CHAPITRE XX
VIE INTIME 1756-1762
Au sommet de la montagne. — La journée du saint. — Obéissance et observance. — Amour de complaisance. — Union à Jésus et à Marie. — Extases et ravissements. — Charité envers les pauvres, les malades, les âmes affligées. — Bonté et affabilité. — Récréations. — Un autre François d’Assise. — Le vieil homme et l’homme nouveau.
Alphonse croissait de jour en jour en sainteté. Il avait passé soixante ans au service de Dieu, utilisant tous ses moments pour la gloire du divin Rédempteur, Tunique objet de son amour. Et comme les grâces de chaque jour sont en rapport avec Tusage qu’on a fait des grâces de la veille, on peut imaginer à quel degré de perfection le saint était parvenu. Du reste, les miracles, les prophéties, les bilocations, les apparitions de Marié à Foggia et à Amalfi, montraient assez que le Seigneur le traitait en ami. Les peuples le révéraient à l’égal des bienheureux placés sur nos autels. Un chanoine de Naples, qui l’avait beaucoup connu à cette époque de sa vie, apprenant trente ans plus tard qu’on instruisait sa cause de béatification, disait : « Pour moi, si j’étais le pape, je le canoniserais sans aucune forme de procès. » Les pères du Très Saint-Rédempteur, vivant à ses côtés, avaient de lui la même opinion. Novices, étudiants, missionnaires, recueillaient comme des oracles les paroles sorties de sa bouche, et les notaient, ainsi que ses actions, soit pour s’édifier, soit pour les publier en temps opportun. De là les chroniques des pères Tannoia et Landi, les dépositions circonstanciées d’une foule de témoins aux divers procès de la canonisation, et lant d’autres documents qui nous permettent aujourd’hui de le faire revivre sous nos yeux.
Grâce aux informations données par le frère Romito, son compa-
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gnon plutôt que son serviteur, nous assistons pour ainsi dire aux divers actes de sa journée : « Le matin, dit-il, aussitôt éveillé, il commençait par se donner la discipline. Il fut fidèle à cet exercice de mortification aussi longtemps que ses directeurs le lui permirent. Il descendait ensuite au chœur pour faire oraison avec la communauté. Malgré ses infirmités, il restait à genoux durant cette demi-heure, puis, après avoir récité les heures canoniales, il rentrait dans sa cellule et s’asseyait à sa table de travail devant l’image du crucifix et de Notre-Dame de Bon Conseil. Cinq heures durant, il travaillait à ses divers ouvrages, mais l’étude ne l’empêchait pas de rester uni à Dieu, ni de multiplier les actes d’amour et les oraisons jaculatoires : « Mon Dieu , disait-il à chaque instant, vous savez que je vous aime et que je travaille pour vous. » Chaque fois que sonnait l’horloge, il interrompait sa lecture ou sa composition pour réciter un Ave Maria , ce qu’il faisait toujours avec une extrême dévotion. Une demi-heure avant le dîner de la communauté, il célébrait la sainte messe, puis prolongeait son action de grâces tant que durait le repas, c’est-à-dire plus d’une demi -heure. A voir son visage enflammé, son attitude pleine de dévotion, vous l’eussiez pris pour un séraphin. Il descendait alors au réfectoire prendre un peu de nourriture, mais le mercredi, le vendredi et le samedi, il mangeait assis par terre ou à genoux, non sans avoir tracé avec la langue plusieurs signes de croix sur le pavé. Après ce maigre repas, il passait environ vingt minutes en récréation avec les pères, soit à parler de Dieu, soit à s’entretenir des missions ou des cas de conscience qu’on lui soumettait.
