I. Migne, Patrol, lat,, t. LXV, col
a. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII^ 34«
leurs fils pour avoir du pain. La situation de la Cappa* doce, éloignée de la mer, séparée de tout port par des montagnes, rendait le ravitaillement presque impossible. Personne ne parait l'avoir tenté. Les magistrats, comme frappés de stupeur par une calamité sans précédent, ne prirent pas de mesures pour subvenir à la détresse publique. Un seul homme se rencontra : Ba*^ sile. Quoique dépouillé déjà d'une partie de sa fortune, il conservait encore quelques biens. La succession de sa mère Emmelie, qui venait de mourir, lui avait reconstitué un patrimoine. Il vendit tout ce qu'il put. Avec les fonds ainsi recueillis, il fit venir toutes lesprovisions qu'il fut possible d'acheter. En même temps, faisant honte aux riches spéculateurs, qui conservaient dans leurs granges du blé qu'ils espéraient vendre au poids de l'or, ils les contraignit, par l'autorité de la parole et de l'exemple, à ouvrir ces criminelles réserves. Les dons en nature, les souscriptions affluèrent. Par les soins de Basile, on vit, sur les places de Cësarée, se rassembler la multitude des indigents, hommespâlis par la faim, femmes hâves, décharnées, enfants se soutenant à peine ; ceux mêmes des Juifs, dit un contemporain, étaient admis. Dans de grandes marmites cuisaient les légumes, assaisonnés de sel, dont Basile avait organisé la distribution. Lui, aidé de ses serviteurs et de quelques personnes charitables, servait les portions, les reins ceints d'un tablier. L'heure de l'office étant venue, on le voyait de ces cantines populaires se rendre k l'église. Là, d'une voix émue, il distribuait à tous, pauvres et riches, le pain plus précieux encore de la parole divine*. Alors fut prononcée son
I. Saint Grégoire de Nysse, In laudem fratris Basilii; saint. Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII^ 34-36,
éloquente homélie sur la sécheresse et la famine, peutêtre aussi celle où, pour combattre les blasphèmes inspirés par la souffrance, il prouva que ce n'est pas Dieu, mais notre propre perversité, qui est l'auteur des calamités dont nous souffrons ; peut-être encore son homélie sur les riches, et le beau discours sur Tavare dont parle l'Évangile, qui, au moment où il va construire des granges plus vastes, est emporté subitement par la mort*.
Basile n'est encore qu'une simple prêtre, mais ses vertus et ses services rayonnent sur tout l'Orient chrétien. Les meilleurs évêques, les plus fermes soutiens de l'orthodoxie, sont ses amis et le traitent en égal. Il possède au plus haut degré ce don de l'autorité, que l'éclat même des fonctions ne confère pas, si on ne l'a reçu d'ailleurs. Les paroles fermes, mesurées, où le commandement naturel se tempère de courtoisie, forment déjà la caractéristique de sa correspondance. Qu'il donne à des religieux des conseils sur leur vocation, qu'il écrive à un père pour lui reprocher de traiter durement ses fils, qu'il recommande à des magistrats ou à des agents du fisc de ménager des contribuables ; qu'animé, comme saint Paul, de «e la sollicitude de toutes les Eglises, » il console les diocésains de Néocésarée ou d'Ancyre de la mort de leurs pasteurs, ou confie à Eusèbe de Samosate les inquiétudes que lui cause la ville de Tarse, menacée peut-être d'un retour offensif de l'arianisme, l'homme de gouvernement, pour qui nulle question n'est trop vaste, ou nul intérêt trop petit, se reconnaît toujours dans son langage. Si inté-
I. Saint Basile, Homilia VIII dicta tempore famis et siccitatis ; Homilia IX quod Deus non est auctor malorum; Homilia Fil in divites; Homilia VI in illud locum evangelii : Destruam korrea et majora aedificabo.
ressantes que soient les lettres que Ton peut, avec vraisemblance, rapporter à cette période de sa vie*, nous ne saurions les analyser ici ; on nous permettra de nous arrêter seulement à la correspondance de Basile avec Césaire, le frère de Grégoire de Nazianze. Ce sera l'occasion d'esquisser rapidement une figure de savant, de fonctionnaire, et finalement de saint, qui se détache avec un curieux relief sur l'histoire de ce temps.
