DI
Is veulent opposer d'ardentes supplications aux désordres nocturnes et réclamer, d'une voix puissante, le pardon des coupables. De pâles lueurs éclairent le lieu saint : l'âme éprouve un saisissenent secret , et se recueille ; au milieu de cette atmosphère pure et calme, tout porte à la méditation et à la prière.
Faisons remarquer, en passant, que Theure :hoisie par les Chartreux pour chanter les Matines ïst précisément l'heure unique où, dans l'Église de Dieu, aucun chrétien ne s'acquitte officiellement du ^rand devoir de la prière. Diverses Congrégations DU Communautés récitent l'Office canonial de nuit, 2ntre huit et dix heures du soir, ou encore pour d'autres Religieux, dans les premières heures de la journée. Le milieu de la nuit n'était occupé par personne; ce fut la part que la Providence assigna aux enfants de saint Bruno.
Les Vénérables Pères Profès et les Novices , après quelques instants de recueillement, se lèvent et commencent les Matines du grand Office. Que ce chant simple et grave émeut délicieusement l'âme ! Que ces voix austères et solennelles font naître de salutaires impressions, de saintes émotions dans un cœur chrétien ! Ces Religieux, qui chantent et prient, redisent avec foi et amour les paroles sacrées, remplissent le sanctuaire des plaintes et des gémissements du Roi Prophète, et font monter jusqu'au ciel les pressantes et tendres supplications de rÉglise demandant miséricorde pour la société coupable. Ce sont les sentinelles avancées dont
parle le Prophète, sentinelles préposées à la garde de Jérusalem et qui ne doivent cesser, ni jour, ni nuit, de se faire entendre * .
Les Chartreux ont un si grand respect pour les prières qu'ils chantent, qu'à la plus légère distraction, à la moindre intonation vicieuse, on les voit s'agenouiller pour faire amende honorable et réparer ainsi publiquement leur faute. C'est ce qu'on appelle, dans TOrdre, prendre Vefiiaiti.
Le chant des Matines terminé, les Chartreux psalmodient, si ce n'est pas fête de douze leçons, les Laudes de l'Office des Morts ; les Matines ayant été psalmodiées après Vêpres. Puis, après s'être encore recueillis un moment et avoir demandé au Seigneur de nouvelles forces pour continuer l'Office, ils chantent les Laudes canoniales -^ suivies de la récitation de V Angélus. Pendant ce temps, les Frères prient dans la partie de l'église qui leur est réservée, y récitent leurs Offices et s'unissent de cœur au chant des Religieux ; eux aussi veulent prendre leur part des supplications quotidiennes de la Communauté 3.
L'Office de nuit est long, deux heures au moins, souvent trois heures et plus ; mais, écrivait dernièrement un pieux Religieux de la Grande Chartreuse, « tous les Chartreux sont unanimes à le dire bien
' « Super muros tuos, Jérusalem, constitui custodes : tota die et tota nocte, in perpetuum non tacebunt. » Isaïe, 62.
■^ Pour tout ce qui concerne l'Office, Cf. Prima Pars Novœ Collectionis Statutorum, sub nomine Ordinarii.
3 Annales cit. lib. I. de Consuetud. R. P. Guigonis, cap.
haut, c'est leur meilleur moment : chanter les louanges de Dieu au pied de l'autel, devant Notre-Seigneur, dans le silence et les ombres de la nuit, alors que le monde oublie Dieu et que beaucoup , Toffensent, procure à l'âme une joie intime, une douce consolation qu'on ne saurait acheter trop cher, et les heures s'écoulent rapidement. L'étranger, du haut de la tribune, ne peut se faire une idée exacte de l'Office; n'ayant point de livre à la main, le sens des paroles lui échappe et le tem.ps doit lui sembler long ; il n'en est pas de même du Chartreux dans sa stalle : il chante et comprend la signification mystérieuse des psaumes, cette histoire prophétique de l'humanité chrétienne, ces hymnes divines que depuis plusieurs milhers d'années la Synagogue et l'Église catholique, après elle, récitent chaque jour. Il suit les très nombreuses cérémonies qu'il faut faire presqu'à chaque instant; il cherche,trouve et s'applique les divins enseignements qui naissent du texte sacré; enfin et surtout, il dirige vers Dieu ses hommages, ses louanges et ses chants. L'Office de nuit ne paraît jamais long au Religieux fervent ; c'est un axiome incontestable pour qui en fait l'heureuse expérience ^ »
L'homme du monde qui, ayant reçu l'hospitalité dans une Chartreuse, désire assister aux Matines, ne peut, comme le dit très bien l'auteur que nous venons de citer, se faire une idée exacte de l'Office,
^ La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 335.
et s'identifier entièrement au sens des chants qui s'élèvent du chœur, mais il en conserve un pieux et durable souvenir. Un voyageur qui assistait à l'Office de la nuit à la Grande Chartreuse nous a transmis ses impressions. « Les étrangers, dit-il, qui ai- « ment à se procurer le religieux plaisir d'assister « à l'Of&ce de nuit, éprouvent des impressions bien « profondes, surtout quand c'est un jour de grande « fête, où les Offices sont chantés avec plus de solen- « nité. Nous nous trouvions seul avec un ami dans « la tribune, la première fois que nous y assistâmes. « Nous vîmes arriver au chœur tous les Pères, les « Profès en habit blanc, les Novices avec leur chape « noire, et portant chacun leur petite lanterne. Ils « se rangèrent dans leurs stalles, à la lueur de quelce ques flambeaux. Bientôt ils commencèrent à chance ter sur un mode lent et grave, avec des voix fortes « et sonores. Une grande partie de leur Office se « récite de mémoire. De temps en temps, tous les « flambeaux s'éteignent ou se cachent, et alors il (( n'y a guère que la lampe du sanctuaire qui répande « au milieu des ténèbres ses vacillantes clartés. On « ne voit plus dans le chœur que des formes vagues ce ou indécises ; on dirait des fantômes collés contre ce les parois de la muraille. L'Office des morts terce miné, les chants sont interrompus par un silence ce complet. Ce silence, joint à l'obscurité de la nuit, ce vous émeut jusqu'au fond de l'âme et fait éprouce ver aux plus indifférents un frémissement religieux, ce Notre ami, en cet instant, céda à son émotion ce involontaire et nous serrant la main, il nous dit
« tout bas : Voilà qui est plus saisissant que les plus « éloquentes prédications. ^ »
L'Office terminé, le Chartreux regagne silencieusement sa cellule ; toutefois, avant de prendre encore un peu de repos, il récite à son oratoire. Prime du Petit Office et certaines prières d'une liturgie spéciale à l'Ordre. Ces prières, appelées Messe sèche de Beatâ, comprennent un introït, une oraison, une épître, un évangile, etc. en l'honneur de la Mère de Dieu; seulement, on omet les paroles du Canon,
Les Statuts recommandent aux Religieux de ne pas prolonger la veille, au-delà de ce qui est prescrit. « Vousvous coucherez tout incontinent, dit le Direc- « toire, sans vous dérégler en aucune manière par « des veilles indiscrètes, qui ne serviraient qu'à rui- « ner la santé et à vous priver de cette bénédiction « du ciel que Dieu accorde à l'Ordre, dont les Rè- « gles maintiennent en paix intérieure et en santé « ceux qui les gardent pour Dieu, en esprit de parce faite soumission, dormant quand il faut dormir (c et autant qu'il est marqué dans les Statuts ~. »
Tel est le commencement de la Journée du Chartreux ; elle se continue par une alternative de prières et de méditations, de sacrifice et d'abnégation.
