R. P. DOM PIERRE VI
IMOUSIN d'origine, Pierre Sarde ou Sardes, que Ton trouve encore nommé Sardene et Sardel, fit Profession à la Chartreuse de Notre- Dame-de-Cahors, et peu après,fut nommé Procureur de cette Maison. En i53o, il occupa la charge de Prieur de Glandier, puis on l'appela à diriger Port-Sainte-Marie, près de Riom, en i533. Il était Prieur de Notre-Dame de Cahors, lorsqu'il fut élevé à la première dignité de l'Ordre, en i554.
Ce saint Religieux donna l'exemple d'une rare dévotion et d'un grand amour pour la solitude. Un vieux manuscrit de la Chartreuse de Glandier dit, en parlant de Dom Sarde : « Grand sujet de gloire pour notre Maison, qu'un Pasteur aussi excellent. »
Sous son Généralat, la Grande Chartreuse eut beaucoup à souffrir des courses des Huguenots. Ces hérétiques pillèrent et brûlèrent le Monastère, le 5 juin i562. On attribue ce cinquième désastre aux fureurs du baron des Adrets qui se trouvait alors à la tête des bandes Calvinistes de la contrée. Dom Pierre Sarde, qui avait prévu ce malheur, avait mis en sûreté les objets les plus précieux du Monastère, les reliquaires et les vases sacrés, mais n'ayant pu emporter les manuscrits, les livres, les titres et les archives, ils devinrent la proie de l'incendie. Luimême et ses Moines durent prendre la fuite pour
éviter la mort. La Communauté — moins deux Religieux âgés, qui ne craignirent pas d'affronter le danger — se réfugia à Favraz et de là se dispersa dans différentes Maisons de TOrdre.
Lorsque Dom Pierre Sarde revint à la Chartreuse, les murailles calcinées étaient seules debout; tout le reste avait été la proie des flammes. Dans ces circonstances malheureuses, tous les Monastères vinrent au secours de la Maison-Mère. Grâce à leurs offrandes, le Général put se mettre à Tœuvre pour réparer le désastre ; mais Dieu ne lui donna pas la consolation de voir la fin des travaux commencés sous sa direction. Pendant trois années, le Chapitre Général ne put se réunir à la Grande Chartreuse ; en i563, les Pères Dominicains de Chambérv offrirent leur Maison pour la tenue du Chapitre, tandis qu'en i564 et i565, il se réunit à Currières. L'année suivante, les Prieurs purent, les travaux étant assez avancés, tenir leur Chapitre Général à la Grande Chartreuse.
Le Révérend Père, brisé par la vieillesse, les fatigues et les soucis, demanda alors qu^on voulût bien lui donner un Coadjuteur. La Carte du Chapitre Général de cette même année nous apprend que Dom Bernard Garasse, Prieur du Mont-Dieu et Visiteur de Picardie « fut élu Coadjuteur et successeur du Père Général, par Dom Pierre Sarde lui-même et le Couvent de Chartreuse. »
Dom Bruno Loër, Vicaire de la Chartreuse de
^ Cologne , dédia au Révérend Père Dom Pierre
Sarde les œuvres, nouvellement éditées, de Dom
Lansperge , savant Chartreux Allemand , mort à Cologne, en i53g. Morozzo attribue à Dom Pierre rétablissement d'une association de prières entre les Jésuites et les Chartreux; nous avons vu que le Révérend Père Innocent Le Masson, dans ses Annales^ pense au contraire que cette association eut lieu sous le Généralat de Dom Pierre de Marnef.
Le Révérend Père Dom Pierre Sarde gouverna l'Ordre pendant donze ans. Il s'endormit doucement dans la paix du Seigneur, le 26 juillet i566*.
R. P. DOIVI BERNARD II.
[ERNARD Carasse était originaire de Tarbes. Il embrassa la carrière des armes et commanda un régiment sous le maréchal de Brissac, dans les guerres du Piémont, sous Henri II. Ses talents devaient lui assurer de grands succès dans le monde, mais Dieu l'ayant appelé à une vie plus parfaite, il donna sa démission, suivit les cours de Sorbonne, prit ses grades en théologie et
^ Gallia Christiana vêtus, t. IV, fol. 972. — Dom Pétréius, ut supra. — Carte des Généraux de 1649. — Morozzo, Theatrum cit. — Calendariwn Domus Glanderii, ms. — De Tracy, p. 274. — Chorier, Histoire du Dauphine\ t. II, p. 559 et Estât politique^ t. II, p. 259. ap. La Grande Charlretise par un Chartreux, p. 107 et sq. — J. Brunet, Notice sur Glandier p. 54.
fut pourvu d'un canonicat dans la collégiale de Saint-Benoît. A cinquante ans, désireux de se retirer dans la solitude, il fit Profession dans la célèbre Chartreuse de Paris. Dans la suite, il fut nommé Prieur du Monastère du Mont-Dieu, au diocèse de Reims et Visiteur de la province de Picardie. Élu Coadjuteur du Révérend Père Dom Pierre Sarde, en i566, il devint dans cette même année. Général de rOrdre, à la mort de ce dernier.
