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Saint-Amant: La solitude: La contemplateur; La jouissance; Le palais de la

Saint-Amant a tous les dons d'un grand poète, et pourtant il serait peut-être excessif de l'appeler ainsi. C'est qu'il lui a manqué tout de même je ne sais quelle sérénité supérieure, je ne sais quels dons spirituels. Notre sensibilité ne protestera plus si Ton ajoute un mot au jugement : Saint-Amant fut un grand poète verbal. Il n'est, à ce point de vue tout philologique, ni Ronsard ni Victor Hugo, mais de

Ronsard à Victor Hu^o, aucun porle^lyre ne mania son instrument avec autant d'aisanee, de fougue, n'en tira des musiques plus riches ni plus sonore. Cette allusion musicale est à sa place : Saint-Amant était un musicien passionné; conscient de son talent sur le luth, il vante naïvement, en plus d'une page, la douceur des accents qu'il en tire et il a loué les rossignols quand il a dit :

... Faisant retentir leur douce violence, Ils rendent le bruit même agréable au silence Et d'accents gracieux lui forment un salut Qui se peut égaler aux charmes de mon luth.

Il a un vif sentiment du rythme. Son vers marche d'un pas sûr, porté par d'harmonieux mouvements, et, encore aujourd'hui, se prête à merveille à la diction poétique. Une de ses pièces les plus nombreuses, le Melon, a passé récemment par cette épreuve ; ce fut, paraît-il, un enchantement.

Son vocabulaire est riche, presque autant que celui de Du Bartas, et il le manie avec beaucoup plus d'adresse, quoique pas toujours avec un goût très sûr» Mais le goût varie avec les milieux, avec les générations, et nous ne

pouvons^ en équité, reprocher à Saint-Amant de choquer parfois certaines délicatesses décadentes. Sainte-Beuve, souvent timoré, recule devant la limace et le crapaud de la Solitude. Il admet le pendu. Le pendu est romantique.

En iSSS, Victor Hugo n'avait pas encore réhabilité le crapaud et le crapaud était encore à la porte du temple du goûtv Disons plutôt qu'avec son crapaud et sa limace Saint-Amant, comme Théophile Gautier Ta bien vu, devance le goût moderne pour toutes les formes de la vie animale.

Saint- Amant conù&ît la nature entière, les champs, les bois, la mer. Il a navigué, il a vu leâ deux niondes> des Antilles à la Méditerranée, de Londres à Varsovie, de Stockholm à Rome 'et au Maroc. C'est un hardi compagnon que rien n'étonne. Comment aurait-il été compris |)âr BoileaUj petit bourgeois malicieux et borné dont les grandes expéditions furent le voyage de Mârly? Saint-Amant a aimé la mer, ce (jui seinble> au dix-septième siècle français, un paradoxe. Il a joué comme nous sur les plages, dans les rochers, il a « ramassé mainte coquille », il a gravi et dévalé les falaises, il a

contemplé le mouvement des vagues, leur fureur et leur douceur ;

Que c'est une chose agréable D'être sur le bord de la mer !

Se peut-il des vers plus ingénus ? Ceux-ci ne le sont guère moins :

Tantôt Tonde, brouillant l'arène.

Murmure et frémit de courroux.

Se roulant dessus les cailloux Qu'elle apporte et qu'elle rentraîne. . .

Mais c'est la campagne qui Ta le mieux inspiré. Il était né près de Rouen, dans un des plus beaux sites du monde, à la limite de la belle forêt de Rouvray, qui comblait sans doute en ce temps-là, presque toute la boucle de la Seine. N'est-ce pas cette forêt qu'il a chantée dans plusieurs couplets de la Solitude? On j reconnaît encore la plupart des paysages des environs de Rouen avec leurs a vallons verts et sauvages ». Il faudrait le secours de l'érudition locale, mais je devine l'état ancien de la rive gauche de Rouen dans ces deux strophes :

Que j'aime ce marais paisible !

Il est tout bordé d'aliziers,

D'aulnes, de saules et d*osiers, A qui le fer n'est point nuisible.

Les Nymphes, y cherchant le frais.

S'y viennent fournir de quenouilles, De pipeaux, de joncs et de jçlais ; Où Ton voit sauter les grenouilles.

Qui de frayeur s'y vont cacher Sitôt qu'on veut s'en approcher.