Le second sommeil du Chartreux dure environ trois heures. L'enfant de saint Bruno ne donne ainsi à la nature que ce qu'elle réclame, sans lui accorder aucune satisfaction superflue. Avant le XVP siècle,
^ Albert du Boys, La Grande Chartreuse^ on tableau historique et descriptif de ce Monastère., p. i2 3. - Directoire cit. p. 44. — Cf. Stat. I P. cap. xxin, n.8.
le temps réservé entre les Matines et l'Office du jour étant trop court pour un second sommeil, les Religieux ne se reposaient , après l'Office de la nuit, que sur un banc de bois*. « Mais on a vu, « dit Dom Du Creux, qu'il n'étoit pas possible, surce tout lorsqu'il fait froid, de reposer en cet état, et (c on s'est décidé à changer cet usage, qui n'étoit bon « que dans les premiers moments de l'Ordre, lors- « qu'on faisoit la méridienne 2. »
D'après cet auteur, ce fut la seule raison qui engagea le Chapitre Général à devancer l'heure de rOffice de la nuit. Son opinion est peu fondée, car le changement d'heure pour Matines ne paraît pas avoir été occasionné seulement par le peu d'espace qui existait entre les Offices du matin et ceux de la nuit. Il est plus probable q u e les Chartreux ont eu pour motif un sentiment religieux. Ils ont voulu se conformer à la lettre du psaume « média nocte siirgebam ad conjitendiim « tibi », et ainsi consacrer au Seigneur, comme nous l'avons déjà constaté, une heure où si peu d'âmes s'occupent de Dieu. En avançant l'heure de l'Office de nuit, on a pu, par là même,accorder aux Religieux un temps plus long pour le second sommeil, mais ce ne fut pas la raison déterminante. Déplus, nous sommes obligés de constater que si le temps accordé par les Statuts est suffisant pour réparer les fatigues du corps, il a du moins rendu la
* Cf. Consuetudines de Dom Guigues. — Troisième Compilation de Dom du Puy. — Annales de Dom Le Masson. ^ Op. cit. p. 143.
règle plus pénible; jamais un sommeil de six ou sept heures, s'il est interrompu par une longue veille, ne peut valoir un sommeil, même moins long, mais non interrompu.
Réveillé de nouveau à cinq heures trois quarts, le Chartreux se rend, lorsque six heures sonnent, à son oratoire privé, pour renouveler a Dieu Toffrande de sa journée. Après avoir ainsi préparé son âme à la prière, il récite Prime du jour ef Tierce du Petit Office de la Sainte- Vierge, suivi de V Angélus. Ensuite, par la réception du sacrement de la pénitence et la visite au Saint-Sacrement, il se prépare à la messe conventuelle et aux messes basses. A sept heures, commence la messe conventuelle, précédée des litanies des Saints ^ . En carême, lorsqu'il se rencontre une fête de douze leçons, les Chartreux chantent deux grandes messes, la première à sept heures, et la seconde vers neuf heures et demie. S'il y avait, ce jour-là, une sépulture, on chanterait trois messes.
Le rit que les Chartreux observent dans la célébration du saint sacrifice de la messe remonte au delà du XI^ siècle-. Ces cérémonies, dans leur simplicité, sont empreintes d'une touchante grandeur,
^ Stat. I. P. Ordinarium. cap. xxiii. n. 9.
2 Le Vénérable Guigues, dans le prologue de ses Coutumes^ dit que le rit cartusien est en grande partie le rit monastique de l'époque : cum cœteris monachis muliùm, maxime m psalmodia regulari, concordes. Dom Innocent Le Masson, dans ses Annales p. 33, ajoute que, pour le reste, les Chartreux ont pris beaucoup dans le rit lyonnais et que la messe appartient presque entièrement à l'ancien Grenoblois.
et présentent de nombreux rapports avec la liturgie suivie si longtemps dans les diocèses de Grenoble et de L3^on. A cause des différences qui existent entre la liturgie cartusienne et le rit romain, nous pensons être utile à nos lecteurs, en entrant dans quelques détails.
Au lieu de Yhitroibo^ le célébrant placé au pied de l'autel, du côté de TÉvangile, dit le verset : « Poîie, Domine, ciistodiam ori ineo et ostiiim circumstantice labiis meis. w Restant toujours au bas des degrés et tourné du côté de TÉpître, il dit le Conjiteor. Cette prière diffère de celle en usage dans la liturgie romaine; le prêtre ne nomme en particulier que la Sainte-Vierge, et après avoir dit une seule fois i7ieâ culpâ^ il demande pardon à Dieu des péchés que, dans son orgueil, il a commis par pensées, par paroles, par action, par omission, et frappe sa poitrine trois fois, en disant les mots : Cogitaiione, locutione, opère et oiJiissione.
Voici la formule : » Cojifiteor Deo, et Beatœ Mariœ et omnibus Sanctis, et vobis fratres, quia peccavinimis 7neâ culpâ per siiperbiam, cogitatione^ locutione, opei^e et omissione, precor vos orate pro me.yy Après que le servant a redit le Conjiteor, le célébrant ajoute : « Misereatur vestri omnipote?is Deus, per intercessionem Beatœ Mariœ et omnium Sanctorum, et diînittat vobis omnia peccata vestra, et perducat ad vitam œternmn. » Le célébrant, après l'Adjutoriimi, s'incline au pied de l'autel, où il récite le Pater et l'Ave Maria; puis, monte les degrés, pour dire du côtédel'Épître Y Introït, le
Kyrie, le Gloria, et le Dominiis vobiscum, avec cette particularité qu'il s'incline en disant Domimis et ne se tourne vers l'assistance qu'au mot vobisciim.
A la suite de TEpître, le célébrant dit, au milieu de Fautel : « Domimis sit in corde meo et in labiis (( meis , lit rectè proniintiem Evangeliiim pacis. (c Amen. » Après l'Evangile,* il récite le Ci-edo, au milieu de l'autel , s'inclinant profondément à ces mots : c( Incarnatiis est . . . etc. A la fin du Credo, de même qu'après le Gloria, il ne fait pas le signe de la croix. Après le Lavabo, il met, avec une petite cuillière en argent, quelques gouttes d'eau dans le vin qui est dans le calice, et dit : « De latere Domini nostri Jesii Christi exivit sanguis et aqiia in rejnissionem peccatoriim, iji nomine Patris, et Filii, et Spiritiis Sancti. w Puis il fait l'offrande du calice, sur lequel se trouvent la patène et riiostie, en disant : « In spiritii hiimilitatis, et in animo contrito siiscipiamiir a te, Domiîie, et sicjiat sacrijîciîim nostriimin conspectu tuo hodie, ut placeat tibi, Domine Deiis. In nomine Patris, et Filii, et Spiritiis Sancti. Amen. Ensuite, se tournant comme au Domimis vobisciim, il dit : « Orate, fratres, pro me peccatore, ad Dominiim Deum nostriim », et récite les Secrètes sous une double conclusion ^
Le Canon de la messe est entièrement semblable à celui du rit romain ; il n'y a de différence que dans la tenue des bras, les inclinations et les génufle-
' Stat. I. P. cap. XXVI, n. 24. 12. et sq.
xions ; les bras sont étendus en forme de croix, et les génuflexions ne se font qu'en pliant le genou, sans toucher la terre. Le Chartreux, avant de communier, ne dit qu'un Agnus Dei et la seule oraison Domine Jesu Christe Fili Dei vivi^ qui ex voluntate . . etc. qui présente quelques variantes avec le rit romain. Après .avoir communié et pris les ablutions, il récite les deux autres Agnus Dei^ puis la communion et la postcommunion ; la messe se termine par le Placeat. La Communauté se retire après Vite Missa est ; il n'y a point de bénédiction, ni de dernier Évangile.
