‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 6 sur 227 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’AVOCAT

Alphonse stagiaire. — Les soirées du président Caravita. — Les sept maximes d’un avocat consciencieux. — Nombreuse clientèle. — Dangers du barreau. — la congrégation des docteurs. — L’Hospice des Incurables. — Conférence spirituelle. — Retraite annuelle. — Conversion d’un jeune musulman.

Alphonse estimait la profession de défenseur du droit comme la plus noble après le sacerdoce : aussi se prépara-t-il avec grand soin à la pratique des affaires en assistant assidûment aux séances des tribunaux et aux délibérations des jurisconsultes. Plusieurs années il fut stagiaire chez un avocat célèbre, puis dans l’étude du légiste Jovene, un des plus distingués de la capitale. Dès lors la passion de savoir, les discussions, les exercices oratoires, dominèrent tellement l’âme du futur avocat, qu’il renonça même, pour gagner du temps, à ses chères récréations du soir. Les parties de cartes durent céder la place aux conférences du président Caravita.

Cet homme de loi, illustre par sa science comme par sa piété, d’un dévoûment sans bornes pour les jeunes gens, avait fait de sa maison une sorte d’académie, où se réunissaient les candidats aux grades et les ayocals studieux. Le vieux jurisconsulte se faisait une gloire et un plaisir de présider leurs conférences. Chaque soir il soumettait une question de droit, plus ou moins controversée, à la discussion de ses disciples. Chacun émettait son avis en l’appuyant des arguments que la loi ou la raison pouvaient lui fournir. La dispute s’échauffait, les plus calmes devenaient éloquents en défendant leur opinion, puis le président résumait les débats et prononçait son jugement. Ces soirées, on le conçoit, étaient non moins utiles qu’attrayantes; aussi Alphonse ne chercha-t-il, à cette époque de sa vie, d’autre société que celle de Caravita.

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Avant de se charger d’aucune cause, Alphonse examina consciencieusement les dangers et les responsabilités de l'avocat. Dans ses longues méditations sur ce sujet, il se fit un certain nombre de maximes dont ceux de sa profession pourraient grandement profiter. Les voici dans leur éloquente simplicité :

1. Jamais l’avocat ne doit patronner une cause injuste : et l’honneur et la conscience s’y opposent.

2. L’avocat ne doit pas défendre une cause même juste par des moyens injustes ou illicites : les plaidoiries doivent être véridiques, sincères, et respectueuses.

3. L’avocat est obligé d’étudier les pièces du procès afin d’en tirer les arguments les plus efficaces pour la défense de sa cause, et cela avec autant de soin que s’il s’agissait de ses propres intérêts.

4. Pour réussir dans sa défense, l’avocat doit implorer le secours de Dieu, premier protecteur de la justice.

5. L’avocat mérite un blâme s’il se charge d’affaires qui dépassent ses talents ou ses forces, ou s’il prévoit que le temps lui manquera pour préparer la défense de sa cause.

6. Si, par ses retards ou sa négligence, l’avocat perd son procès ou porte préjudice à son client, il est tenu de le dédommager. De même il est obligé à restitution s’il lui occasionne des dépenses superflues.

7. La justice et la probité doivent être les deux compagnes de l’avocat : il doit les aimer comme la prunelle de ses yeux !.

On peut croire que saint Yves, le patron des avocats, avait formulé pour son usage des maximes semblables, et que pour cette raison sans doute on composa le refrain devenu populaire :

Advocatus, et non latro,

Res miranda populo.

L’avocat qui prendrait pour règle de sa conduite les sept maximes d’Alphonse, serait, aujourd’hui encore, considéré comme un phénomène. On l’admirerait, comme on admira saint Yves et -saint Alphonse. Celui-ci n’avait que vingt ans, et déjà surabondait le nombre de ses clients. Sans doute les membres de sa famille, les Liguori, les Cavalieri, leurs alliés et leurs amis, s’empressèrent de réclamer ses services et de prôner ses talents; mais, en dehors de ces influences, l’admiration qu’il excitait suffit pour lui procurer les causes les plus importantes. On recourait à lui pour trois motifs

l. Rispoli, Vita di S. Alfonso , cap. iv.

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qui toujours attireront la clientèle partout où on les trouvera réunis. Le public estimait sa science du droit, qu’on savait être universelle, son absolu désintéressement, son éloquence claire et persuasive, qui exerçait un légitime ascendant sur l’esprit des magistrats. De fait, de 1715 à 1723, durant les huit années qu’il passa au barreau, il ne perdit aucune de ses causes. Jamais on ne vit docteur plus jeune ni avocat plus heureux.