« La récréation terminée, quand sonnait l’heure de la sieste, il se rendait au chœur, où il faisait une longue visite au saint Sacrement, abrégeant ainsi le temps d’un repos pourtant si nécessaire. Au premier coup de cloche il commençait les exercices de l’aprèsmidi, lecture et méditation, pendant une heure. Il récitait alors Vêpres et Complies, puis se remettait au travail jusqu’à cinq heures et demie. Venait ensuite une demi-heure pendant laquelle il traitait avec les consulteurs des affaires de la congrégation, soit dans sa cellule soit au jardin. Au jardin, tout en discourant avec ses compagnons, il cueillait des fleurs pour le saint Sacrement. A six heures, il entrait au chœur avec la communauté pour la méditation du soir, puis il récitait Matines et Laudes et retournait dans sa cellule pour y travailler jusqu’après le souper de la communauté. Alors il prenait à la seconde table une faible collation, et de nouveau, pendant une vingtaine de minutes, assistait à la récréation,
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qu'il faisait toujours rouler le soir sur des matières spirituelles, interrogeant l’un ou l'autre, comme c’est l’usage dans la congrégation, sur les saintes pensées ou les traits édifiants remarqués dans la lecture spirituelle. Après la récréation, il se rendait au chœur pour la prière et l’examen du soir. Les actes communs terminés, il récitait le rosaire avec les frères laïques, faisait la visite à la sainte Vierge Marie, récitait la face contre terre trois Pater & Jésus crucifié, trois Ave à la sainte Vierge, un Pater et un Ave en l’honneur de ses saints patrons. 11 rentrait alors dans sa cellule, se donnait encore la discipline, et s’étendait sur sa paillasse, un livre de piété à la main, jusqu’au moment où, brisé de fatigue, il succombait au sommeil. »
Telle fut la journée d’Alphonse pendant ses dix ans de séjour à Nocera. Attaché de tout son cœur à l’observance régulière, jamais il ne manquait aux actes de la communauté. Si parfois un évêque de ses amis, Mfr Volpe de Nocera, M1* Borgia de Cava, M8* Coppola de Castellamare, désirait l’entretenir quand la cloche sonnait un exercice, il envoyait un frère demander au recteur de vouloir bien l’en dispenser. « Jamais, autant que je m’en souviens, dit un étudiant, il ne manquait à l’oraison. Au plus fort de l’hiver, en proie à la fièvre et à des douleurs de tète qui lui permettaient à peine de se tenir sur pied, il descendait au chœur de grand matin avec la communauté. » — « Le 17 décembre 1761, écrit le père Verdesca, on lui fit une forte saignée en raison d’une douleur à la cuisse, qui l’empêchait de marcher. Le soir, à six heures, il était à la méditation, à genoux comme les autres. » — Un soir de février 1762, il descendait l’escalier du réfectoire, marchant avec beaucoup de précaution pour ne pas tomber. 11 donna du talon contre une marche avec tant de force que, vaincu par la douleur, il dut s’arrêter un instant pour reprendre haleine. Il n’en continua pas moins la série des actes communs jusqu’à l’heure du coucher. En se déchaussant, il Irouva que la peau du talon, déchirée et saignante, s’était collée à son bas, si bien que, pour le retirer, il dut couper cette peau avec un canif, et comme le sang coulait en abondance, il l’étancha en le saupoudrant de poussière. Il passa ainsi la nuit dans de vives souffrances. Le matin, en examinant la plaie, l’infirmier lui dit assez mécontent : « Pourquoi donc ne m’avez-vous pas appelé? — Mais, mon cher frère, lui répondit-il, c’était le grand silence, et puis il ne fallait pas pour si peu déranger toute la communauté. »
11 avait vraiment la passion de l’obéissance. Bien que recteur
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majeur, il s’était mis volontairement sous la dépendance du recteur local, de son confesseur, et des moindres officiers de la maison. Étant gravement malade à Nocera, il se faisait lire la vie des saints pendant des heures entières, soit pour nourrir sa piété, soit pour ne pas manquer à son vœu de ne pas perdre de temps. Voyant que ces lectures lui fatiguaient la tête, l’infirmier lui dit un jour : « Père, nous devons vous obéir quand vous commandez ; mais, en tant que préfet des malades, j’ai aussi le droit de commander et vous devez m’obéir. Je sais fort bien que vous avez fait le vœu de ne pas perdre de temps, mais n’importe : je vous prie de ne plus lire et de ne plus faire lire aussi longtemps que vous éprouverez ces fortes douleurs. » A l’instant il coupa court à la lecture et laissa de cùté tous ses livres jusqu’au moment où l’infirmier lui permit de les reprendre.