Aux messes chantées des simples fériés, aussi bien qu'aux jours de fêtes solennelles, le prêtre est seul à Tautel et célèbre les saints mystères sans autre ministre qu'un diacre ■ revêtu de ce qu'on appelle dans l'Ordre la cuculle ecclésiastique^ espèce de robe en serge blanche, faite en forme d'aube avec capuchon. Ce diacre sert le célébrant, prépare le calice et présente l'eau et le vin. Il ne porte une longue étole, particulière aux Chartreux, que pour chanter l'Evangile et c'est le prêtre qui la lui met. Il n'y a point de sous-diacre à Tautel ; un Religieux du chœur, sans aube et sans manipule, vient au pupitre chanter l'Epître que le célébrant lit ou écoute, étant assis au siège ^
Les deux côtés du chœur, pendant le Gloria et le Credo^ ne chantent pas alternativement leur partie ; toutes les voix s'unissent pour ne former
< « Epistolam attente audit aut legit, cum Responsorio et Alléluia. » Ordinarium Cariusiense, cap. xxvi. n. 12.
qu'un seul chœur. Depuis l'élévation de la sainte hostie, jusqu'après la consécration du précieux sang, les Chartreux se prosternent couchés sur le côté.
« Cette posture qui nous est spéciale, écrit un Chartreux, est une marque extérieure d'humilité, aussi bien que des sentiments de profond respect et d'adoration dont nous devons être pénétrés envers la majesté divine. »
Le chœur ne chante pas de suite les trois Agnus Dei ; après avoir dit le premier, il attend que le célébrant ait communié, puis il chante les deux autres. Pendant la communion du prêtre, le chœur se prosterne comme à l'Élévation, mais il se tient à genoux si quelque membre de la Communauté se présente pour recevoir la communion. Dans le rit cartusien on omet, en donnant la sainte hostie, le Domine non sum dignus^ le Conjiteor et PEcce Agnus Dei.
Après le premier Agttus Dei^ les Chartreux reçoivent la paix, non en s'embrassant, comme dans le rit romain, mais en baisant l'instrument de caix qui leur est présenté par le diacre, après que le célébrant lui-même Ta baisé *. Il y a un instrument pour chaque côté du chœur ; les Religieux se le passent mutuellement après Tavoir baisé ; le dernier
^ Sur le rit et les cérémonies de la messe cartusienne Cf. OrdinariumCartiisiense; — le R. P. Lebrun. Explication de la messe, contenant les dissertations historiques et dogmatiques sur les liturgies de toutes les Églises du monde chrétien. — R. P. Romsée. Sensus litteralis, tnoralis et historicus Rituum, t. iv, p. 4o5. et sq.
d'entre eux le remet au diacre. A l'issue de la messe, le célébrant fait son action de grâces, comme sa préparation, prosterné sur le côté.
Pour compléter ce sujet, ajoutons que les Chartreux ne font pas de génuflexion devant le tabernacle, lorsqu'ils entrent ou sortent de l'église, mais seulem^ent une inclination profonde. Tous ces différents détails sont réglés par les Statuts. Il n'est pas non plus dans l'usage des enfants de saint Bruno de chanter à l'église des motets en musique et d'y jouer de l'orgue i; on n'y admet. que le plainchant d'un caractère grave et majestueux.
Aux fêtes de Noël, Pâques, et Pentecôte, les Chartreux, même prêtres, communient de la main du Prieur. Il y a deux grand'messes, les jours de Pâques et de Pentecôte, et trois le jour de Noël-, les Frères communient alors, à la messe du prêtre hebdoma;daire. Le Jeudi-Saint, le Prieur seul peut offrir le saint sacrifice, et toute la Communauté, y. compris les Frères, reçoit de sa main la sainte communion. En dehors de ces jours, les Novices et les Frères ne communient à la messe conventuelle que les premiers dimanches du mois .et aux fêtes du Saint-Sacrement et de saint Bruno.
Après la messe conventuelle, les prêtres offrent, en particulier, le saint sacrifice dans les différentes chapelles du Monastère. Ces messes sont précédées de Tierce du jour, que le prêtre et le servant récitent au pied de l'autel. Pendant la messe,
< Siat. II. P. cap. xxiv, n; 19;
le Religieux qui la sert, dit Sexte du Petit Office, et le célébrant récite cette Petite Heure, après son action de grâces qu'il fait, comme nous l'avons déjà dit, prosterné sur le côté.
D'après un antique usage de l'Ordre, une de ces messes basses est dite, chaque jour, au maître-autel, en l'honneur de la Sainte- Vierge , excepté les jours de Noël, Pâques, Pentecôte, ainsi que le jeudi, le vendredi et le samedi de la Semaine-Sainte. Dom Pierre Dorlande, Prieur de la Chartreuse de Diest, au diocèse de Malines, explique dans sa Chronique de l'Ordre, la raison de cet usage. Laissons la parole à son traducteur « maistre Adrian Driscart, Pasteur de Nostre-Dame en Tournay «.
ce II a eu autrefois, par l'astuce du malin esprit, « une si grande désolation en nostre Ordre que « tous les Moines avoient la discipline religieuse « en horreur; la psalmodie, jeûne, abstinence et « oraison leur estoit à degoust : or comme ils pri- « oient avee larmes et gémissemens pour le re- « mède de cette tribulation, Nostre-Seigneur en- « voya l'un de ses anges pour annoncer et dire à « un très-dévot Religieux de nostre Ordre, ces « paroles: — La Vierge sacrée, mère de miséri- « corde aura pitié de vous, si en ces Heures que « vous lisez, vous voulez mettre entre Tierce et « Prime, Salve Sancta Parens, et tous les jours « chanter la messe en son honneur; car c'est elle « qui est l'estoile de la mer, racoisant les tempestes « et ravages des tumultueuses tentations des âmes, (c — Toute la Communauté accepta de cœur et de
« courage ces messes et sacrifices, et du depuis ne (c resenta plus les guerres et séditions de ses enne- « mis affamez et acharnez à la proye. Et vraye- « ment depuis, nostre Ordre a tousjours resenty « une ayde favorable et assistance plus que parce ticulière et miraculeuse de la princesse des « Cieux ^ »
De retour dans sa cellule, le Chartreux donne quelque relâche à son esprit, puis il se rend à son oratoire pour y faire sa méditation. Pour les commençants, le sujet en est tiré ordinairement d'une vérité dogmatique, d'une vertu chrétienne, des mystères de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des exemples tirés de la vie de la Sainte-Vierge ou des Saints. Les Religieux plus avancés dans l'oraison ne s'arrêtent point à ces matières : l'occupation principale du Chartreux est de s'élever, par degrés, jusqu'à la contemplation.
Dans ces élévations de l'âme vers le Souverain -Maître, le Chartreux arrête souvent sa pensée sur l'avenir. Ayant quitté pour toujours la scène agitée du monde, il pense à l'éternité qui doit suivre les courtes années déjà passées sur la terre, et préoccupé de cet avenir, il cherche les moyens nécessaires pour arriver saintement au terme de sa carrière.
Cette méditation doit être faite par les Novices, pendant une demi-heure. Plusieurs s'étonneront sans doute qu'un Religieux de vie contemplative
' Dom Dorlandus, Cronicon Ordinis C artiisiensis ^ lib. V. cap. IX.
consacre si peu de temps à cet exercice si recommandé par les maîtres de la vie spirituelle. Voici Texplication que nous en donne le Directoire : « La vie d'un Chartreux bien réglé, dit-il, est « presque une oraison continuelle, c'est pourquoi « nous n'assignons aux commençants qu'une demice heure pour l'oraison mentale qu'ils doivent faire « en forme à l'oratoire, jugeant que c'est assez (c pour eux, s'ils ont bien soin d'animer d'esprit inté- « rieur toutes les actions qu'ils font dans leur so- « litude. Ce peu de temps d'oraison servira comme « de préambule aux élévations d'esprit qu'ils feront a pendant le jour. Et de même que ceux qui se « sont levés de table sur leur appétit sont tou- (c jours disposés à manger, tout de même cette « réfection spirituelle prise avec modération laisse- « ra le Solitaire dans une plus grande vivacité « d'esprit pour s'élever souvent à Dieu, par des (( aspirations et par des oraisons jaculatoires dont « l'usage doit lui devenir familier ^ .
