‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 2 sur 142 · ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRIE

avec laquelle le conquérant avait tracé Tenceinte de la nouvelle ville, le devin, entrant dans ses vues, prédisait la future grandeur de cette plage et de cette lie encore désertes et annonçait qu'elles nourriraient un jour des peuples entiers. L'empire d'Alexandre tomba avec lui ; mais, à rencontre des conquérants vulgaires, qui, maîtres des corps, sont impuissants à s'emparer des esprits, Alexandre laisse partout après lui, dans cet Orient qui se fractionne entre ses généraux pour tomber plus tard sous le domination de Rome, la langue, les lettres et I4 civilisation grecques. L'antique barbarie, l'ennemie séculaire de la Grèce, est vaincue moins par les armes que par la pensée, et, de toutes parts, dans l'ancien empire des Perses, s'élèvent des vil les savantes, fièresde rivaliser d'éloquence et de politesse avec celte Athènes qu'avaient voulu anéantir Darius et Xerxès. La Grèce, désormais, s'étend jusqu'à TEuphrate et aux cataractes du Nil, et, malgré l'abaissement général des esprits sous le joug romain, elle voit, dans toute l'étendue de sa conquête intellectuelle, régner, en se modifiant à Tinfini, son génie, ses arts et sa philosophie. Des provinces, autrefois barbares, se piquent d'atticisme, et, pendant que la vieille patrie enfante Plutarque, honnête et air mable penseur plutôt que grand écrivain, une ville de Sjriie donne Lucien, le plus pur imitateur des Attiques dans l'ère chrétienne. Antioche, Césarée de Palestine, Césarée de C^ppadoce, Pergame, Nicomédie, sont devenues des centres littéraires d'où la vie circule daps rOrient renouvelé; au-dessus d'elles, brillent, comme des capitales intellectuelles, Athènes, qui garde la royauté de l'éloquence, et Alexandrie, qui a coaquis celle des sciences et de la ph^osophie.

CENTRE mi^htÇrO^h J1)E I-'QJIIENT. 3

le içQipmCTce et Tindustrie, \^s IpttFiç? et |ç^ prt^, |es rpligiqns et le^ pbjlpeophie^, /toutes. les fprp^es çoui? I^^ ,gupUe^ se manifestent j'iptelligeqce ^t TacMvi.i^ 4*^ rhwiîflef . s'étaiçnt donné r endeî^^vous dans oette ifille immense, la première de rOrientj^axfin^la fondation 4e Conslantinople. Là vivaient juxta-posées les races les plus diverses, des Egyptiens, des Juifs, des Grecs ; là s^agitaient et s'entre-croisaient les marchands du monde .jçntier, pendant que des peuples d'artisans filaient 1^ Jin, fËfbriquaienf Je papieç, soufflaient le verre, forgeaient l^s ,métaux; là dogmatisaient pêle-mêle et s*entre-chQqujLient toutes les philosQphies, tous Iqs cultes, toutes les s,çctes. Les grandes villes du JVouyeau-Monde avec leur jinsatiable besoin de ujouvement, l'agitation incessante de leur commerce et la multiplicité de leurs sectes politiques, sociales ou religieuses, peuvent seules d.onner une idée de Tétorinante activité de cette tumultueuse population.

La ville où se pressait et se heurtait en tous sens cette discordante fourmilipre, comme l'appelait déjà Théo- .crite, était elle-même une des merveilles du monde romain. Assise sur l'île de Pharos et le continent, unis par des ponts, dès la pleine mer, elle étonnait les navigateurs par la hardiesse de. son aiguille de Cléopâtre, qui les avertissait des périls de la côte, et la grandeur de sa digue de sept stades, qui la protégeait elle-même .^des tempêtes. A riutédeur, tout portait la marque de la magnificence de seis rois et du génie de ses architectes. Ici, c'était le Muséum, véritable temple élevé aux travaux des Muses, avec cette bibliothèque de sept cents yolunjes, qui, brûlée par César, s'était vite reformée et .s'accroissait sans cesse; là, c'étaient dçs temples d'une

4 POPULATION D*ALEXAN1>RIE

prodigieuse hauteur, et, entre tous» le Sérapéum avec ses vastes colonnades et son peuple de statues , « Tédi* » fice le plus majestueux de Tunirers, dit Àmmien » Marcellin , après le Capitole, Tétemel orgueil de ta » yénérable Rome. »

Chacune des races qui ne cessaient de se renouveler et de s'agglomérer dans Alexandrie, y apportaitses qualités distinctives : l'Egyptien, le génie méditatif et le sérieux dans la conduite ; le Juif, l'intelligence des affaires; le Grec, la vivacité, l'indépendance du caractère et le goût des choses de l'esprit ; et de ce mélange s'était insensiblement formée cette population spirituelle , intelligente» aussi capable des plus hautes spéculations de la pensée que des opérations du négoce, facile à passionner, mobile jusqu'à la légèreté, active jusqu'à la turbulence, indépendante jusqu'à la révolte.

