‹ Sahara et SahelChapitre 4 sur 17 · HALTE DANS UNE OASIS · texte numérisé non relu

HALTE DANS UNE OASIS

.'après le tableau appartenant à M. Georges Petit.

qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau lustrée, le ventre jaune, le clos tacheté, la tête fine et longue comme celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche d’absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue, rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et disparaître a 1 entrée du premier trou qui se présente; comme s ils ne se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s ils étaient à peu près partout chez eux. Je n’ai encore aperçu d’eux que ce qu’ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache blanche sur un pelage gris.

Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, silice terrain pale et parmi l’absinthe toujours grise et le k'taf salé, volent et chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même plumage et même chant sonore; c’est l’espèce huppée qui ne se réunit pas en troupes, mais qui vit par couples solitaires ; tristes promeneuses qu’on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les oiseaux , et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs d’automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses d’octobre. L’une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson mêlée de larmes; l’autre est une phrase en quatre notes , profondes et passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j aime de mon pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? sans eux, il n’y aurait plus d’oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent. — Allah! akbar! Dieu est grand et le plus grand!

UN ÉTÉ DANS LE SAHARA

A l’heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien d’autres, — souvenirs d’un pays que je reverrai, s’il plaît à Dieu, — nous étions près d’atteindre la moitié de la plaine, et nous avions en vue un petit douar et d’immenses troupeaux appartenant aux Ouled-d’Hya , fraction des Ouled-Nayl. C’était le premier douar que nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de nuit chez les Ouled-Moktar.

Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs pâturages d’été, et la plaine est déserte.

On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil sans nuages.

Le ca'id nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes tout juste le temps de nous reposer à l’ombre, de manger des dattes et de boire du lait de chamelle , sans eau , l’eau étant ici plus rare encore et plus détestable qu’ailleurs.

Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très-petit exemple, c’était, pour qui ne l’eût pas connue, un tableau complet de la vie nomade à ses heures de repos.

Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d’amarres et de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les meules de pierre à moudre le grain , les lourds mortiers à piler le poivre , les plats de bois (. s ah fa ) où l’on pétrit le couscoussou; le crible où on le passe ; les vases percés ( keskasse ) où on le fait cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou tellis; les bâts de chameaux, les djerbi, les tapis de tente; les métiers à tisser les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent â carder la laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d’objets salis et de

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choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu’il y a de plus précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté, dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux sans gardien , qui se dispersent le jour et qui, le soir, se rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.

Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa vie; f homme à ne rien faire, car travailler, cest une honte; la femme à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L’autre moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche, nedja; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos veux, en plein âge moderne, à deux pas de l’Europe, les migrations d’Israël.

Que ce dernier mot, écrit d’enthousiasme, ne m’engage pas surtout au delà de ce que je veux dire. Il n’est qu’à moitié vrai. Et, comme il effleure une question d’art, question qui, selon moi, n’a pas le sens commun , mais n’importe, question posée, discutée et toujours pendante; comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la couleur locale appliquée à un certain ordre de sujets, je désire m’expliquer sur ce qu’il y a de trop contestable dans la comparaison que j’ai faite.

Voici la seconde fois que j’introduis la Bible dans ces notes; ce qui te laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins l’abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le généreux Booz.

On a écrit en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré

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la Bible par la peinture, quelle avait rendu lame entre leurs mains, et que, s'il restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd’hui morte, c’était d aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante, en Orient.

Cette opinion s’appuie sur un fait vrai en lui-même, c est que les Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non-seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, costume si favorable d’ailleurs, qu’il a le double avantage d’être aussi beau que le grec et d être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Itachel et Lia, fdles du pasteur Laban, n’étaient point habillées comme Antigone, fille du roi OEdipe ; qu’elles se présentent à notre esprit dans un tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout autre soleil : il est non moins certain que les patriarches devaient vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le reste.

Mon opinion, quant au système, la voici :

C’est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c’est la détruire; comme habiller un demi-dieu, c’est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable, c’est la faire mentir à son esprit; c’est traduire en histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir l’idée , les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la simplifier, c’est-à-dire supprimer toute couleur locale, c’était se tenir aussi près que possible de la vérité... Et ego in Arcadia.. . Sont-ce des Grecs? est-ce l’Arcadie? Oui et non : non, pour le drame; oui, dans le sens de l’éternelle tragédie de la vie humaine.

Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou l’exprimer comme l’ont fait Raphaël et Poussin.

Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je

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voyage, et précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un entraînement contraire. N’y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à la Bible? N’y a-t-il pas en lui quelque chose qui met 1 âme en mouvement et en quoi l’esprit s élève et se complaît comme en des visions d’un autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses voyages. Il est beau de la continuelle beauté des lieux et des saisons qui l’environnent. Il est beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il conserve en héritage ce quelque chose qu’on appelle biblique, comme un parfum des anciens jours. Mais tout cela n’apparaît que dans les côtés les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment que d’autres, il approche de l’épopée, c’est alors par l’absence même de tout costume, c’està-dire en quelque sorte en cessant d’être Arabe pour devenir humain. Devant la demi-nudité d’un gardenr de troupeau, je rêve assez volontiers de Jacob. J’affirme au contraire qu’avec le burnouss saharien ou le mach’la de Syrie, on ne représentera jamais que des Bédouins.

Ces réserves admises, s’il m’arrive dorénavant de m’écrier : O Israël ! tu sauras ce qu’il faut entendre, et tu me laisseras dire. Maintenant, je reprends ma route.

Je supprimerais sans regret le bivouac du Bocher de Sel, quoique l’eau prise au delà des salines soit bonne, qu’il y ait du bois en abondance et qu’on y campe agréablement au bord de la rivière (/’ Oued-D' jelfa) et sous de très-beaux tamarins.

Un mot pourtant du rocher. C’est un amas de choses étranges, colorées de tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu’au gris blanchâtre, entassées, superposées et formant une montagne à deux tètes. Il en descend une infinité de petits ruisseaux, d’un

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blanc laiteux, qui vont se réunir en deux canaux remplis jusqu’aux bords d’un sel exactement semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les sens. Ce n’est pas beau, c’est formidable. Trois grands aigles volaient à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des corbeaux.

La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus de D’jelfa. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d’une enceinte de murs bas, se montrait confusément à l’extrémité d’une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel encore éclairé d’un vague rellet du jour. A gauche, et fort loin dans un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d’où venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus près, et comme d’un marais compris entre le douar et le plateau, s’élevaient d’innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cheriff, reposait paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles blanches s’allumaient à tous les coins du ciel; l’air était humide et doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je m’orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les cavaliers m’avaient précédé de quelques minutes, et j’avais laissé mon domestique en arrière avec le convoi.

J’arrivai donc seul à la porte du bordj et j’entrai dans la cour sans savoir où me diriger. De chaque côté de l’entrée, porte monumentale, et que je trouvai grande ouverte, j’aperçus des gens, pêle-mêle avec des chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des piliers blancs; une porte entre-bâillée dans l’angle droit de la galerie laissait

filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d’entendre un bruit de yoix.

Je descendis de cheval au pied du perron , et, tout en jetant la bride à quelqu’un que je vis s’approcher dans l’ombre, je me dirigeai du côté de la lumière et j’entrai. Je remarquai que la personne à quij’avais tendu la bride n’avait pas mis d’empressement à la prendre, et j’aperçus vaguement la forme bizarre d’un tout petit corps surmonté d’un vaste chapeau très-pointu. Un incident de la soirée m’apprit l’erreur que j’avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme un valet.

On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n’avait pour tous meubles qu’une cheminée de marbre noir, de riches tapis du sud accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie à la française, couverte d’une belle nappe blanche et irréprochablement garnie d’argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat Si-Cheriff , grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts, Si-Cheriff présidait la table et se versait des deux mains à la fois, dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, Bel-Kassem, doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pale comme la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d’écureuil et des airs de fiévreux, fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Cheriff, paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.

Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cin-

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quante lieues de Boghar, à trente-deux lieues environ d’El- Aghouat, une salle à manger remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats, cette table servie comme en Europe, autour de laquelle on parlait français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à D jelfa, chetlieu des Ouled-Najl. J’étais au cœur de cette immense tribu, commerçante, riche et corrompue , dont le nom posé sur toutes les routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D’ici, et sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nordest à Bouçacida, dans l'ouest, presque au Djebel-Amour , dans le sud aux k’ s ours d’El-Aghouat et à l’Oued-Djedi. Ces valets d'office, que je voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis Charef jusqu’à Tuggurt, depuis D’jelfa jusqu’au M zab, jusqu’à J lellili, jusqu’à Ouargla.

Enfin j’avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute position politique, et par les antécédents illustres de sa vie militaire. M. N. . . essayait d’apprendre à Si-Cheriff à se servir d’une fourchette et d’un couteau. Le kalifat s’y prêtait avec complaisance, à peu près comme on s’amuse à des jeux d’enfants; il y mettait beaucoup de bonhomie, une extrême maladresse qui m’a bien l’air d’être volontaire, mais n’y compromettait rien de sa dignité.

Vers le milieu du repas apparut un nouveau pei’sonnage que je reconnus tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu. C’était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu’on eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s’il n’eût pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un serre-tête, coiffé d’un chapeau sans bords, comme d’un énorme cornet. Il avait, autant que

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