Il est essentiel de remarquer que ce règlement ne concerne que les Novices et les Profès des vœux simples. Quant aux grands Profès, la Règle leur laisse plus de latitude à cet égard et leur permet de consacrer un temps plus long à l'oraison - .« L'o- « raison mentale, écrivait un Religieux de cet
^ Le R. p. Dom Innocent le Masson. Directoire des Novices, p. 80. — Cet ouvrage a été publié eu 1676; plus tard on en a fait une traduction latine pour les Chartreux des pays étrangers.
2 Les Statuts invitent les Chartreux à tendre à la contemplation. Cf. II P. cap. XIII, n. 8, in fine. — cap. xrv, n. i. id.
« Ordre, est un exercice dont l'importance est trop « connue au Chartreux pour qu'il n'y donne pas « le plus de temps qu'il peut et toute l'application « dont il est capable. Aussi en fait-il toutes ses « délices^. »
Après l'oraison, les Religieux s'occupent de quelque travail corporel. Que d'heures se sont déjà écoulées pour le Chartreux, à prier Dieu en faveur de ses frères. Il sait que dans le monde, chaque heure a ses iniquités, et il ne se lasse pas d'élever sa voix suppliante afin d'arrêter le cours de la justice divine. Au milieu de ses méditations, de ses oraisons et de ses prières, il trouve cependant encore du temps pour l'étude et le travail. Il est vrai que la brièveté du sommeil et des repas, l'absence des récréations et des visites, et surtout les occupations bien réglées lui permettent de doubler pour ainsi dire le temps. Sans nuire à la fonction de la prière, il peut étudier, s'occuper de son jardin ou de quelque autre travail manuel. Rien ne troublant le recueillement de son âme, son travail est encore une prière.
Le travail manuel est accordé aux Religieux comme un délassement de l'esprit, un repos de l'intelligence qui ne peut rester toujours tendue par la prière et l'oraison. Ce travail, tout en entretenant les forces, prévient l'ennui ou le désœuvrement, aide à faire aimer la solitude et dispose le Chartreux à reprendre avec un nouvel élan les
^ Idée d'un véritable Chartreux, p. 7.
occupations essentielles de son état. L'enfant de saint Bruno est selon ses goûts et ses aptitudes tourneur, menuisier, sculpteur; ou bien encore, il cultive les fleurs de son petit parterre, enchaîne des grains de chapelets, fend ou scie du bois, et ainsi se rend utile, tout en se récréant. Aux jours de fête, ce travail doit être plus modéré. « Vous « divertirez votre esprit, dit le Directoire, en faisant (( quelque ouvrage de main qui ne soit pas servile, « comme de crayonner ou nettoyer une petite (c image, ou semblable chose qu'un Solitaire peut « prudemment et vertueusement faire ces joursce là, par la raison d'un juste relâche qu'il doit (f donner à l'application de son esprit, qu'il ne (c prend que pour se rendre plus propre au culte c( divin, et qui tend par conséquent à mieux célé- « brer la fête ^ .
Un Chartreux anonyme, que nous avons déjà cité, dit en parlant du travail manuel : « Quant (C au travail, auquel le Religieux consacre toujours, « selon l'esprit de sa Règle, quelque partie de son « temps, il veille à se garder de l'attache aux « ouvrages manuels; car l'expérience des anciens ce lui enseigne que cette attache peut devenir une « grande source de dérèglement dans la solitude. « Il se souvient, qu'il n'est pas venu en Religion, « comme le dit le Directoire des Novices, pour « apprendre à faire l'artisan, et quoique son « travail ait toujours un but quelconque d'utilité
^ Directoire, ch. xvii p. iSy.
« ce qu'il se propose principalement dans ce genre « d'occupation, c'est d'y trouver un moyen propre « à entretenir les forces du corps, tout en pro- « curant un délassement à l'esprit ^ » Ce travail manuel peut durer de Sexte à Vêpres, c'est-à-dire de dix heures à deux heures et demie, si on en excepte le temps consacré à réciter l'Office de None et à prendre le repas principal. « Par ce travail, « nous dit encore un autre Chartreux, on entend « aussi rétude~(ou le travail intellectuel) qui a toute jours été estimée dans l'Ordre, sans être jamais « notre occupation principale 3.» Cette étude a pour objet r Écriture-Sainte, les Saints-Pères, les théologiens et les écrivains ascétiques ^ , Ces saints Solitaires, en étudiant, n^ont pas la pensée de devenir plus savants. Ils veulent seulement posséder la science des saints, pour la mettre en pratique, et s'instruire sur tout ce qui est capable d'élever leur intelligence et leur cœur, afin de s'unir plus intimement à Dieu.
Déjà nous avons fait remarquer que les grands Profès consacraient à l'oraison, plus de temps que les Novices et les jeunes Profès; nous devons faire la même réserve pour l'étude. Dans tous les Ordres religieux, le Noviciat est comme une exception;
^ Idée d'un véritable Chartreux, p. 19.
2 Ordinarium. p. 178.
3 Stat. II P .cap. xxiii, n. 14, et cap.xiv. n. 2.
•'' La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 338. — Sur le travail manuel Cf. Consuetudines R.P.Guigoms, cap. XXIX. n. 3. — Stat. I P. cap. xxiir, n. 14. — Directoire des Novices, ch. x et xu.
c'est pourquoi les Chartreux, dans le but de former les jeunes Religieux, ont du leur donner un Règlement plus minutieux, oi^i on ne laisse rien à leur initiative. Il n'en est pas de même des grands Profès; leur vie se passe aussi dans les exercices de piété, l'étude et le travail manuel, mais le temps est divisé en grands intervalles : de Prime à Sexte, exercices spirituels ; de Sexte à Vêpres , travail manuel ou intellectuel; de Vêpres à Compiles, exercices spirituels'. Il est essentiel de remarquer cette différence, autrement on se ferait de la vie des Chartreux une idée trop mesquine.
Les dimanches et les jours de fêtes, il y a quelques changements dans le Règlement. Les Chartreux distinguent quatre sortes de fêtes : les fêtes solennelles, les fêtes de Chapitre, les fêtes de douze leçons et les fêtes de trois leçons .
Lorsqu'il n'y a pas de fête, on dit l'Office de la férié. Aux jours de dimanche et de fête, le second réveil est sonné plus tôt, et alors les Religieux vont chanter Prime à l'église et se rendent ensuite au Chapitre. Là, avec la plus profonde humilité, ils font l'aveu public de leurs infractions à la Règle : par exemple, d'être arrivés tard à l'Office; d'être sortis de leur cellule sans nécessité; d'avoir parlé sans utilité dans les endroits oiî il est ordonné de garder le silence, tels que l'église, le cloître, le Chapitre, etc. Pour chaque faute 2, le Prieur impose
^ Cf. Ordinarhim Cartusiense^ cap. xxiii. n. 2. 35.
^ Annales cit. lib. III. de secunda parte, cap viii, n. 43.
une pénitence en rapport avec la gravité de Pinfraction commise.
Cette institution d'un aveu public de ses fautes contre la Règle, est aussi salutaire qu'elle est nécessaire dans toute Communauté; autrement la discipline s'énerve, le relâchement s'introduit insensiblement et la décadence est bientôt imminente. Les Frères ont aussi leur Chapitre particulier, présidé par le Père Procureur ; ils y font, de même que les Religieux, l'aveu de leurs infractions à la Règle * .