Naturellement les Egyptiens, par le nombre, sinon par l'influence, dominaient dans ce mélange. Race toujours foulée, jamais détruite, dont le Nil « boit les pleurs, » disait un de ses vieux poèmes, à mesure que, passant de ses rois aux Perses, des Perses aux Grecs et des Grecs aux Romains, elle semblait perdre davantage de son indépendance nationale, elle remplaçait la liberté politique, qu'elle n'a jamais connue, par la haine de ses maîtres et le plaisir de leur être désagréable. Contre eux, la ruse devenait une vertu; la résistance, un héroïsme. « Les Egyptiens, légèrement bruns, maigres et » secs, un peu tristes, s'enflamment à chaque mouve- » ment de r&me. Us sont querelleurs et de terribles mé-

Kt m L*teTPTB. S

» contents. On rougit parmi eux de ne pas refuser le » tribut et de n'aToir point à montrer sur son corps les » meurtrissures du fouet. La torture est impuissante à » leur faire révéler un nom propre (*). » Tels les peignait Ammien Marcellin, au quatrième siècle ; tels les avait déjà connus Théocrite, sous les premiers Ptolémées : € De hardis fripons, des hommes exercés à la ruse, » tous de la même trempe, tous d'intelligence (*). » Ils poursuivaient de leurs sarcasmes les empereurs qui venaient à Alexandrie» se moquaient d'Adrien et d'Antinous» et disaient de Yespasien qu'il ne savait pas faire le césar (') ; s'ils trouvaient qu'un autre, Aurélien» le fit trop, ils l'obligeaient, par une sanglante révolte, à renverser leurs murs et à détruire tput un quartier de leur ville (*).

Terreur des préfets par leurs perpétuelles séditions, ils se livraient entre eux à de violentes guerrer intestines, plus religieuses que civiles. On connaît le récit que fait Juvénal de la lutte tragique de Coptos et de Tentyra. «La cause de cette rage mutuelle, c'est que » chacune des deux villes déteste les divinités de » l'autre et croit qu'en fait de dieux il n'y a de bons » que les siens. » Tentyra était en fête. Quel plaisir pour les gens de Coptos « d'empêcher leurs voisins de » passer gaiement ce jour et de savourer les joies d'un » interminable repas 1 » Ils surprennent les Tentyriens dans l'ivresse et engagent un combat inégal. « D'un

(I) AHHim MAtCCLLIR, Ull.

i*) TutocKiTE, Syra(u$aine$, y, 47-51.

(*) DionCassius, l\ti, 9: uiz, 11.

(*) Ammiiii Mabcelun, xxu.

» côté, dek ikhàëà àtiiMëeé pat la flûfe,- ih «otifftë de^ »V Quelque iè^e, les pârfuttts, le^ fleurs, ie«i=frôritô^ »' chargés (3ë couronnes ; de l'autre, là haine, la iiaiiié à;^ » 'jëuh. » On se bat à ôoupâ dé jiôlng$; puis, Viëiinetit lé$ pierres, «armes faraîHères de réniéuté;» puis, l'éJ? flectés. Un des Vaîncuà resté éuf le champ de bataiilëV' est mis en pièces et dévoré par liéis vainqueurs (^).' A part* cette .scène de cannibalisme, nous retrouverons énlte' lès' partisans d*Arius et d'Athanasè ces haines et ces! vengeances féroces. Nous verrons, suivant la victoire dti' jour, la populace furieuse se porter au pillage du Sérâpèuti ou dé la grande église d'Alexandrie,- chasser et' nSassâcrer les èvêques. '