Malgré des succès toujours grandissants, Alphonse était parfois tenté d’abandonner une profession que pourtant il aimait de tout son cœur. C’est qu’il voyait chaque jour la malice, le mensonge, le sophisme, dénaturer les causes les plus justes, et ce spectacle révoltait au dernier point sa nature droite et chevaleresque. Il s'en ouvrait parfois à l’un de ses amis : « Notre profession est bien dangereuse, disait-il. L’honnêteté des avocats leur fait perdre un grand nombre de causes. D’un autre côté, les juges peuvent se trompersur les faits : la variété des circonstances étant infinie, il faut peu de chose pour se méprendre. En somme, notre métier exige un rude labeur et produit peu de fruit. » A la vue des injustices qui se commettaient ouvertement, cette pensée de quitter le barreau lui revenait souvent à l’esprit : « Mon ami, disait-il un jour à son collègue don Joseph Capecelatro, nous menons une vie malheureuse, et nous risquons de plus de faire une mauvaise mort. Cette carrière ne me convient pas, je la quitterai cerfainement pour assurer le salut de mon âme. » Pensait-il déjà à prendre pour clients les pauvres pécheurs et à plaider la grande cause de leur éternité? Nul ne le saurait dire.

Un fait non moins certain qu’éfonnant, c’est que, malgré ses études et plaidoiries, sa vie spirituelle ne souffrit aucun détriment. Elle se fortifia même d une manière sensible. A l’àge de dix-huit ans, il passa de la congrégation des jeunes nobles dans celle des docteurs, également dirigée par les pères de l’Oratoire. Les dignes enfants de saint Philippe de Néri l avaient pénétrée de l’esprit de leur saint fondateur, esprit de ferveur et de charité, qui s’épanouissait dans cette jeunesse d’élite. Alphonse y entra le 15 août 1715, fête de l’Assomption, fête glorieuse de Celle qu’il avait chargée de patronner et de bénir toutes ses entreprises. Le souvenir des secours spirituels qu”il trouva dans cette congrégation, lui inspira plus tard ce beau passage des Gloires de Marie : « Les congrégations sont autant d’arches de Noé, où les chrétiens trouvent au milieu du monde un abri contre la tempête des tentations et contre le déluge de péchés qui menace de tout envahir. La congrégation, c'est la nouvelle

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tour de David : à ses murailles pendent mille boucliers, c’est-à-dire des secours sans nombre contre les esprits de l’ablme, et des armes pour se perfectionner dans la vertu, comme la méditation, la prière, la fréquentation des sacrements, les exercices de charité envers les associés ou les malades. »

Notre jeune avocat devint le modèle de la congrégation. Nul associé ne pratiqua la règle plus fidèlement, nul n’assista plus assidûment aux réunions hebdomadaires, nul n’édifia plus que lui par la ferveur de la piété, et surtout par l’éclat d’une pureté qu’aucune ombre ne ternit jamais. Chaque semaine les congréganistes devaient visiter quelque hôpital pour y soigner les malades. Alphonse s’affectionna tellement à cette œuvre de sublime charité, qu’il se rendait à son hospice des Incurables avec plus de joie et d’ardeur que le voluptueux à ses théâtres et divertissements. On l’y rencontrait, non seulement aux jours prescrits par la règle, mais toutes les fois qu’il pouvait s’arracher à ses multiples occupations. C’était un beau et touchant spectacle que de voir ce brillant avocat, ce noble gentilhomme, se faire l’aide des frères infirmiers, arranger le lit des malades, leur présenter des aliments ou des remèdes, les consoler par d’affectueuses paroles, et tout cela avec autant de bonté et de sollicitude que s’il se fût agi de ses propres frères; c’est que, dans ce malade de l’hôpital, sa foi lui découvrait le membre souffrant de Jésus-Christ.