Aux jours ordinaires, les Religieux se rendent trois fois à l'église, pour la célébration de l'Office ; dans la nuit, ils chantent les Matines et les Laudes canoniales; le matin,- la messe conventuelle, et vers le soir, comme nous le verrons plus loin, les Vêpres; tandis que les jours de Dimanche et de fête , ils chantent à l'église toutes les heures canoniales, excepté les Compiles. Avant la messe conventuelle. Tierce ; Sexte à dix heures, None à midi, et Vêpres vers trois heures. Les jours fériaux, après Vêpres on psalmodie l'Office des morts. Les Compiles se récitent toujours dans la cellule.
L'Office divin est, de tous les exercices de la journée, celui qui occupe le Chartreux le plus longtemps. Jamais l'enfant de saint Bruno ne se lasse de prier et d'offrir, au Maître du ciel et de la terre, le tribut de ses louanges et de ses hommages ; c'est pour lui l'œuvre par excellence. Le chant a toujours fait partie du culte divin dans tous les âges du monde et
^ Stat. III. P. cap. II. n. 2
chez tous les peuples. Au ciel, les anges et les bienheureux, dans les transports de la joie et du bonheur dont ils jouissent, font entendre sans cesse, devant la majesté divine ce sublime cantique Sanctiis, Sanctiis, Sanctiis ^ ; et l'Église, dirigée par l'Esprit- Saint, s'efforce de reproduire sur la terre ce que les saints font dans le ciel. C'est pourquoi, sous les voûtes de ses temples, retentissent les louanges divines, les accents de l'admiration, de la reconnaissance, de la piété et de l'amour. Dans ce pieux concert, les Chartreux semblent avoir été chargés, d'une manière spéciale par l'Église, d'accomplir ici-bas la sublime fonction des anges eux-mêmes, de redire les divins cantiques et de s'élever ainsi jusqu'à Dieu, pour calmer sa colère et appeler ses grâces sur la société coupable.
Dans ce saint exercice de la prière, le Chartreux voit son âme s'épurer, se sanctifier, et son cœur désabusé des plaisirs du monde s'embraser du feu de l'amour divin. Pour comprendre combien le chant des psaumes et des prières liturgiques est propre à toucher le cœur, et à pénétrer l'âme de sentiments pieux et élevés, écoutons ce que dit saint Augustin dans ses Coîifessions : « Combien je versais de pleurs, « par la violente émotion que je ressentais, en ence tendant dans l'église chanter les hymnes et les « cantiques à votre louange, ô mon Dieu ! En même « temps que ces sons touchants frappaient mes oreil- « les, mon cœur était doucement inondé des flots
^ Apoc. iv. 8.
« si purs de votre vérité, de pieux élans s'en échap- « paient avec une impétueuse ardeur; mes larmes « coulaient et c'était un bonheur pour moi de les « répandre^. » Dans un autre endroit, il dit encore : « Quels cris d'admiration m'arrachaient ces suce blimes cantiques ! de quelle ardeur ils m'embra- « salent pour vous ! comme j'aurais voulu les faire « entendre dans tout l'univers pour confondre l'or- « gueil du genre humain ~! »
Rien en eflPet n'est plus propre à faire goûter efficacement, à faire pénétrer dans les cœurs, les sublimes pensées et les sentiments sacrés exprimés dans les livres saints, que le chant des Offices liturgiques. C'est pourquoi les Chartreux, à peu près les seuls Religieux qui chantent TOffice canonial, ont-ils mis tous leurs soins à s'acquitter de cette obligation, avec respect, recueillement et dévotion. « Ils chantent,de Tesprit et de rentendement,comme dit saint Paul, louant quand le psaume loue, gémissant quand il gémit,demandant quand il demande.»
Le chant cartusien est d'une grande simplicité, sans éclats de voix ; il produit sur ceux qui l'entendent une impression cakue, sereine, profonde, un peu monotone peut-être, mais cette monotonie ne déplaît pas dans un chœur de Solitaires et de contemplatifs. Dans les Anciens Statuts, on trouve un passage 3, qui remonte à l'époque de l'introduction
^ Confessions. Lib. IX. cap. vi.
2 Jbid. Lib. IX. cap. v.
** Le chant ne fut introduit chez les Chartreux qu'au milieu du XIP siècle., sous le Généralat du R. P. Dom Basile. — Cf. Le Coulteux, Annales mss. cit.
du chant dans l'Ordre , et donne les règles suivies encore de nos jours par les Chartreux.
« Puisque l'occupation d'un véritable Religieux, « dit le Statut, est beaucoup plus de pleurer que de « chanter, servons-nous de notre voix de telle sorte « qu'elle procure au cœur cette joie intime qui « vient des larmes et non point de ces émotions « résultant des accords d'une musique harmo- « nieuse. Pour obtenir ce but, nous élaguerons, « avec la grâce de Dieu, ce qui produit ces sen- « sations toujours futiles quand elles ne sont pas « coupables : à savoir, par exemple, ce que l'on « nomme fractio vocis, inimdatio vocis, gemina- « tio puncti... etc. ; aliments de la curiosité et (( qui n'ont rien de commun avec un chant simple (f et plein de dévotion ^ . » La fractio vocis, Yinundatio vocis, etc. sont le pressiis^ le quilisma et les SLMtTQs formules ou notes composées, employées dans le plain-chant; le Statut les défend d'une manière positive, et c'est la raison pour laquelle les Chartreux ne les ont jamais exécutées dans leur chant'-.
La Méthode de plain-chaîtt seloJi le rit et les usages cartusiens recommande aussi, d'une manière expresse, la simplicité dans l'exécution du chant. « Comme le but de notre état, dit-elle, est
' Antiq. Statuta I. P. cap. xxxix, n. i.
- Cloet, Remarques sur le Graduale de Lambillotte
p. 45, 47, 5o. — d'Ortigue, Dictionnaire de ■plain-chant ; Mi-
gne, col. 1249. ap. la Grande Chartreuse par un Chartreux,
p. 235. — Voir Méthode de plain-chant selon le rit et les
usages cartusiens^ p. 5o et 289 et sq.
plutôt de prier et de gémir, que de faire entendre des accents harmonieux, c'est surtout par des chants simples et dévots que nous nous efforçons de plaire au Seigneur, les dépouillant de tous les vains ornements du chant profane qui sont plus faits pour distraire et pour flatter et émouvoir les sens que pour exciter dans les cœurs le recueillement et la piété ^. »
En traitant cette question, le savant auteur de la Grande Chartreuse rapporte qu'au XIV' siècle, sainte Brigitte, de la famille royale de Suède, ayant fondé un couvent à Wastein, Notre-Seigneur lui dit, dans une de ses révélations : « Le chant de « vos religieuses ne doit être ni tramant, ni saccadé, (c ni manquer d'ensemble •, qu'il soit digne, grave, « uniforme et plein d'humilité. Vos sœurs doivent « imiter le chant des Chartreux, dont la psalmodie « respire beaucoup plus la suavité de l'âme, l'hu- « milité et la dévotion qu'une certaine ostenta- « tion 2 , »
D'après Dom Le Coulteux, dans ses Annales manuscrites, le chant cartusien aurait été copié en grande partie sur le chant en usage dans l'Église de Lyon, au XIP siècle 3. Monseigneur de Pins, dans son Cérémonial de l'Église de Lyon^ émet la même opinion et relate certains faits qui, s'ils ne sont pas d'une
^ Méthode cit. Introduction, p. II.
-S. Brigittœ Revelationum liber, in-fol. p. 804.