Chacune des trois races avait, avec son esprit, apporté' sa langue. La langue des conquérants grecs, devenue l'idiome de tout rOrient, était entendue de tous les esprits cultivés et parlée dans les villes, surtout â Alexandrie. Les habitants des campagnes, même de riches propriétaires, ne Savaient que l'égyptien, ne parlaient aux Gveté qu'à l^aide d'interprètes, et c'est pouf eux que l'Eglise dut rédiger les versions coptes des livres sairits et de^ sjrpaboles. C^est la langue des I^haraohs qui transmettra aux Villages de îa vallée du NiHes dissensions religieuses qui, pendant un demi-sîècle, agiteront et diviseront Alexandrie, les reli^îons, malgré des rapprochements et des points de contact, avaient plus encore échappé à la f&Sîon universelle et vivaient d'une existence isolée, tantôt faisant des conquêtes, tantôt subissant des pertes. Encore l'hellénisme, que la Grèce. primitive avait en partie reçu de l'Egypte, s*ètà[it-il ttfli à l'ancieû culte^

(«) -JutAnal, XV, Y. 33-83.

l'hellénishe. 7

pu plutôt avait été absorbé par lui ; et ainsi Tesprit grec, qui avait tout transformé, s'était lui-même transformé dans Tordre religieux.

La divinité suprême des Grecs comme des Egyptiens n'est pas Jupiter, maisSérapis, le même qu*Osiris, qui, comme l'Adonis des Phéniciens et des Grecs, avait souffert, était mort et ressuscité, symbole des misères de rhomme en cette vie éphémère et de sa résurrection pour une vie plus heureuse. Sérapis n'était que la troisième personne de la divinité égyptienne, dieu unique en trois dieux : le Dieu suprême, l'Etre existant par luimême et s'engendrant éternellement ; son Verbe, un de un, consubstantiel au Père et premier-né, qui a fait tout ce qui a été fait, et, enfin, procédant de ce principe, une troisième personne, qui, selon le point de vue auquel on la considère, s'appelle Ptah, comme démiurge. M, comme agent solaire, Apis, comme victime incarnée dans un corps terrestre (*). «Je suis l'inaccessible, qui a fait

> le ciel, qui a créé tous les êtres ; celui qui est apparu » dans l'abîme céleste. Je suis Râ à son lever, dans le

> commencement, celui qui gouverne ce qu'il a fait. Je » suis le grand dieu qui s'engendre lui-même, père » des dieux. Je suis hier et je connais demain. Je suis

> la loi de l'existence des êtres (*). » Ainsi, répudiant leur grossier polythéisme. Egyptiens et Hellènes revenaient à la pureté de la théologie primitive. Cette doctrine d'un dieu unique sous des noms multiples ces-

{*) M. de RovGt, Etude sur le RUuel funéraire; M. Marikttk, MéfQoiresur la Mère dMptsf%f. Louis Ménard, Les Livres d^Her mes Trismégiste; M. de Vocué, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier

(*) Rituel funéraire.

8 RKU6I01CS.

sait d*6tre mystérieuse et réservée pour les seuls initiés; elle était divulguée en langue grecque dans les Irt* vret hermélifues et surtout dans le Poimandris, ou Pasteur d'hommes» ouvrages qui semblent moins une traduction des livres sacrés de TEgypte qu'une rédaction nouvelle, où l'ancienne théologie s'était modifiée sous l'influence multiple de Platon, de Philon, de la Gnose et derEvangile(').

La religion égypto-hellénique était encore vivace au quatrième siècle : témoins les cris de la populace, quand Julien lui rendit le bœuf Apis, et la vengeance sanglante qu'elle tira de l'archevêque arien, Georges de Cappadoce» profanateur et spoliateur du Sérapéum. Hais insensiblement la foi s'éteignait, la multitude passait des temples dans les églises, et l'auteur inconnu du Diicoun dSnilialion déplorait avec une douloureuse éloquence la chute désormais inévitable du paganisme : € Un temps viendra où il semblera que les Egyptiens » ont en vain observé le culte des dieux avec tant de » piété et que toutes leurs saintes invocations ont été » stériles et inexaucées. La divinité quittera la terre et » remontera au ciel, abandonnant l'Egypte, son anti- » que séjour, et la laissant veuve de religion, privée de » la présence des dieux. Egypte, Egypte, il ne restera » de tes religions que de vagues récits que la postérité » ne croira plus, des mots gravés sur la pierre et racon* » tant ta piété. S'il reste des habitants. Egyptiens seule- » ment par la langue, ils seront étrangers par les » mœurs. Tu pleures, Asclépios t II y aura des choses

(*) M. Louis Ménar», Les Livres d^Eermh Trismégisie. — Voyei aussi son article de la Revue des Deux-Mondes, 15 ayril 1866.