Pourialimenter sa piété, Alphonse trouvait à l’Oratoire un puissant secours dans le père Pagano, son directeur et son confident. Outre la confession qu’il faisait tous les huit jours, il lui ouvrait son cœur avec une confiance filiale chaque fois qu’il avait besoin de conseil. Ses doutes, ses tentations, ses scrupules, ses inclinations et tendances, les faveurs dont Dieu le gratifiait, il exposait tout cela avec candeur au père de son àme. Et le sage directeur appropriait les exhortations aux nécessités du moment, apaisant ses troubles, tempérant son ardeur ou l’excitant au besoin. Aussi le pieux jeune homme tira-t-il le plus grand profit de ces conférences spirituelles. La méditation lui devint plus que jamais familière; les exercices de piété, prière, fréquentation des sacrements, dévotions à Marie, entrèrent dans son règlement de vie comme les actes principaux de sa journée; les vertus acquirent dans son àme une énergie nouvelle, et l’on peut dire qu’il devint un ange de ferveur, un ange surtout par cette pureté virginale dont jamais une parole, un geste, une imprudence n’altéra la splendeur.

A ces moyens de sanctification s’en ajoutait un autre, qu’il tenait

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de son père. Bien que soldat, et d’un caractère un peu rude, don Joseph n’était pas un chrétien ordinaire. S’il ambitionnait un peu trop les honneurs de ce monde, il voulait aussi faire bonne figure dans l’autre. Chaque année, durant la semaine de la Passion, il se retirait dans un couvent pour y faire les exercices spirituels. Quand son fils fut en âge de profiter d’une retraite, il le conduisit avec lui, soit chez les pères jésuites, soit chez les pères de la Mission. Pendant cette semaine de recueillement, on méditait sur les vérités éternelles, on priait avec plus de ferveur, on se confessait avec des dispositions plus parfaites, on s’armait de courage pour entreprendre une nouvelle étape dans la voie du ciel. Alphonse avouait que ces retraites annuelles avaient singulièrement contribué à détacher son âme des choses temporelles pour la lancer vers Dieu. Aux jours de sa vieillesse il parlait volontiers des exercices spirituels prêchés par un saint et savant jésuite, le père Buglione. Il y avait assisté à l’âge de dix-huit ans, mais le seul souvenir des impressions ressenties en cette circonstance remuait encore l’àme du saint vieillard.

Une vie si exemplaire dans un gentilhomme de rang et de talent, devait nécessairement produire des fruits d’édification, si nous en jugeons par une conversion éclatante qui s’opéra dans sa propre maison. Don Joseph avait à son service plusieurs esclaves musulmans. L’un d’eux, qui paraissait doué de bonnes dispositions, fut attaché au service particulier d’Alphonse. Bientôt cet esclave manifesta le désir de se faire chrétien, ce qui causa grand étonnement, car, parmi les infidèles, les fils de Mahomet sont certainement les plus inconvertissables. De tous les musulmans occupés dans le palais de don Joseph, aucun n’avait abjuré l’islamisme, malgré tous les efforls dépensés pour les amener à la vraie foi. On demanda donc au jeune Maure ce qui le déterminait à embrasser la religion de Jésus-Christ. « Rien que l’exemple de mon maître, répondit-il avec émotion. La religion qui produit de telles vertus ne peut être que la vraie. »

Après s’ètre assuré que la grâce divine avait réellement touché le cœur du musulman, Alphonse le confia à son parent, le père Mastrilli, de l’Oratoire, pour l’instruire et le préparer à l’abjuration; mais à peine fut-il entré dans le couvent qu’il tomba malade et dut être transporté à l’hôpital. Un soir, vers neuf heures , il demanda vivement le père , et comme on voulait le remettre au lendemain, il fit retentir l’hôpital de ses cris et supplications, si bien qu’on fut obligé de le satisfaire. Dès qu’il

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aperçut le père Mastrilli, il sollicita le baptême avec instance. « J’ai vu la Madone et saint Joseph , s’écria-t-il , et ils m’ont dit de me faire baptiser sans délai, parce qu’ils m’attendent au ciel. » Le père objecta que la maladie n’était pas sérieuse, et que d’ailleurs il n’était pas suffisamment instruit. « Interrogez-moi , mon père, reprit-il, je suis prêt à vous répondre. » Et en effet il répondit d’une manière si exacte à toutes les questions, que le père consentit à lui administrer le saint baptême. La cérémonie terminée, le père lui dit : « Maintenant vous pouvez vous reposer. — Ce n’est pas le temps de me reposer, s'écria le converti tout radieux, c’est le moment d’aller en paradis. » On attribuait cette repartie à l’enthousiasme du néophyte, mais une demi-heure s’était à peine écoulée que, souriant d’un air céleste, il prenait réellement son vol vers les cieux.

Alphonse avait sauvé le pauvre africain : les prières de l’esclave reconnaissant l’aideront à se libérer lui-même des entraves du monde, car l’heure des tribulations va sonner pour notre héros.

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