R. P. DOM JEAN IL
E AN Birel, que l^on trouve encore écrit Birelle,naquit à Limoges. Désireux de se donner tout entier à Dieu dans la solitude, il quitta le monde, entra à la Chartreuse de Glandier, où il fit Profession, et devint, quelques années plus tard, Prieur de ce Monastère. Il était à la tête de celui de Bonne-Foi, lorsqu'il fut élu Général de l'Ordre.
Homme d'une science remarquable, d'une vie admirable et d'une sainteté éminente, Dom Birel jouissait d'un grand ascendant non seulement près
' Anonymus ap. Ed. Martène, ut supra, t. VI. — Morozzo op. cit. p. 24. — Dom Pétréius, Elucid. trad. d'Adrian Driscart, p 33 1 — De Tracy, op. cit. p. 258.
de ses Religieux, mais encore près des Évêques et des Cardinaux. A la mort du Pape Clément VI, en i352, il fut sur le point d'être élevé au Souverain Pontificat. La majorité du Sacré-Collège désirait son élection, mais le Cardinal de Talleyrand- Périgord, craignant la sévérité de ce Moine austère, fit tous ses efforts pour dissuader ses collègues. « Ce Moine — disait-il — ne se soucie de personne. Pour F Eglise, il se comporte en guise de lion fort et courageux. » Les voix se portèrent sur Innocent VI.
Le nouveau Pape, reconnaissant le mérite du Général des Chartreux, lui offrit la pourpre cardinalice ; dans son humilité, Dom Jean Birel refusa toujours d'accéder au désir du Souverain Pontife. «Mais, mon Père, — disaient parfois ses amis — vous avez cependant été sur le point d'être Pape. Moi Pape! répondait-il avec un doux sourire, je ne suis qu'un pauvre Moine, je vivrai et mourrai dans mon cloître et pas ailleurs. » Il était en commerce de lettres avec Innocent VI , les Cardinaux , les Évêques, les princes les plus remarquables de son temps, et travaiUait ainsi à la réforme des abus qui tentaient de s'introduire dans l'Eglise. Son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes l'engagea à écrire, dans diverses circonstances, à de hauts personnages pour les porter à la pénitence. Sa sainteté lui attira la confiance et la vénération des plus grands seigneurs : Amédée VI, comte de Savoie, le choisit pour confesseur, tandis que Humbert II, dernier Dauphin de Viennois, entra selon ses con-
seils dans l'Ordre de Saint-Dominique, après avoir cédé ses Etats à Charles, petit-fils de Philippe de Valois, le i6 juillet 1349, à la condition que les fils aînés des Rois de France porteraient le titre de Dauphins. Ainsi fut réunie à la couronne la patrie des Allobroges et des Voconces, ainsi furent données au royaume des frontières naturelles et sûres. Le Révérend Père avait pris une part, au moins indirecte, à cette affaire si utile pour la France.
Notre auteur favori, en parlant du « Révérend et saint Père Jean Birellius, » dit : « C'estoit une chose admirable en notre sainct qu'il estoit aussi expert en la vie contemplative que active -, car il estoit aucunes fois tellement ravy, qu'il resscmbloit plustot à un ange qu'à un homme, mais en après il descendoit en la campagne de la vie active. » Ce saint Solitaire poussait la mortification jusqu'à l'héroïsme. Dom Dorland nous apprend qu'il portait sur la chair un cilice beaucoup plus rude que les autres Religieux de son Ordre. « il estoit plein de nœux et serré de toute part d'un poil très âpre, avec des manches comme une chemise pendant jusques aux genoux. »
Cette vie de pénitence, d'austérités et de sainteté était si admirable que le célèbre poëte Pétrarque se sert des expressions les plus élogieuses lorsqu'il parle du Vénérable Général. Il écrivait : « Ita « ego te stupens et ve^ierabundus^religiosissùne viy^ (( quasi alloquar in te Christmn, qui hospes beati- « ficus tuum procul dubio pectus inhabitat. Anima « enim justi sedes est Dei. Illius est donum, qiiôd
« inter hommes peccatores, qidbiis Oi^bis abimdat, « et Angeli vitam et Angelicam famam habens per « densissimas tetiebras seciili nosîj^i^ 7iovimi miindo « s/dus effulgeas et e Cartusiœ sublimi speculo^ « veliit ex Orietîtalis jiigî vertice Lucifer matuti- « nus irradias. » Ces éloges valurent au chantre de Vaucluse, les reproches les plus sévères de la part de l'humble Général.