judaïsme. 9

> plus tristes encore : rEg7pte tombera dans l'apostasie, » le pire des maux (^). »

Ptolémée Philadélphe avait transporté dans la nouvelle capitale de TEgypte une colonie de cent mille Juifs, qui bientôt avait formé les deux cinquièmes de la population (*) ; elle y avait élevé un temple et une synagogue qui, pendant trois siècles, rivalisèrent de piété et de science avec le temple et la synagogue de Jérusalem. Dans son infatigable et ambitieux prosélytisme, elle avait envahi toute la littérature grecque et s*en était servie pour répandre ses croyances. Elle avait d'abord traduit la Bible dans la langue qui, dès lors, faisait circuler toutes les idées; puis elle avait produit des poètes, des historiens et des philosophes. Au premier siècle de Tère chrétienne, Philon, son plus puissant génie, atteignait la beauté du style des plus purs écrivain^ de la Grèce et méritait d'être appelé le Platon de la synagogue, <>Aci)v tarAoruviC^i . Dispersée par Yespasien, la communauté juive d'Alexandrie s'était reconstituée, et, comme ses sœurs désormais disséminées dans un exil sans fin, elle avait dit un éternel adieu à ses rêves de puissance politique et de domination universelle pour n'être qu une simple religion ou plutôt une simple école de monothéisme. Elle était redevenue florissante et avait fait de nombreuses conquêtes par la science de ses docteurs, par la pureté de sa morale et de son spiritualisme, et surtout par un esprit de tolérance inconnu de l'ancien Israël. Au temps d'Athanase, c'était par centaines de mille qu on comptait les juifs d'Alexandrie et d'Egypte.

(*) Dincours d^initiation ou Aaclepios, traduction de M. L. Méuard. (•) PaaoN (éd. Th. Mangey), t. ii, Adv. Place., pag. 523.

tO RELIGIONS.

' Mais, depuis lôngtjemps, les progrès du jadàïstnd étaient distancés par ceux d une religion sortie dô son sein ou plutôt descendue du ciel. Depuis trois siècles, de sublimes ignorants, partis de Judée, et, après eux, leurs sainte et savants successeurs, s'étaient emparés du monde jau nom de Jésus-Christ, Dieu fait homme, mort pour nous et ressuscité. La persécution n'avait, rien pu contre des hommes qui prenaient les cœurs et lès esprits par quelque chose de plus irrésistible que les déductions de la science et les charmes du ïangage, par la toute-puissance dé leur foi, de leur vie et de leur mort. La seule existence de l'Eglise semblait une preuve éloquente de son origine divine.

Le christianisme, apporté par saint Marc dans Aleian^ clrie, avait grandi dans cette ville immense, à peine atteint par les persécuteurs, fortifié par Tesprit de Science qui remplissait l'air et imprégnait toutes les intelligences, et, grâce à une persévérante prédication, ajoutant sans cesse à ses conquêtes. Les livres des apo^ . logistes et les traités qu'Athanase adressait aux Hellènes nous disent avec quelle purss)ance d*argliment<%, quelle vigueur de pensée, quelle force de style, les prédica-^ teurs chrétiens battaient en brèche l'édifice croulant du paganisme. En vain les esprits forts d'Alexandrie riaient de la sublime humiliation du Dieu fait homme et de la folie de la croix. Partout, dans les villes et dans le^ bourgs, dans les maisons et dans les places, s'élevaient d'ardents orateurs qui convertissaient leurs auditeurs, et souvent leurs contradicteurs, à la religion du Dieu qui avait aimé l'humanité jusqu'à mourir pour elle. Écoutons un de ces discours populaires que nous a conservé saint Athanase : « Quel est le plus beau, disait

CHRiStlANlISIfB. H'

W rufatedr impi'ôYisé à des philosophes d^Aleiandrîe, t' dé boâfeisser h cirôix oa d*attfibuef des adultères à dé »' prétendus dieua^f Quel est le plus beau dédire que lé t Verbfe de Dieu, tons cesser d'être Verbe, fc pris un >r jéoi'ps huiàain pour sauver les Tiommes, et, eh partiy éi][)ant & notre nature, nous a fait participer à la % riéture divine, ou d'assimiler la divinité à la brute et i d'adorer des quadrupèdes, des reptiles et des sta-^ » tuest Vous parlez de la tJroit f Ne vàut-il pas mieut » sbùffrii' iojusteraent le supplice dé la croix et ne » point tretnbler devant n'importe quelle mort, que de » féi're de fabulent récits des courses errantes dX)siris » et d*fsis, des etnbftches de Typhon, de la fuite de » Slitùrhe, d'enfants dévorés par leur père, de pèfes » tués par leurs enfants? Car telle est votre sagesses

