‹ Saint AugustinChapitre 28 sur 292 · Confess., lib. IX, c. iv, n° 10 ; 1. 1, col · texte numérisé non relu

Confess., lib. IX, c. iv, n° 10 ; 1. 1, col

5. 1° (Augustinus) v.Ergo cùmsint dux res quœdam scientia et ratio,

PER SCIENTIAM PERVENIMUS AD RATIONEM, «H PER RATIONEM AD SCIENTIAM?»

(Evodius) « Utraque res sihimet quantum arbitror, ita nexa est, ut per ALTERUXRAM AD ALTERAM PERVENIRI possiT. Namquc ad ifsam TationeiR non perveniremur, nisi ad eam perveniendum esse sciremur. » Les deux phrases d'Evodlus ne forment pas une suite très régulière. Leur signification pourtant est qu'il n'y a pas de raison philosophique sans une science philosophique actuelle (c. xxvi, n" 50; t. I, col. 1064). — 2" « Ratio sit quidam mentis aspectus, ratiocinatio autem rationis inquisitio, id est aspectus illius, per ea qux aspicienda sunt, motio... Ex quo liquet, aliud esse aspectum, aliud visionem; qux duo in mente rationem et SCIENTIAM nominamus. » L'effort, animi aspectus, se distingue ici de la vision, et c'est à la vision qu'Augustin donne le nom de science. Mais la science dont il parle, ce n'est pas, proprement, l'intelligible considéré en soi-même, c'est lintelligible en tant que connu de nous, visionem; c'est, en un mot, notre vision intellectuelle. Et sans doute, notre vision diffère

^i SAINT AUGUSTIN.

Texpression philosophique du fait : expression bien réfléchie et d'autant plus importante que saint Augustin s'adresse à son ami Honoratus, c'est-à-dire à un philosophe, et qu'il le traite comme tel. Augustin avait autrefois poussé Honoratus au Manichéisme ; il veut maintenant transformer l'intelligence d'Honoratus et faire d'elle une intelligence chrétienne. Mais Honoratus, qui actueUement pense en manichéen, reste inaccessilile. Quelles sont donc les ressources que la discussion purement intellectuelle permet de mettre efficacement en œuvre? Quelle action réeUe peut-on compter d'exercer sur une intelligence philosophique ? Et lorsque enfin il s'agit d'une intelligence qui s'égare, quelle possibilité actuelle de voir juste lui peut-on attribuer?

<( Voici, dit saint Augustin, une très difficile question. Comment, en effet, étant insensés^, pourrons-nous trouver le sarge (auquel nous reconnaîtrons le droit de nous instruire)? Il est bien vrai que personne ne prend ouvertement le titre de sage ; mais beaucoup, par un moyen détourné, s'en prévalent. Or, sur les choses mêmes dont la connaissance constitue la sagesse, ils sont dans un tel désaccord, que nécessairement on a l'alternative : ou bien aucun d'eux n'est sage, ou bien un seul d'entre eux est sage. Et quel est donc celui-là? Pour l'insensé qui s'en informe, il n'existe aucun moyen de discerner et d'apercevoir; du moins, je n'en vois aucun. Car enfin,

de l'effort qui l'a préparée, mais elle ne diffère pas de ce qui est actuellement notre intelligence active ou effective (c, xxvii, n" 53; col. 1065).

1. Dans ce passage, insensé signifie quiconque se trompe; sage signifie le philosophe qui connaît la vérité.

pour discerner à certains signes une réalité, il faut connaître cette réalité dont les signes sont là. Mais Tinsensé ignore la sagesse. Et sans doute, s'il s'agit d'or et d'argent, ou d'autres choses semblables, on peut les reconnaître à la vue, et cependant ne pas les posséder. C'est le contraire pour la sagesse : l'esprit de celui qui en est privé, n'a pas d'yeux qui la puissent voir. Le sens corporel, en effet, nous fait atteindre des objets extérieurs à nous; aussi, nous est-il possible de percevoir par la \Tie certaines choses étrangères à nous, desquelles nous ne possédons rien, et dont nous n'avons pas même l'analogue. Ce qui, au contraire, se perçoit par l'intelligence, réside dans l'intérieur de l'esprit; posséder cela, ce n'est pas autre chose que le voir. Or, l'insensé ne possède pas la sagesse ; donc, il ne connaît pas la sagesse. Ce n'est point, en effet, par les yeux qu'il pourrait la voir ; mais il ne peut ni voir la sagesse sans la posséder, ni la posséder tout en restant insensé. Il ignore donc la sagesse; et, tandis qu'il l'ignore, il ne peut la connaître (la discerner) ailleurs. Un homme ne peut jamais, tant que dure son état d'insensé, arriver à la conviction certaine d'avoir trouvé le sage, à l'égard de qui, se montrant obéissant, il sera délivré du si grand mal de la folie ^. »

Voilà bien, sur ce sujet, la page la plus forte, et plus encore, la seule page totalement vraie que, d'Aristote à Kant et au delà, un illustre philosophe ait écrite. Elle contient l'histoire réelle de l'intelligence. Car enfin,