Là cent mille oiseaux aquatiques. . .

Saint-Amant jette sur le vaste monde un reg'ard pénétrant. Ses tableaux sont exacts et pittoresques. De plus, il saisit fort bien le trait dominant d'un paysage, d'un climat et, à ce point de vue, on peut considérer comme des chefs-d'œuvre, ses quatre sonnets des saisons : le Printemps des environs de Paris, VEté de Rome, l'Automne des Canaries et l* Hiver des Alpes. C'est dans le premier de ces sonnets qu'on trouve ce vers qui pourrait très bien être d'Albert Samain ou de Francis Jammes :

L'herbe sourît à l'air d'un air voluptueux.

Cette poésie de la nature était fort appréciée des contemporains de Saint- Amant : Nicolas

Faret le loue « d'imprimer dans Tâme, lorsqu'il décrit, des images plus parfaites que ne le font les objets mêmes »» Il ajoute : « Lorsqu'il veut être sérieux, il semble qu'il n'ait jûftiais hanté que les philosophes, et quand il Veut relâcher son st^yle dans la liberté d'une honnête raillerie, il n'est point d'humeur si stupide qu'il ne réveille^ ni si sévère dont il tte dissipe le chag-rin et à qui il n'inspire des subtils sentiments de joie. Son esprit paraît sous toutes les formes, et c'est une chose admirable, et qui ne s'est peut-être jamais vue, qu'une même personne ait pu, en un éminent deg^ré, réussir également en deux façons d'écrire qui sont d'une nature si différente et qui semblent être opposées. » Il y a en effet un singulier contraste entre la Solitude et le Meloriy entre te Contemplateur et les Cabarets, encore que dans ces deux morceaux de poésie pittoresque et satirique on retrouve quelque nostalgie delà nature, quelque désir ou ressouvenir champêtre. Il y a des pièces plus crues et tout en appels à la goinfrerie, tout en soupirs en l'honneur du broc. Là encore, et quoi que pense Faret, je découvre bien de la mélancolie, bien de l'ironie.

Qui chanta si fort le los de la vi^ne ne fut peut-être qu'un médiocre buveur. Saint-Amant, s'il ne fut point pareil à cet énig-matique Chaudière, qui ne but jamais que de Teau, fit s'entrechoquer plus souvent peut-être les rimes que les coupes. lia vanté très haut sa capacité d'ivrogne^ mais n'a-t*il {Hnat délivré un pareil certificat à son ami Faret, à l'honnête, sobre et timide Faret, qui, malg'ré la rime, ne mit peut-être jamais les pieds en un cabaret, ni au Cormier ni à la Pomme de pin ?

On sent bien, cependant, que Saint-Amant fréquentait volontiers les mauvaises compagnies, mais c'était surtout par amour du pittoresque, et pour en revenir avec ces sonnets qui sont, comme les Goinfres^ le Paresseux, 'Assis sur un fagot^ et plusieurs autres, des eaux-fortes qui valent celles de Callot. On disait, de son temps, les c< caprices » de Saint- Amant, comme les caprices de Callot. Ils vont de pair : Tun nous fait comprendre Tautre ; ils s'illustrent réciproquement.

Qui ne le connaît^ ce sonnet du Paresseux, dont le premier quatrain amuse l'imagination?

Accablé de paresse et de mélancolie.

Je rêve dans un lit où je suis fagoté

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,

Ou comme un don Quichotte en sa morne folie.

Hujsmans admirait fort les Goinfres, La langue française ne possède rien dans le genre (( grotesque » de buriné d'une main aussi sûre ; j'appellerais les sonnets de Saint-Amant des pièces de vitrine, des pièces de musée.

Les poèmes spécialem ent appelés ca/?r/c^5 ont le défaut de verser trop net dans le burlesque î mais c'est un burlesque encore presque digne et çà et là franchement lyrique comme dans le Passage de Gibraltar, où l'énumération symbolique des vaisseaux de l'escadre se déroule en harmonieuses strophes d'une beauté à la fois spirituelle et éloquente : c'est un des morceaux les plus curieux de Saint-Amant et tel qu'on n'en revit point de pareil avant les essais symbolistes. A vrai dire, c'est du symbolisme à rebours, tout verbal : au lieu que les symbolistes décrivaient TefiFet des choses pour les suggérer, Saint-Amant s'arrête au nom et oublie la chose. Exemples :

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