Puis, de la comparaison des deux théologies, le polé-' ifilste passait à une autre comparaison qui avait aussi son éloquôlOcé, à celte de la décroissance graduelle du polythéisme et des progrès incessants du christianisme. € Vos syllogismes n'entraînent personne du chiristiay ni$mè à Thellénisme. Mais nous, en préchant nôtres y foi, nous diminuons votre superstition. Votre élo* 1^ quence n'arrête pas la doctrine du Christ ; mais » nous, nous n'avons qu'à nommer le Crucifié pour y mettre en fuite les démons, que vous craignez comme If des dieux. Dites-moi, où sont vos oracles? oîx sont i lès enchantements des Egypliert-s? quand ont-ils cessé, » sinon lorsque a paru la croit du Christ ? Voici qui 1^ n^est t)as moins miraculeux. Votre culte n'a jamais » été persécuté ; il est dans toute la ville l'objet de tous > les honneurs. Nous, ^n nous persécute, et eepen- » dant combien notre religion est plus florissante que

12 RBU6I0N8.

» la YAtre I Vos dieux, si respectés et si protégés^ tom- » beot» et la foi du Christ, Tobjet de tos moqueries et » des persécutions des empereurs, remplit la terre (^). » Les arguments des apologistes se pressaient dans ces conversations animées ; la parole des Justin, des Athér nagore et des Théophile revivait commentée par tout un peuple ; et, colportée de ville en ville, de généra* tion en génération, même en langue égyptienne, par des disciples qui souvent ignoraient jusqu'au nom de leurs maîtres, elle faisait son chemin, gagnait des âmes» et ne cessait d'accroître Tempire du Christ. Sans doute» dans cette Egypte, aussi superstitieuse qu'intelligente, les recrues n'étaient pas toujours sûres et sans mélange. Trompées par d'apparentes ressemblances de doctrine, entraînées surtout par un aveugle et irrésistible besoin de croyances, les populations flottaient entre les* trois religions qui partageaient le pays, passaient de l'une à Tautre, et même, pour plus de sûreté, les suivaient toutes à la fois. Les plus éclairés faisaient un choiit; la foule prenait de toutes les mains et s'abreu* vait à toutes les sources. « L'Egypte, dont tu me faisais » un tel éloge, dit une lettre célèbre de l'empereur » Adrien, je l'ai trouvée légère, mobile, changeant dé

> mode 'à chaque instant. Les adorateurs de Sérapis » sont chrétiens; ceux qui s'appellent évoques dii » Christ sont dévots à Sérapis. Il n'y a pas un chef de )^ synagogue juive, un samaritain, un chrétien, qui » ne .soit astrologue, aruspice, fabricant de drogues.

> L'évéque d'Alexandrie lui-même, quand il vient en

(*) Saint Athamasi (éd. maarina, 1777), Ktia %osMÀi AnUnMi, 74-79, 1. 1, p. 679-684.

CHRimumsiiB. 13

» Egypte, est forcé par les uns d'adorer Sérapis, par » les autres d'adorer le Christ. » Ne croyons pas de tout point cette lettre écrite dans un moment de mauvaise humeur contre les Alexandrins, qui avaient médit d'Antinous et ri de son âme changée en étoile (*). Il est plus qu'invraisemblable que, sur ce siège d'Alexandrie, non moins renommé pour les lumières que pour le courage de ses évoques» il s'en soit jamais trouvé un seul capable, je ne dis pas de s'abaisser luimême à cette hypocrite complaisance, .mais de tolérer, sans protester, une telle idolâtrie. Quant aux peuples, quant au clergé inférieur, ce mélange de pratiques païennes était un mal inévitable. En plein quatrième siècle, l'Eglise en était encore travaillée, et, nçn-seulement les Basile et les Chrysostome, mais les conciles ne cessaient de tonner contre ces restes de paganisme.

Dès le ' commencement du quatrième siècle, l'hellénisme n'était plus qu'une impuissante et mourante majorité ; insensiblement l'Egypte devenait chrétienne. L'Eglise de saint Marc était la première du monde, après celle de Rome. Par la force de son organisation, la science de ses docteurs, ses quatre-vingt-dix sièges épiscopaux, l'habileté et la fermeté de ses archevêques, elle dominait l'Egypte et la Cyrénaïque, et présentait, au milieu de la dissolution universelle, le spectacle d'une unité dont la puissance effraiera même les empereurs chrétiens.