1. De UtilUate credendi, c. xflt, n° 28; t. VIII, col. 85-86. ^^

si un philosophe ignore la vérité , il n'a actuellement aucune force effective pour la reconnaître i. Saint Augustin enseigne cela avec insistance; il rappelle que voir intellectuellement une doctrine, et la posséder en soi-même, c'est-à-dire la juger véritable, correspond à un seul et même état ; il y a identité entre l'adhésion actuelle à une doctrine et la force actuelle de raisonnement philosophique , ou plus brièvement : il y a identité entre la conviction doctrinale et la raison philosophique actuelle; donc, si actuellement on n'adhère pas à la vérité, on n'a pas non plus la force actuelle de percevoir en philosophe la vérité-. Il ne suffit pas encore à saint Augustin d'avoir ainsi exprimé deux fois ce fait fondamental. 11 compare l'examen philosophique des doctrines à l'examen des objets extérieurs : nous plaçons devant nous de l'or ou de l'argent, ou toute autre chose extérieure, et, sans posséder aucun de ces objets, nous les voyons, nous en reconnaissons la nature ; mais il n'en va ,pas de même pour la doctrine : le philosophe qui ne connaît pas la vérité n'a pas la ressource de la regarder devant soi, de l'examiner comme l'on examine un lingot, de la juger comme on le juge, de prononcer sur elle et enfin de l'accepter 3. Ce philosophe, quelle que

1. Non enim sapientiam mentis ejus oculo, qui ea careat, viderifas est.

2. Voici le texte très important : n quod intellectucapitur, intus apud animum est : nec id habere quidquam est aliud qtiam videre. Carf.t

AUTEM STL'LTUS 8APIENTIA : NON IGITLR NOVIT SAPIENTIAM ».

3. Non enim ut aurum et argcntum^ cœteraque id genus, et cognoscere cum videas, et non habere concessum est, ita sapientiam mentis ejus oculo, qni ea careat videri fas est.

soit son erreur, n'a pas, actuellement, une raison apte à percevoir la vérité, ni même apte à conclure que d'autres pourraient l'y conduire ^.

Le mot du traité de Y Ordre et le chapitre de Y Utilité de croire se rapportent au pur raisonnement ou à la pure possibilité de bien juger intellectuellement une doctrine. Mais la formation intellectuelle du philosophe est bien plus complexe que celle du géomètre. Une philosophie, en eflet, est une conception de l'univers : elle exprime donc l'homme tout entier; et c'est à cause de cela que l'intellection philosophique la plus soutenue, et on pourrait dire la plus froide, implique une adhésion profonde à toute une doctrine, et qu'elle suppose une détermination de la volonté. Saint Augustin l'avait éprouvé lui-même; on a vu, par le récit des Confessions, comment s'était accomplie dans l'âme d'Augustin la transformation totale. Il veut, de même, que les autres se transforment'-.

Il proclame que Y insensé, tant que son état persiste, ne peut discerner le sage auquel il devrait s'attacher : « Donc, ajoute-t-il, pour cette effroyable difficulté, puisqu'il s'agit de religion. Dieu seul peut donner le

1. Non potest, quamdiu stultvs est, qiiisquam cehtissima. cognitione invenire sapientem, cui obtemperando tanto stultitix malo liberetur.

2. Voir [397] Contre VÉpître du Fondement (c. ii, n" 2, et c. m, n*^ 3". — On trouvera d'autres références en note. La liste des passages serait infinie : voir plus bas (c. V, paragr. i) sur l'orgueil philosophique.

remède*.» Religion, c'est ici la conception chrétienne totale qu'il s'agit de substituer dans une intelligence à la conception manichéenne. Il venait de dire au même Honoratus : « Si vous vous sentez agité de ces préoccupations (qui avant ma conversion étaient les miennes); si vous avez un semblable souci de votre âme; s'il vous paraît que déjà vous avez été suffisamment ballotté, et si vous voulez mettre un terme à tout ce travail : suivez le chemin de la discipline catholique, telle que depuis le Christ, et par l'intermédiaire des apôtres, elle est venue jusqu'à nous, et telle qu'elle doit passer à nos descendants 2. » C'est la situation de Pascal dans la règle des partis, et c'est, avec moins de vivacité, le même langage.

Plusieurs années auparavant, lorsqu'il se préparait au baptême, il écrivait : « (La vérité) se dévoile à celui qui vit bien, qui prie bien, qui étudie bien 3. » — « Ayez foi constante en Dieu et abandonnez-vous à lui de toutes vos forces. Ne cherchez pas à vous appartenir et à rester en votre pouvoir*. » — « Vous ne verrez jamais la vérité, dit-il aussi à Romanien, à moins d'entrer tout entier dans la philosophie ^. » Ce qui, en cet endroit et à cette époque, signifie : à moins que vous ne purifiiez votre existence.

Il écrit en 388 : « Grâce à la providence divine, il

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