Pétrarque était entré en rapport avec le Révérend Père Dom Birel, en venant à la Grande Chartreuse visiter son frère Dom Gérard. Peu de temps après cette visite, il écrivait au Général : « Vous m'avez reçu avec une bonté tout exceptionnelle et accueilli comme un enfant de la maison ; j'étais venu voir mon frère, Dom Gérard, et croyais n'avoir que ce seul frère à la Grande Chartreuse, et j'ai vu bientôt que j'avais un frère dans chaque Religieux du couvent. » La lettre est datée du 25 avril i353.
Une vie si sainte devait se terminer par la mort la plus précieuse devant le Seigneur. Dom Jean Birel rendit sa belle âme à Dieu, le 6 janvier i36o, fête de TÉpiphanie. Un Chartreux nous a transmis le récit des derniers moments du pieux Général : « Après avoir reçu les derniers sacrements, il désira rester seul, et se traînant comme il put à l'oratoire de sa cellule, il y demeura de longues heures en oraison, prosterné à terre et versant des larmes abondantes. Un Frère entendant ses soupirs, entra tout effrayé pour en connaître la cause et le trouva presque à l'agonie. La Communauté se rassembla
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aussitôt; selon Fusage, un des Moines lut à haute voix la Passion de Notre-Seigneur, que le vénérable moribond écouta avec le plus grand respect, ayant assez de présence d'esprit pour reprendre le lecteur par un signe lorsqu'il faisait quelque faute. Enfin, lorsque Ton commença les litanies des saints, le Révérend Père Dom Jean Birel rendit doucement son âme à Dieu. »
Le Pape Innocent VI, ayant appris la mort du Général des Chartreux, dit en pleurant : « Hélas le plus sainct Religieux et le plus sçavant clerc du monde est mort ce jourd'huy. » Au moment de mourir, ce même Pape disait : « A la mienne volonté, que mon âme parut si innocente devant Dieu que l'âme de ce bon Père Jean, laquelle je crois avoir esté toujours très agréable à Nostre-Seigneur. » Dorland rapporte que le Cardinal Talleyrand luimême fut vivement ému de la mort de Dom Birel. Dans sa douleur,il s'écria: « malheur à nous Cardinaux qui n'avons voulu avoir un tel Pasteur. Je Pay défendu et voyla pourquoy malheur à moy parce que j'ay fait tort à nous tous et grandement nuit à la Saincte Église. » Peut-on prononcer un plus bel éloge funèbre ? De nombreux miracles eurent lieu à son tombeau, et les Chartreux le considèrent comme un saint ^ .
■• Brevîs Histor. ap. Martène, Amplissima Collectio, t. VI. — Baluze, Papes d'Avignon, t. I, p. 776. — Pétrarque, lib. XV, Epist. VIII. — Adrian Driscart, traducteur de Dom Dorland, liv. IV, chap.xxiu. — Pierre Sutor, op. cit. lib. II, cap. viii. — Raynaldi, Annales, t. XVI, n. 25. — La Grande Chartreuse par un Chartreux,p. 70 et sq.
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R. P. D. HÉLISAIRE de GRIMOARD.
i36o — iSôy.
ÉLISAIRE de Grimoard, que des auteurs nomment Elzéar Grimoaldi ou Grimaldi, était issu d'une illustre maison originaire de France. Son père, baron de Grissac, avait épousé la dame de Sabran, sœur de saint Elzéar, et de cette union était né dom Hélisaire. Jeune encore, il s'ensevelit dans la solitude de la Grande Chartreuse, y fit Profession, et plus tard lorsque le Pape Urbain V, son oncle, lui offrit la pourpre cardinalice, il la refusa, préférant la vie cachée en Dieu au prestige des honneurs. Au moment où il fut élu Général de l'Ordre, dom Hélisaire gouvernait le Monastère de Bon-Pas, au diocèse d'Avignon.