(*) DiOM Cassios, uu, 11 ; saint Atharasb, Diêeours contre lu hellènei^ 9, p. 9, t.

Afk tCOLI^ ;^'^U|SMNpRIS.

ni

Alexandrie n'avait pas que des temples et des églises; elle avait aussi des écoles qui, pendant que son port alimentait la capitafe de l'empire, envoyaient dans tout rOrient, et jusqu'en Occident, la nourriture des intelligences ; aussi un de ses disciples la-t-il appelée un grand atelier d'instruction (*). Le Muséum fut peut-être, pour me servir de l'acception moderne d'un mot ancien, la plus grande et la plus complète J7mW5tV qui jamais ait existé. Ses chaires de grammaire, autrefois illustrées par Aristarque et Didyme, conservaient leur réputation; au troisième siècle, elles avaient un instant vu succéder à ces critiques fameux un puissant génie, attiré bientôt vers de plus hautes spéculations, Origène, « grand homme dès son enfance, y> selon l'expression de son détracteur, saint Jérôme ('). Athènes était la reine de l'éloquence; mais, pour les études scientifiques, Alexandrie n'avait pas de rivale ; son école de médecine était si renommée au quatrième siècle, qu'il suffisait à un médecin, pour assurer sa réputation, de dire qu'il avait étudié à Alexandrie (•).

Mais renseignement qui éclipsait tous les autres était celui de la philosophie. Grâce^à lui, Alexandrie voyait affluer, devant les chaires rivales des plus fameux docteurs de l'hellénisme et du christianisme, cette jeunesse

(*) Saint GRéGotM de Nazianze (éd. maurina). In tandem Cœsarii ftatris, 6, p. 201, b.

(*) Saint Jérôme, lettre 65.

(') Amhibn Marcklum, xxn.

MÉOPLATOIfIGIENS IST CHRÉTIENS. 1^

grecque qui courait partout où se faisait entendre unç éloquente parole^ et ne quittait une chaire qu'après j$:ètre pénétrée de toute la science du maître. Alexandrie^ au troisième siècle, donna la spectacle de deux écoles ennemies, les plus grandes que Ton ait jamais vues en présence, de deux enseignements dignes Tun de Tautre et presque semblables, malgré l'hostilité des convictions qui les inspiraient, et, de part et d'autre, d'une succession sans exemple de grands hommes et de vigoureu;t penseurs. C'étaient deux fleuves qui, sortis de sources différentes, fécondaient parallèlement les mêmes contrées et se rendaient d'un cours également majestueux au même océan.

Ici Plotin, Porphyre et JambUque, là saint Pantène, Clément d'Akxandrie et Origène, luttent de génie, s'entourent de toutes les lumières de la raison et évoquent à l'envi les plus grandes autorités du passé, les uns pour ranimer au soufile de la philosophie les croyances du paganisme mourant, les autres pour répondre aux sarcasmes des Lucien et des Celse, et montrer à leurs sceptiques contemporains que la religion nouvelle ne se contente pas de dire: n'examiûe:^ pas, mais croyez (*). Des deux côtés, c'est la même sincérité de conviction, la même élévation de pensée, le même amour et la même idée de la science, qui, pour les uns et les autres, est une aspiration vers Dieu, qui lui-même est la science et la possède dans sa plénitude. C'est au même but que tendent les doctrines rivales; retirer le monde du marasme où l'avait jeté la dissolvante morale d'Ëpicure, pour le purifier et le retremper dans

(*) Celse, dans Origène.

16 ÉCOLES d'alexandrib.

la vivifiante connaissance de Dieu et de soi-même. Ce sont les mêmes erreurs, les mêmes vices qu'elles combattent : Plotin semble Tallié de Clément d'Alexandrie contre les extravagances des gnostiques ; il se sert des mêmes armes qu Origèue contre les folies de l'astrologie judiciaire.