3 Le Coulteux, Ann. Ord. Cartus. an. 1 127, rapporte que les Chapitres Généraux , tenus sous les Révérends Pères Dom Basile et Dom Jancelin, portèrent plusieurs Ordonnances sur le chant.
authenticité à l'épreuve de la critique, ne manquent cependant pas d'intérêt. « On avait remarqué autrefois, dit-il, que parmi toutes les Chartreuses qui existaient en France ou dans les pays étrangers, il n'y en avait point qui chantassent si gravement l'Office que les Chartreux de Lyon. En voici la raison : lorsque saint Bruno se rendait, en 1084, de Reims à Grenoble, il passa par Lyon, et fut si édifié des cérémonies de cette Église, que lorsqu'il voulut donner à son Ordre ses Constitutions, il envoya à Lyon deux de ses Religieux, pour étudier les cérémonies de cette Éghse, et leur enjoignit d'y séjourner quelque temps pour en méditer l'esprit. C'est pour cela que l'on trouve dans les cérémonies des Chartreux, plusieurs rapports avec les nôtres. Lors donc que les Chartreux vinrent s'établir à Lyon, la colonie qui y fut envoyée eut ordre de s'appliquer plus spécialement à imiter la gravité du chant et des cérémonies de Lyon ^ »
Revenons à la vie intime du Chartreux. Depuis Pâques jusqu'au quatorze septembre, les jours de la semaine où il ne se rencontre pas de jeûnes, le repas principal a lieu après la récitation de Sexte. Ce repas simple et frugal -est servi par un petit guichet placé près de la porte de la cellule, le Frère qui distribue les pitances n'ayant pas le droit d'y entrer.
^ Cérémonial cit., p. 193, note I.
- Le Statut porte : « Servetur frugalitas et cartusiana simplicitas .... prohibemus omnes superflues abusus, tanquam Statutis et sobrietati Cartusianae Religionis répugnantes. » Annales, lib. m cap. xvm. n. 22.
Les Religieux mangent toujours seuls, excepté les dimanches et les jours de fête de Chapitre , où la Communauté se réunit au réfectoire ; même alors ils gardent le silence. Pendant le repas, on fait, en latin, une lecture tirée de TEcriture-Sainte, des homélies des Saints Pères, ou des vies des Saints' , et en rapport avec l'Office du jour. « Ils sont là, (c dit saint Hugues , Évêque de Lincoln , les yeux (c baissés vers l'assiette, les mains reposant sur la « table, les oreilles attentives à la lecture, et le cœur « élevé vers Dieu 2. »
A certains jours, les Chartreux, après avoir été rendre grâces à Dieu, dans Téglise, à Tissue du repas du soir, reçoivent à la porte du réfectoire, le pain qu'ils doivent manger dans leur cellule -, par ce vieil usage, on veut leur rappeler que la nourriture ne leur est donnée qu'à titre d'aumône. Le lecteur, recommandant les bienfaiteurs du Couvent aux prières des Religieux, dit à chacun d'eux en leur remettant un pain: Requiescant m pace; à quoi on répond : Amen^.
La nourriture des Chartreux se compose de laitage, œufs, poissons, légumes, fruits ou fromage; ils s'abstiennent très souvent d'œufs et de laitage, comme nous l'expliquerons plus loin. Nous avons vu qu'il ne leur était jamais permis, d'user d'ahments
' Stat. cap. IX.
- Quidam Ti-actatiis Statutorum Ordinis Cartusiensis, pro novitiis. Ms. de la Chartreuse de Bosserville.
sPost cœnam et peractas in ecclesiagratias,tanquam Christ! mendici ad refectorii ostium panes singuli recipimus,nos inclinantes tradenti et ipse nobis. Stat. II P. cap. ix. n. 23.
gras. La prescription du maigre est d'une rigueur tellement absolue, la Règle est si inflexible sur ce point, qu'elle ne souffre aucune dérogation ; on ne peut l'enfreindre que sous les plus grandes peines, et il n'y a pas d'exemple de dispense de cette abstinence de la chair, même pour les malades; ce qui est entièrement particulier à l'Ordre.
Ce régime, qui nous parait si austère et si peu fortifiant, procure aux Chartreux une santé excellente ; ils sont rarement malades et parviennent presque tous aux limites de la vieillesse. Ce qui faisait dire à un écrivain moderne : « La quantité « ne laisse jama'is en souffrance les besoins véri- « tables et les nécessités de la nature; mais aussi, « jamais il n'y a cette surexcitation de l'appétit qui « produit un grand nombre d'infirmités et abrège « la vie des personnes aisées. Le régime des Charce treux est la remarquable application des préce ceptes de frugalité, préceptes dont le résultat ce est de conserver, de prolonger la double santé ce de l'esprit et du corps. Mens sana in corpore saee no. Seulement, les prescriptions de la doctrine ce physiologique ne sont données aux laïques qu'au ce nom de l'intérêt matériel de la vie présente ; ce pour allonger l'existence, on la décolore par des ec calculs qui en attristent tous les moments. La ce Règle cartusienne est, au contraire, un devoir ce récompensé par les merveilleuses jouissances du (c sacrifice, du dévouement, de la charité pour les ce autres hommes et du bonheur céleste mérité « pour nous-mêmes. L'austérité cartusienne asso-
« cie Tutilité pour les autres et pour soi aux plus « sublimes aspirations vers la beauté divine; cha- « que nécessité matérielle satisfaite est transformée M en douce jouissance spirituelle lorsqu'elle se préce sente avec l'attrait du devoir et du dévouement « accomplis. N'est-il pas remarquable qu'en ne « visant qu'à la perfection morale, Bruno ait ren- « contré les véritables lois de l'utilité et du régime « sobre pour l'organisation humaine ? Quelle ana- « logie inattendue entre le livre de la frugalité carte tusienne et le livre intéressant de la longévité « humaine ^ ! »
Les Chartreux ne se départissent pas, même pour leurs hôtes, du Règlement prohibant l'usage des aliments gras. Il n'en donnent jamais à ceux qui viennent leur demander l'hospitalité, ou sont invités à prendre leur repas dans le Monastère. Il est dit dans les Statuts : « Lorsque les hôtes sécu- « liers viennent à la Maison ou sont invités par « nous à prendre un repas, nous leur préparons (c ce qu'exige leur dignité, l'honnêteté, selon les « ressources de nos Maisons, excepté toutefois des c( aliments gras que nous n'offrons à personne dans « nos Monastères ~. »
La seconde partie de la journée du Chartreux
^ Comte de Villeneuve-Flayosc, Hisi. de sainte Roseline, Moniale chartreuse, p. 266.
2 Hospitalibus autem secularibus cùm ad nos veniunt, aut par nos invitantur, ad prandium prasparamus pro illorum dignitate et honestate et domûs facultate, exceptis carnibus quas ulli unquara intra domum praeparamus. « Stat. II P. cap.
est encore remplie par la prière et les exercices de piété. A midi, après avoir récité VAngeliis^ il dit None de TOfficede la Sainte- Vierge et de l'Office du jour^, puis il s'occupe d'étude ou de travail manuel jusqu'à trois heures, dit à l'oratoire Vêpres du Petit Office et se rend à l'église pour chanter les Vêpres du jour et l'Office des morts ; toutefois ce dernier Office ne se dit pas les jours et les veilles des fêtes. Lorsqu'il y a eu Office des morts, le Chartreux rentre dans sa cellule, vers quatre heures et demie, c'est l'heure du souper. Si cet Office n'a pas été chanté, il est de retour plus tôt, et dans ce cas, après avoir pris un peu de relâche, il consacre de nouveau aux exercices spirituels le temps libre jusqu'au repas du soir.
Ce second repas n'a pas lieu toute Tannée, mais seulement depuis Pâques jusqu'à l'Exaltation de la Sainte-Croix. Pendant le reste de l'année, à l'abstinence d'aliments gras vient se joindre le jeûne; non seulement le jeûne prescrit par l'Église au Carême et aux Quatre-Temps, mais un jeûne particulier à l'Ordre. Les Chartreux commencent, le quatorze septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, un Carême qui dure huit mois ; c'est-à-dire que pendant ce laps de temps, ils ne font qu'un repas principal vers midi, et le soir une petite collation qui consiste en un peu de pain et de vin~. De plus, toute Tannée, unefois.par semaine, ordinairement le ven-
' Stai. I. P. cap. xxiii. n.14.