La vie du saint Prieur ne fut qu'une mortification continuelle. «Il fut, — dit le traducteur de Borland — de telle austérité et de si grande abstinence, qu'il ne s'est trouvé de semblable après Landuinus, dont aucuns disoient qu'il surpassoit les bornes de la nature, et estoit cependant tellement absorbé en son Dieu, qu'il joindoit souvent en oraison, la nuict avec le jour. Il estoit accoutumé au milieu des plus grandes froidures de l'hyver de marcher pieds et teste nues, estant si étrangement échauffé du feu divin qu'il ne sentoit les autres fsux Personne ne scauroit conter l'exercice continuel de ses jeusnes, veilles et abstinences, cause
pour quoi ses frères le voyoient souvent et d'esprit et de corps élevé en Dieu, où il alloit participer aux plus hauts secrets de son Seigneur, dont retourné à soy, il sembloit estre remply de si grande ioye et allégresse spirituelle, qu'il estoit si oublieux de soy-mesme que surpassant les autres en chantant, il élevoit sa voix extraordinairenient aux louanges de nostre Dieu, dequoy il en concevoit une grande peine et confusion en soy-mesme, après que Foffice estoit achevé. »
Un fait rapporté par un vieux chroniqueur nous montre que les affaires du monde lui étaient à charge et que son seul désir était de vivre inconnu. Son parent le Cardinal de Mende lui écrivait fréquemment. Dom Hélisaire se contentait de répondre très brièvement et à de rares intervalles sur un mauvais morceau de papier ou de parchemin. Le Cardinal s'en offensa et fit dire au Général des Chartreux que s'il continuait d'en agir ainsi, il ne lui écrirait plus. «C'est précisément ce que je désire, » se contenta de répondre le vénérable Solitaire.
Cet homme si austère pour lui-même, avait le cœur rempli de la plus tendre charité pour les autres ; il savait compatir à la faiblesse de ses Religieux et se montrait, pour tous, de la plus grande affabilité; il était connu sous le nom de bon Père. Ayant perdu la vue, la seconde année de son élection, il se servit de ce prétexte pour supplier ses frères d'accepter sa démission, mais le Chapitre Général refusa d'accéder à son désir et le maintint dans sa charge jusqu'au moment où Dieu le rappela à lui.
Dom Hélisaire de Grimoard de Grissac mourut le II juin i367, après avoir gouverné l'Ordre près de sept ans. La Carte du Chapitre, en annonçant cette mort, laissa exceptionnellement de côté la formule officielle et rappela son titre de bon Père. Elle disait « Obiit bonus Pater ^ Domnus Hèlisarius, Prior Cartusiœ. » Du Saussay place le nom de ce Général au martyrologe des saints de France'.
R. P. DOM GUILLAUiME II.
UILLAUME de Raynald, que quelques auteurs écrivent de Raynaud ou Raynaldi, était originaire de l'Auvergne. Il fit Profession à la Grande Chartreuse et gouvernait le Monastère de Valbonne, lorsqu'il fut élevé au Généralat. Ce saint Religieux porta tous ses soins à maintenir la régularité dans son Ordre. A cet effet il fit, en i368, une nouvelle Compilation des Statuts, connue sous le nom de Nova Siatuta. Ce recueil contient les Ordonnances décrétées par les Chapitres Généraux depuis la publication des anciens Statuts.
Dom Guillaume soumit ces Règlements au Souverain Pontife Urbain V, neveu de l'ancien Général, Dom Hélisaire de Grimoard. Ce Pape trouvant
^ Anonymus in Brev. Histor. Ord. Cartiis. ap. Martène, t- VI. — Dorlandus, Chronicon cit. lib. IV. cap. xxiv. — Pétréius, Elucid. lib. IV. — Morozzo, Theat. p. 25.— De Tracy, Vie de saint Bruno, p. 260. — La Grande Chartreuse, par un Chartreux, p. 74.
la vie des Chartreux trop austère, voulut y apporter quelques adoucissements, mais Guillaume de Raynald crut devoir refuser toutes les dispenses, que le Souverain Pontife voulait accorder par affection pour les Chartreux. Ce fut Dom Jean de la Neuville, Prieur du Couvent d'Avignon, qui, envoyé vers Urbain V, supplia ce Pontife de ne rien changer aux Observances et aux Constitutions de l'Ordre. Dans le cours de cet ouvrage, nous avons fait connaître les adoucissements que le Pape voulait apporter à la Règle i.
Sous le gouvernement de Dom Guillaume, le feu détruisit presque tout le Monastère. Les cellules, l'église, le cloître et les principaux bâtiments devinrent la proie des flammes. Le Général, voj^ant qu'on ne pouvait sauver la Maison, fit tous ses efforts pour arracher à l'incendie les nombreux manuscrits qui composaient la bibliothèque du Couvent. «Aux livres, mes Frères, s'écriait-il, sauvez les livres. » Pour les Solitaires de Chartreuse, les manuscrits étaient considérés comme leur plus précieux trésor. Beaucoup furent cependant brûlés dans les cellules.
Le Pape Grégoire XI, qui avait succédé à Urbain V et avait hérité de son affection pour les Chartreux, apprenant ce malheur, envoya aussitôt à Guillaume de Raynald une somme assez considérable pour l'aider à rebâtir le Monastère. Ce noble exemple fut suivi par les Rois de France, de Navarre et d'Angleterre, et par un grand nombre
^ Voir t. I, pp. 2o3 et 3i2.