Malgré Thostilité des convictions et une guerre sans relâche, c'est, de part et d'autre, la même estime pour d'illustres adversaires : les philosophes viennent entendre les docteurs chrétiens, et les docteurs chrétiens suivent les cours des philosophes (*] ; c'est le même respect, la même admiration, sinon pour toute la doctrine que Ton combat, du moins pour ce que l'on y trouve de grand. Si Plotin s'arrête scandalisé, quand il voit le Verbe fait chair, c'est avec enthousiasme qu'il lit le commencement de l'évangile de saint Jean ; si parfois Clément et Origène s'abandonnent à des invectives contre la vanité de la sagesse humaine, ils attribuent un rôle providentiel et une origine divine à la philosophie grecque, ils regardent la lumière qu'elle répandit dans le monde comme une illumination du Yerbe, ils appellent Socrate et Platon des hommes inspirés, des prophètes, qui, comme ceux d'Israël, préparaient la venue du Christ (•).

(*) Origène^ cité par Eusiss, HisL eecL, vi, 19, p. 179.

(*) c Si la philosophie ne peut embrasser toute la vérité, elle ne 9 laisse pas de préparer Tàme à renseignement moral. De même » que Dieu a youIu procurer le salut des Juifs en leur donnant des > prophètes^ ainsi il a suscité des prophètes parmi les plus distini gués des hellènes. Ainsi Grecs et Juifs ont été instruits par les i testaments dixers d'un seul et même Seigneur, i CûtHiiiT d'ÀLEXANDRii^ Stromatês^ t. 3, p. 656.

NÉOPLATONICISlffS ET CHRÉTIENS. 17;

€e sont, dans chaque école, les mêmes témérités d'exégèse» les mêmes audaces d'allégorie. Plotin et ses successeurs ne se livrent pas à plus d'efforts d'imagination pour faire remonter leur doctrine d eux à Platon, de Platon à Homère, et d'Homère à Hermès, le premier anneau de cette chaîne d'or, qu'Origène, pour retrouver, suivant son expression, les clés du grand édifice de l'Ecriture et adapter chacune à la porte qu'elle doit ouvrir (^]. Du moins, ces audacieux interprètes se réuniront-ils pour proclamer de concert, au milieu des excès d*un polythéisme insensé, l'unité divine et, malgré de profondes différences, jusqu'aux trois bjpostases de l'éternelle triade. Ecoulons un disciple du Christ parler des nouveaux disciples de Platon: « Lorsqu'ils » admettenttroishypostasesenDieu, dit saint Cyrille, et » emploient le nom même de la Trinité, ils sont d'ac* » cord avec nous, et il ne leur manquerait rien, si, » pour faire concevoir l'unité de Dieu, ils voulaient » appliquer aux trois hypostases le terme de consub- » stanliel (*). »

Même élévation dans la morale des deux écoles. Si les disciples de Platon enseignent ce qu'est l'Ame, d'où elle vient et où elle va, ce qui l'abaisse et ce

l*) (I L*Ecriture inspirée ressemble à une maison qui a beaucoup « d*appartements fermés; toutes les clés sont tellement mêlées et I dispersées dans Tédifice, qu*aucuDe ne se trouve sur la porta » qu'elle ouvre. C*est un grand travail que de retrouver toutes ces I clés et d^adapter chacune d'elles à la porte qu'elle doit ouvrir. » OuGÈME^ In Psalmos^ t. I^ p. 527. — Etude historique §1 littéraire sur saint Basile, p. 287 et suivantes.

{*) Saint Cyrille d'Alexandrie, contrélJulien, yiu, p. 270. — Voyez encore, au livre i, p. 32 et 34.

18 ÉCOLES d'albxandrie.

q«ri là relève, quel eât poar elle Tesclayage et quelle est la liberté (^), Ortgène loue la philosophie et ses amants, la vie qui convient aux êtres doués de raison» la recherche des vrais biens et la fuite des vrais maux ; puis, plaignant les ignorants, qui, comme les brutes, errent à Taventure, aveugles que n*éclaire point Tintelligence, il conclut que, sans la philosophie, il est impassible d'être pieux (*). C'était la même pratique de cet austère enseignement» le même ascétisme^ le même dédain des choses de la terre. Plotin et Porphyre ne rivalisaient pas moins de sévérité mystique que de science avec leurs glorieux adversaires. Ils étaient honteux, disent leurs historiens, d'avoir des corps (').