Dom Garasse continua les constructions commencées par son prédécesseur, mais dans sa vive piété, il voulut attirer la protection du ciel sur son œuvre ; c'est pourquoi, il établit les deux fêtes solennelles de sainte Anne et de saint Joseph. Ges travaux de restauration du Monastère ne lui faisaient pas perdre de vue le bien spirituel des nombreux Religieux qu'il avait à gouverner. Pour établir une régularité parfaite dans la discipline de toutes les Maisons de l'Ordre, il fit une nouvelle Gompilation des Statuts. Déjà en 1672, le Ghapitre Général avait décidé que les Goutumes du Vénérable Guignes et les Ordonnances, qui se trouvaient dispersées, tant dans les anciens Statuts que dans les nouveaux, devaient être réunies et qu'on éliminerait les Règlements et les usages tombés en désuétude ou supprimés par le Ghapitre Général, comme n'étant plus en rapport avec les récents décrets du Goncile de Trente sur la discipline monastique.
Pendant que Dom Bernard Garasse s'occupait de ce travail si important pour l'Ordre, quelques
Religieux ayant appris la résolution du Chapitre Général, présentèrent des réclamations et employèrent l'influence des séculiers pour obtenir différentes dispenses des austérités de la Règle. Le Révérend Père et le Chapitre Général se refusèrent énergiquement à céder aux novateurs. Ces réclamations occasionnèrent cependant un retard dans la publication de la Nouvelle Collection des Statuts. Dom Garasse avait présenté son travail, en iSyS, et il ne fut publié qu'en i58i, après avoir été confirmé par trois Chapitres Généraux et avoir reçu l'assentiment du Souverain Pontife, Grégoire XIII. Nous sommes entré dans des détails plus circonstanciés, sur ce sujet, dans la seconde partie de cet ouvrage ' .
Le Révérend Père Dom Garasse porta aussi ses soins à la révision du bréviaire cartusien. De plus, nous apprend Dom La Pierre, dans ses annotations de la chronique de Dom Dorland, il fit éditer en i585, « les homiliaires de l'Ordre, lesquels estoient auparavant manuscripts et maintenant par sa diligence sont imprimez à Lion, aux frais et dépens de la Grande Chartreuse, avec de très belles printes de Theobaldus Ancélinus. «
Dom Garasse, qui avait une dévotion toute particulière envers la Sainte-Vierge, fit exécuter, vers j58o, d'importantes réparations à (a chapelle de Notre-Dame-de-Casalibus, où il aimait à aller souvent prier. L'éloge de ce Général a été retracé par Morozzo, d'après une lettre d'Etienne de Salazar
' Voir t. I, p. 220.
sur l'Ordre des Chartreux. Il dit : « Chorum hune diicit admirabilis quidam et diviniis senex^ nomine Bernardus^ cognomine Carassus^ patriâ Tarbensis^ œtate octogenarius, ardore pietatis sic incensus, ut cùm tôt domesticœ administi^ationis et totius Reipublicœ cartusianœ negotiis obruatur, non die non nocte ab actibus conventualibus abest^ perinde ac si modo in anno probaiionis et Ordiîiis tyroci- 7iio versaretur. Non victu^ non i>estitu^ sed indefesso labore^ animi tranquillitate, modestiâ, justifia, œquîtate,'' cœterisque principe dignis virtutibus omnibus prœlucet. » N'est-ce pas en effet très édifiant de voir ce vieux Général octogénaire assister à tous les exercices conventuels de jour et de nuit, prêchant d'exemple par sa soumission à la Règle. La Carte des Prieurs ajoute un trait à cet éloge, en disant que dans sa haute dignité il sut toujours conserver l'humilité la plus profonde.
Le Révérend Père Dom Bernard Carasse s^endormit dans le Seigneur, le 8 septembre i586. Un témoin oculaire, Dom Nicolas Molin, coadjuteur de la Grande Chartreuse, rapporte ainsi les derniers moments de ce saint Religieux. « En i586, le Révérend Père Général, après avoir passé un mois à Currières pour tâcher de remettre sa santé, revint en Chartreuse le vendredi 22 août, sentant bien qu'il était arrivé au terme de sa vie. Il ne voulut plus s'occuper d'aucune alîaire, et, au lieu d'habiter l'appartement destiné au Révérend Père, il se fit conduire au cloître, dans la cellule marquée autrefois de la lettre D. Le jour de saint Augustin, il
reçut l'extrême-onction ; le dimanche 7 septembre, ayant remarqué que le révérendissime seigneur William Chelsolm — ancien Évêque de Dunblane, en Ecosse, puis de Vaison dans le Comtat-Venaissin — avait les yeux pleins de larmes, il lui dit : Réservez vos larmes pour demain, et il disait vrai. Le lendemain, fête delà Nativité de la Très-Sainte- Vierge, il envoya Dom Coadjuteur à Notre- Damede-Casalibus pour la saluer en son nom et y dire la sainte messe. Après le dîner, la Communauté au sortir de l'église fut admise dans la chambre du Révérend Père ; il avait conservé toute sa présence d'esprit et donna sa bénédiction aux Religieux. Le soir, au moment où l'on sonnait les -Indulgences^ il rendit doucement son âme à Dieu. « Dom Bernard Garasse avait dirigé l'Ordre pendant vingt ans ^ .