- (t Frustulum panisne potus noceat. » Stat. II P. cap. x. n. 2 1.
dredi, on fait ce que Ton appelle dans l'Ordre abstinence ; c'est-à-dire que tous les Religieux Jeûnent au pain et à l'eau, excepté ceux que l'âge, les infirmités ou d'autres raisons approuvées par le Prieur mettent dans le cas d'être dispen ses de ce point de la Règle.
Pendant l'Avent, le Carême et certains autres jours, le Chartreux se prive d'œufs et de laitage. Depuis l'Exaltation de la Sainte-Croix jusqu'à Pâques, excepté en Avent et en Carême, les dimanches et les jours de fêtes, on fait deux repas au réfectoire commun; seulement, au repas du soir, on ne sert que des légumes et des fruits *. Au milieu de toutes ces prescriptions qui paraissent si sévères, il est cependant facile de constater que les austérités des enfants de saint Bruno sont tempérées par une sage discrétion et que, si d'une part elles mortifient la nature, d'autre part elles ne sauraient l'accabler.
Après le souper ou la collation, le Chartreux prend, dans sa cellule, un peu de récréation ; puis il emploie une demi-heure à la récollection. Ce précieux exercice se partage entre l'examen de conscience et une lecture spirituelle. Enfin, à six heures, il dit à son oratoire V Angélus-^ les Compiles du jour et de l'Office de la Sainte-Vierge, fait l'offrande de sa
^ Sur les jeûnes et les abstinences Cf.InnocentLe Masson, Annales, cit. lib. III. de secunda parte, cap. ix. et x.
2 Chez les Chartreux, V Angélus consiste seulement dans la récitation de trois Ave Maria. Cette prière est dite quatre fois par jour, et toujours à genoux, même le dimanche et pendant le temps pascal. Sonner ï Angélus est appelé par eux sonner pour le pardon ou pour les indulgences. — Ordinariwn, cap. xxiii. n. 9. - 18.
journée à Dieu et va réparer ses forces, par un peu de repos * .
En suivant ainsi les Chartreux à toutes les heures de la Journée, on voit que la prière et la récitation de l'Office divin occupent presque exclusivement tous les instants de ces pieux Solitaires, Poussés par le désir du salut des âmes, ils ne se lassent pas d'intercéder le Seigneur. Non contents de prier pour l'Église, pour son chef vénéré et les pasteurs des âmes, ils étendent encore leur sublime charité sur tous les hommes et demandent à Dieu, avec instance, qu'il daigne les sanctifier et les conduire dans la voie de la justice et de la vérité. Ils veulent, par une prière surabondante, faire descendre les bénédictions du ciel sur tous, et réparer ainsi les omissions d'un grand nombre et les iniquités des pécheurs. La Règle leur recommande de prier pour ceux qui ne prient pas ; pour les impies, les ennemis de l'Église, les hérétiques ; pour les vivants, les malades, les mourants, les morts ; pour les biens de la terre et pour le salut de la patrie -.
Les amis et les bienfaiteurs des Chartreux sont
^ Ordinariiim, cap. xxiii. n. 32. — Directoire^ chap. xiii.
2 Prostrati in terram pro omni Statu intercédant, videlicet pro Statu nostrae Religionis , pro Statu sacro-sanctae Romanse Ecclesiee et D. N. Papee, pro Disecesano proprio et
CEeteris Episcopis, personisque ecclesiasticis universis ,
pro omnibus benefactoribus, recommendatis, familiaribus et amicis, pro omnibus tentatis, et in quacumque corporis et animée tribulatione constitutis, pro existentibus in peccato mortali, pro reductione Heereticorum et Schismaticorum ; pro conversione Judasorum et Paganorum, pro navigantibus, peregrinis et infirmis, pro terrée fructibus et cultoribus eorumdem, pro temperie aeris, etc. Stat. III P. cap. i, n. g.
surtout l'objet de leurs plus tendres prédilections. Ils les rendent participants des mérites que l'Ordre tout entier peut obtenir du divin Maître ; ils les considèrent comme étant des leurs, comme faisant partie de la famille Cartusienne, et leur accordent généreusement des lettres d'affiliation.
Disons un mot de cette participation accordée aux amis et aux bienfaiteurs des Chartreux. Il y a deux sortes de participations : l'une particulière qui ne regarde que la Maison dont le Prieur a accordé cette faveur, l'autre générale qui concerne l'Ordre tout entier, et qui est accordée par le Chapitre Général ou le Révérend Père Général. Tous les ans, lorsque le Chapitre Général est réuni, les Prieurs des différents Monastères sollicitent, auprès du Définitoire, la faveur de l'affiliation, pour ceux qui ont rendu quelque service à leur Couvent, ou à l'Ordre en général ; si le Chapitre Général le juge convenable, il est accordé une lettre de participation aux biens spirituels de l'Ordre.
La formule des lettres de participation n'est pas absolument déterminée, elle peut varier selon les circonstances, et de fait elle varie ordinairement. Toutefois pour donner au lecteur un aperçu de ces lettres, nous allons en transcrire deux modèles que nous avons sous les yeux.
Formule de la lettre de participation aux prières d'une Chartreuse particulière :
Frère N... Prieur de la Chartreuse deN....
Salut en Notre Seigneur Jésus-Christ.
« Suivant le pieux usage établi de tout temps
(( dans les Maisons de notre Ordre, d'accorder (c des lettres d'affiliation spirituelle à certaines perce sonnes dont on a reçu des témoignages particu- « liers d'intérêt, de dévouement et d'affection, nous « voulons bien par les présentes, nous confiant en « la miséricorde de Dieu, en l'intercession de l'Im- (c maculée Vierge Marie , notre Mère et Pa- « tronne, en celle de notre Père saint Bruno et « des autres protecteurs de notre Ordre , vous c( donner part, pendant votre vie et après votre « mort, que nous souhaitons être précieuse devant « le Seigneur, à toutes les messes, communions, « prières, veilles, jeûnes, aumônes et généralement « à toutes les œuvres de piété et de pénitence qui « se pratiquent, par la grâce de Dieu, dans notre « Monastère ; et lorsque nous serons avertis de (( votre passage à une vie meilleure, nous ferons « pour vous les prières et suffrages prescrits pour « les personnes qui ont obtenu ladite participation.
« Donné en notre Chartreuse de N , sous le
« sceau de cette Maison, l'an de grâce.... le
Frère N
Les Annales de D. Le Masson donnent la formule suivante de Lettre de participation aux biens spirituels de l'Ordre entier ; on considère cette rédaction comme ayant été décidée au Chapitre Général de iSgô.
« F. N... humilis Prior Cartusise, casterique « diffinitores Capituli Generalis, dilecto nobis in « Christo N.... salutem in Domino et Orationum « suffragium salutare. Meretur vestrœ devotionis
(c affectus ac piœ intentionis fervor, quem ad Or-
« dinem nostrum et specialiter ad Domum N
« concepistis, magis ac magis apud Dominum « continuis juvari et attoUi suffrages, ut in quo lar- « giùs ac copiosiùs super vos divina gratia corusca- « vit ; eô bonitas vestra apud Deum proficiat, et « ut hujusmodi devotionis obsequia, auctore Do- <c mino, vobis sint fructuosa ; vos omnium missa- « rum, orationum, horarum, psalmorum, vigilia- « rum,Jejuniorum,abstinentiarum,eleemosynarum, « disciplinarum, cœterorumque spiritualium exerce citiorum, qu£e Deo auctore in Ordine nostro (c fiunt, et fient in posterum participes facimus et « consortes in vitâ vestra, pariter et in morte ; adden- « tes de gratiâ speciali quôd cùm obitus vester, « quem Deus felicem faciat, nostro fuerit Generali « Capitule denunciatus, pro animœ vestrœ remedio ce injungemus orationes per totum Ordinem cele- « brari, quœ pro hujusmodi nostris participibus ce fieri consueverunt.