Quelle reconnaissance, quel enthousiasme, ou plutôt qtelle vénération n'inspiraient pas de tels maîtres I Leurs disciples n'en parlent que comme d'êtres divins et sacrés. Apollon lui-même, dans Porphyre, chante Plotin, un ami qui lui est cher, et l'appelle un génie qui était homme (*). « Tu es heureux, ô Plotin, s'écriait » un Egyptien, au lieu d'un être d'ordre inférieur, » tu as un dieu pour génie {'). » C'est avec une effusion plus vive encore que Grégoire Thaumaturge remercie son ange, le maître particulier de son âme, de l'avoir conduit à Origène, cet homme sacré. « Il me prit, » ajoute-t-il, dès le premier jour, qui fut réellement » le premier et lé plus doux de ma vie. Sa parole,

(') LiBANius^ ôp.« t. II, p. 265.

('} Saint Grégoire Thauhaturge, Or, panegyr, ad Origenem, Mogimliae, iéOA, p. 189.

(*) Porphyre, Vie de Plotin, 1 ; Eunape.

(4 Porphyre, Vie de Plotin, 22.

l») Ibi^, 10.

NÉOPLATORIQIXHS ET OBEiTIENS. 19

» éomme une force dhrine, noas fixait immobiles » auprès de lai. il noua perçait du trait 4»

» l'amour, non d'un trait facile à émousser; niais aoéré » et vietorieux, celui de la science et de la charité. » Kotts nous attachions à lui comme Jonathas à » David.... Maintenant, 6 tète chérie, làve*toi, prie el » laisse-nous partir. Présents, tes sacrés enseignements » nous sauvaient ; absents, que tes prières nous proté- » gént i Rends-nous A Dieu qui nous a condaits vers » toi C). »

Ail quatrième siècle, Técole chrétienne est désormais partout, au foyer domestique, dans l'église, an déseré, dans les monastères de saint Antoine. Mais, pendant que VEglise absorbe tout, les jeunes gens, hellènes et chrétiens « se pressent devant les chaires des sucée»* seurs de Plotin et de Jamblique. Grégoire de Naziilnzeet son frère viennent, du fond de la Cappadoce, leur demander la science de toutes choses ; Synésius, vingt-cinq ans après^ y reçoit de la savante Hypatie les germes qu'il développera dans ses poétiques loisirs et su^ le trône épiscopal de la Cyrénaïque. Nul doute qu'aivant eux Arius et Athanase n'en aient rapporté cette connaissance des lettres profanes qu'ils se reprochaient mutuellement et la vigoureuse dialectique avec laquelle ils se combattaient.

Grâce à cette large et libérale éducation, la Grèce, avec son admirable langue, sa littérature et sa philosophie, entrait plus que jamais dans l'Eglise. L'esprit d'examen, la réflexion et la méthode sondaient, contr(y-

p) Saiht Ghê^M THAUHÀtURit, Or, pansg^, aâ OHgMèfk, P98sim.

20 ÉCOLES D*ÂLRXANDRIB.

latent, expliquaient les mystères de la foi. Avides de ^ tout savoir et de tout pénétrer, ces vives intelligences voyaient s'ouvrir devant elles de nouveaux horizons, ^ qui, le plus souvent clairs et transparents, ne laissaient pas parfois de s'obscurcir de nuages et de dérober la vérité. Les meilleures choses ont leur excès: les jeunes chrétiens rapportaient des écoles une raison plus forte et plus éclairée ; mais, pendant que les uns, la contenant dans de justes limites, savaient lui faire contrôler la foi sans la laisser entrer en révolte contre elle, d'au* très, s'abandonnant aux aspirations naturelles de l'esprit humain et aux témérités d'une curiosité indocile, mettaient tout en question et ne reculaient devant aucune nouveauté. Ainsi la raison, qui, à la voix d'un Clément ou d'un Origène, remplissait les églises, y jetait en même temps le trouble et la division.

Le grand docteur d'Alexandrie tout le premier n'avait échappé ni à ces audaces de la raison, ni aux rigueurs par lesquelles TEglise effrayée tentait de les réprimer. Si IPorphyre, son admirateur sincère autant qu'ennemi ^ acharné du culte chrétien, ne lui pardonnait pas de € corrompre la science par le mélange de la philosophie et du christianisme, » l'évêque d'Alexandrie, Démétrius, retournant l'accusation, le voyait avec une inquiétude croissante appliquer à l'enseignement de la foi la méthode et les doctrines du platonisme. En 231 , un synode, réuni contre lui, le bannissait de sa chaire et d'Alexandrie, en lui adressant, comme à un titan révolté, cette iière apostrophe : « Comment es-tu € tombé du ciel, astre brillant? » et, semblable aux grands citoyens d'Athènes qui ne recevaient d'autre prix de leurs services que l'exil, Origène, pour continuer son

Page 1