toute ma tranquillité d’esprit s’en allait aussi. Voilà ce qui me reste de ma visite à Sidi-Okba : la date d’une émotion
politique mêlée subitement à une pastorale africaine et un faisceau de palmes qui fixe à tout jamais mes souvenirs.
— C’est une jolie promenade, me dit Vandell, qui n’avait pas écouté les dix premiers mots de mon récit. Pour la centième fois, depuis que je le connais, le voyageur né pour les voyages avait jugé l’artiste.
Entre quatre et cinq heures , la pluie cessa. On entendit la voix des coqs, qui n’avaient pas chanté depuis minuit. Des animaux logés dans un fondouk voisin commencèrent à s’agiter sur leurs litières et à faire un bruit matinal dans leurs mangeoires vides. La lune se leva; elle était à son dernier quartier : son disque tout à fait renversé, ce qui est, dit-on, un indice d’orage, parut au-dessus des terrasses, mais trop diminué pour éclairer la nuit et pareil à un anneau brisé. Ilaoùa ne s’était pas éveillée une seule minute : rien absolument n’était dérangé dans sa toilette. La chaleur du sommeil avait seulement fané les colliers d oranger dont elle aime à rester parée nuit et jour; l’odeur même en était devenue si faible, qu’on ne la sentait presque plus. Alors, en la voyant couverte encore de ses fleurs préférées, mais de fleurs mourantes, dormant d’un sommeil sans rêves et dans un repos aussi profond que l’oubli, il me vint, je ne sais pourquoi, une pensée amère, et je dis à Vandell : N’est-ce pas mauvais signe quand les fleurs se fanent vite au corsage des femmes?
Mais Vandell, pour toute réponse, me montra le ciel du levant où l’aube allait poindre,
— Vous avez raison, lui dis-je, il ne faut pas que le jour nous surprenne en bonne fortune; allons-nous-en.
Et nous sortîmes avec précaution, comme si nous avions craint de déplaire aux yeux chastes du jour naissant.