Si l’on cherche la raison dernière de cette obéissance parfaite, ôn la trouve dans cet amour d’union qui conformait en tout sa volonté à la volonté divine. Faire plaisir à Dieu par chacun des actes de sa vie, tel était le besoin de son cœur. « Il remplissait d’une manière très parfaite, dit le père Mazzini, le précepte divin d’aimer Dieu par-dessus toutes choses, de tout son cœur et de toutes ses forces, comme chacun a pu le voir, et comme je l’ai vu mieux que personne durant les longues années que j’ai passées avec lui. L’amour de Dieu éclatait dans tous ses actes, ses oraisons, sa manière pieuse de parler de Dieu, son recueillement, son attitude extatique devant le saint Sacrement, l’exercice continuel de la présence de Dieu, attesté par toutes ses paroles et toutes ses actions. Il avait le plus grand soin de se cacher aux yeux des hommes, mais parfois, pendant ses oraisons, se croyant seul, il révélait le fond de son àme. A ses soupirs ardents, à ses expressions toutes célestes, aux élans de son amour, on reconnaissait l’homme de Dieu. Aussi tous, et moi le premier, nous le regardions comme un grand saint, profondément recueilli dans son intérieur, vil à ses propres yeux, n’ayant de complaisance ici-bas qu’en Dieu et dans le Christ Jésus. Toute sa joie, dans nos récréations, était de parler de Dieu, et avec quelle douceur, quelle ferveur, quel saint enthousiasme il se laissait aller à l’entrainement de son amour! Si ou rapportait un fait attestant qu’une personne s’était signalée par son amour pour Dieu, il exultait ; si, au contraire, il s’agissait d’une offense de Dieu, son front se voilait de tristesse. A tout venant il parlait de Jésus et de Marie, exhortant tous ses visiteurs à les aimer de cet amour ardent qui fait les saints.
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Quand il pensait avoir déplu à Dieu, son unique amour, même dans des choses insignifiantes où il n’y avait pas la moindre faute, il ne trouvait plus un instant de repos, et de là souvent les scrupules sans fin qui torturaient son àme1. » Aussi avait-il coutume de dire qu’il eût mieux aimé se laisser couper la tète que de proférer le plus léger mensonge. Ce qu’il se reprochait le plus dans toute sa vie, c’était d’avoir, étant enfant, cueilli quelques oranges dans le jardin de son père et d’avoir résisté trop violemment à don Joseph, un jour qu’il voulait lui faire jouer un rôle dans une comédie de famille.
Son amour pour Notre-Seigneur se révélait par des signes non équivoques. Tous ceux qui l’ont vu au saint autel affirment qu’il leur donnait l’idée d’un ange en contemplation devant Dieu. « Allons dans telle paroisse, disaient un jour les Napolitains, c’est un saint qui célèbre la messe. » — « Je l’ai souvent considéré à l'autel, dit le père Criscuoli, ce n’était plus un homme de la terre. » Il avait fait placer à l’oratoire, du côté de l’Évangile, un tableau représentant l’Annonciation de la très sainte Vierge, afin d’avoir sous ses yeux ce grand mystère quand, à l’Évangile de saint Jean, il répétait les paroles sacrées : Et Verbum caro factum est . Aussi, dans la journée, son bonheur était de se retrouver près de l’autel, de contempler le Dieu qui consent à y naître tous les matins et à demeurer avec nous nuit et jour. Il s’entretenait cœur à cœur avec ce Dieu d’amour, lui portait le bouquet de fleurs qu’il avait cueillies au jardin, et ne cessait de lui recommander son salut éternel. Son amour envers Jésus se manifestait ensuite par l’insistance qu’il mettait à méditer la passion du Sauveur et à suivre chaque jour toutes les stations de la voie douloureuse. L’après-midi, quand la cloche avait sonné le repos, on le voyait s’acheminer vers le tabernacle. Il y priait longtemps, puis il remontait à l’étage supérieur pour y faire le chemin de la croix. Et afin de ne pas troubler le sommeil de ses confrères, il ôtait ses souliers et les tenait dans ses mains en allant d’une station à l’autre.
Cette dévotion à la passion du Sauveur éclatait surtout, comme nous l’avons fait remarquer, pendant la semaine-sainte. On le voyait alors silencieux, absorbé dans la contemplation du douloureux mystère, triste comme s'il eût ressenti les souffrances du Sauveur. Pendant les trois derniers jours, il redoublait les mortifications à