Césaire était, comme Grégoire, le fils de cet ancien professeur de rhétorique, jadis païen, converti au christianisme par les prières et l'exemple de sa femme Nonna, qui, déjà vieux, fut élevé au siège épiscopal de Nazianze. D'abord compagnon d'études de Grégoire en Cappadoce, Césaire le suivit a Césarée de Palestine; là, trouvant un enseignement excellent pour la rhétorique, mais médiocre pour les sciences, vers lesquelles le portait un goût irrésistible, il quitta son frère afin d'étudier la géométrie, l'astronomie et la médecine à Alexandrie. Devenu excellent médecin, il partit pour Constantinople, où il acquit une prompte renommée. Les plus séduisantes perspectives s'ouvrirent à son ambition. On sollicita pour lui, de Constance, le titre de médecin de la cour; un siège lui fut offert au sénat de Constantinople; un riche mariage lui fut proposé. Se dérobant, pour un temps, à ces honneurs et à ces espérances, Césaire revint en Cappadoce ; il avait hâte d'embrasser ses parents et de revoir sa terre natale. Mais il retourna bientôt à Constantinople ; il y fut bien reçu, entra très avant dans l'intimité de l'empereur, et se fit estimer de tous par sa science professionnelle, la pu-
I. Dans l'édition bénédictine des Œuvres de saint Basile, la première classe des lettres; Migne, Pair, grâce», t. XXXII, col. 219 et siiiv.
reté de ses mœurs, son désintéressement. Quand Julien eut succédé à Constance, la situation de Césaire ne fut pas ébranlée. Les mesures prises par Julien contre \es familiers de Constance ne Tatteignirent pas. Le nouvel empereur sembla mettre son amour-propre à séduire Césaire et à le gagner à sa cause. Ce fut le motif d'une grande inquiétude pour Grégoire et pour le vieil évêque de Nazianze. Celui-ci ne prononçait plus le nom du brillant médecin, tant la faveur de Julien lui semblait un outrage ; quant à Nonna, son époux et son fils la tenaient soigneusement dans Tignorance : on craignait une émotion trop vive pour son âme ardente, d'un christianisme un peu farouche. Elle qui se faisait une loi de ne pas donner la main à une païenne et de ne jamais passer devant un temple d'idoles*, comment eûtelle supporté la présence d'un de ses enfants près d'un empereur apostat, persécuteur de lareligion chrétienne ? Grégoire écrivit tout cela à son frère : « Quelle honte pour le fils d'un évêque ! et quelle situation va être la tienne parmi la catégorie méprisée des chrétiens qui tolèrent et se laissent tolérer, ou dans les rangs plus méprisés encore de ceux qui, par ambition, font des choses indignes de leurs croyances ! » A ces éloquents reproches, Grégoire joint une considération capable de toucher un riche bourgeois de la Cappadoce, assez solidement établi en ce monde pour être inexcusable de risquer l'honneur au service de la fortune : « Sans aucun doute, nous possédons assez de bien pour vivre honnêtement et libéralement, si nous savons régler nos désirs*. » On ne sait quel accueil Césaire eût fait à ces remontrances, mais la hâte de Julien précipita la solu-
I. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XV III ^ lo. a. Saint Grégoire de Nazianze, Ep^ 7.
tion. Les apostats aiment à entraîner les autres dans leur chute : au désir de faire un prosélyte se joignait, chez l'empereur païen, la joie perverse de corrompre le fils et le frère des deux Grégoire de Nazianze. Rien ne fut négligé : promesses d'honneurs, d'argent, arguments captieux. Césaire aimait beaucoup la vie de la cour, mais il était sincèrement pieux. Il repoussa les promesses et réfuta les arguments. Ne craignant pas d'élever la voix en présence de son souverain : « Je suis chrétien, cria-t-il, et le serai toujours. » Julien se sentit vaincu ; dans le langage d'oracle où il se complaisait : « L'heureux père ! dit-il, mais les malheureux enfants ! » C'était la rupture : Césaire abandonna ses charges et revint à Nazianze.
La mort de Julien réveilla son ambition. II se hâta de revenir à la cour pour se mettre au service de Jovien, puis de ses successeurs. En 368, il était en Bithynie avec le titre de questeur, quand, à Nicée, où il résidait, survint un tremblement de terre qui fit d'innombrables victimes. Césaire fut un des rares survivants; on le tira, blessé, du milieu des décombres. Ce fut pour Grégoire l'occasion de lui prêcher la retraite. Il lui envoya une lettre pressante pour l'engager à se donner tout entier, désormais, au service de Dieu*. Basile écrivit à son tour. L'objet apparent de sa lettre est de féliciter Césaire d'une délivrance presque miraculeuse ; le but réel est de commenter pour lui les leçons de la Providence. « Nous aurons beaucoup gagné, si nous âommes résolus à demeurer dans la disposition où nous avons été au moment du péril. Alors s'est montrée à notre esprit la vanité de la vie ; nous avons compris qu'il n'y a rien de solide dans les choses humaines et