(c Datum cum appositione sigilli Domûs Garce tusiœ in testimonium prsemissorum. Anno Doee mini sedente Capitulo Generali*.))
Comme nous le voyons, d'après les lettres d'affiliation, les Chartreux n'oublient pas leurs amis et leurs bienfaiteurs qui ont quitté cette vie pour Téternité. Dans leur pieuse reconnaissance, ils unissent leur souvenir à celui de leurs frères défunts et demandent à Dieu, par des prières multipliées, qu'il daigne leur faire miséricorde.
' Dom Inn. Le Masson, Annales, lib II. pars ii, fol. 217.
Chaque semaine, les Chartreux célèbrent une messe pour leurs bienfaiteurs défunts; chaque jour, ils psalmodient TOffice des morts , excepté les dimanches, les fêtes et les veilles de ces mêmes jours. Ces Offices sont très diversifiés : on les désigne sous les noms (ïAgendes^ Brèves, Anniversaires, Prèces, Tricenaires et Monachats.
On appelle Agende un Office des morts, récité soit au chœur, soit en cellule, qui se compose de Vêpres, Matines et Laudes ; ces différentes parties prennent, à cause de leur premier mot, les noms de Placebo^ Dirige et Exiiltabiint.
Une Brève [coMvto. récitation) estle même Office dit . en cellule, à l'annonce del'O^nY d'un Religieux; la Communauté fait célébrer une messe privée, à cette intention.
Un Anniversaire^ comme son nom rindique,est un Office de morts, accompagné d'une messe, soit privée,soit conventuelle, au jour anniversaire d'un Obiit.
Une Prèce( demande de prières) est ou générale, pour l'anniversaire de la Profession d'un Religieux, ou spéciale, à Foccasion de la mort d^un proche parent. La Prèce générale donne droit à une oraison, pendant les prières de Prime faites au Chapitre, à un Placebo ^do. la part de chaque Religieux, et à une messe privée, célébrée par l'hebdomadaire . La Prèce spéciale ne donne pas droit à cette messe.
Le Tricenaire consiste en la célébration d'une messe pendant trente jours consécutifs. On distingue trois sortes de Tricenaires : les généraux, les communs et les particuliers.
Les Tricenaires généraux , ordonnés tous les ans par la Carte du Chapitre, sont au nombre de trois : le premier pour toutes les âmes du Purgatoire ; le deuxième pour les parents, amis et bienfaiteurs des Chartreux et pour les personnes recommandées à leurs prières ; le troisième pour tous les bienfaiteurs du Chapitre Général et pour ceux qui ont participation aux prières de l'Ordre. On nomme Triceîiaires communs^ ceux qui sont ordonnés par la Carte du Chapitre Général, pour les Chartreux décédés depuis le dernier Chapitre. Enfin les Tricenaires ^particuliers sont ceux auxquels tout Religieux a droit dans sa Maison de Profession et de décès, et ceux que l'on accorde à d'insignes bienfaiteurs ^
Il y a deux sortes de Monachats : le Monachat si77îple^ qui consiste dans un Tricenaire particulier et un Anniversaire perpétuel ; et le Plein Monachat qui donne droit, en dehors du Tricenaire et de l'Anniversaire, à deux psautiers complets ou à six messes de la part des Comprofès-, et des Rehgieux de la Maison où se fait la sépulture 3,
Dom du Creux, ancien Prieur de la Chartreuse de Bourbon-ies-Gaillon, en Normandie, parlant des prières et des Oâices supplémentaires que le Chartreux doit réciter, fait cette remarque : « Je me souviens d'avoir eu, dans la même année, indépen-
■• Dom Inn. Le Masson, Annales, lib. II, pars ii, fol. 40.
2 On entend par Comprofès, les Religieux qui ont fait la première profession dans la même Maison.
3 Ibid, fol. 4.5.222. — Cf.SfafMfa Anfiçua. cap,xLVii.n. 2-5.
damment de mes autres Offices et obligations, deux mille psaumes à acquitter*. »
Les Chartreux ne se contentent pas de prier pour les morts -, les graves intérêts de l'Église, le bien de la société et le salut des âmes sont pour eux le sujet de pieuses préoccupations. Chaque année, la Carte du Chapitre Général prescrit, à toutes les Maisons de l'Ordre, de célébrer quatre messes de Spiritii Sancto, pour le Souverain Pontife -, pour la propagation de la Foi, la persévérance des chrétiens et la conversion des hérétiques, des schismatiques et des ennemis de l'Église; pour la prospérité de l'État et la paix entre les princes chrétiens ; enfin, pour la conservation de l'unité dans l'Ordre. Le Chapitre Général ordonne aussi, à chaque Monastère, de célébrer cinq messes de Beatâ, pour l'Évêque du diocèse ; pour les fondateurs et les bienfaiteurs des diverses Chartreuses, et enfin pour les parents et les amis des Religieux, ainsi que pour les personnes qui ont obtenu des lettres de participation.
En considérant l'existence de ces pieux Solitaires, existence si saintement remplie par la prière, la mortification et l'abnégation de soi-même, nous restons étonnés et émus. Digne enfant de saint Bruno, le Chartreux passe sa vie dans les exercices d'une austère pénitence ; il sait qu'elle seule lui permettra de triompher de la chair et de ses révoltes, du démon et de ses attaques. Malgré ce salutaire
^ Vie de saint Bruno, p. 11 5.
exemple, combien cependant n'en est-il pas, parmi les hommes du monde qui se refusent à croire et à comprendre que Dieu, par ces moyens, se laisse désarmer et oublie la justice pour ne penser qu'à la miséricorde.
A cette milice du sacrifice, il n'y pas de relâche ; les Jours se suivent avec la même uniformité et la même monotonie. Pas de distractions ; toutefois, pour établir des rapports entre les Religieux,et leur permettre de participer aux avantages et aux épreuves de la vie commune, les Statuts ont établi que le dimanche et les jours de fête de Chapitre, les Chartreux auraient, entre None et Vêpres *, un colloque, concédé aussi à certains jours de fête, et qu'une fois par semaine ils feraient une promenade en dehors du Monastère, sous la présidence du Père Vicaire. Cette promenade,qui dans les Statuts porte le nom do. Spacîment : Spatïamentum ^remonte aux premiers temps de l'Ordre-. La Carte du Chapitre Général de 1292 fait mention duspacîment, et un passage des Anciens Satuts nous apprend que ces promenades existaient déjà avant cette époque s.
Le spacîment dure environ trois heures, et pendant ce temps, les Chartreux ne doivent jamais oublier qu'ils sont des hommes de mortifica-
' Ces colloques ne sont pas accordés aux solennités du Jeudi-Saint, de Pâques, de Pentecôte, de Noël et dans les fêtes de Carême. Stat. cap. xi n ; i. — cap. xv, n. i, 5.— Pour le Noviciat, les récréations sont bornées au dimanche.
- Cf. Consuetudines Guigonîs^ cap. xv, n. 4. — Dora Inn. Le Masson, Annales cit. p. 48. — Stat. cap. xv, n. 3, 12, i5.
3 Antîq. Stat. II P. cap. xxn n. i5.
tion ; ils ne peuvent entrer dans aucune demeure ni accepter même la plus légère réfection. Au commencement du XVP siècle, quelques Couvents de Chartreux obtinrent,de prélats très haut placés dans rÉglise, l'autorisation de continuer leur promenade au delà des limites assignées par les supérieurs, d'3' boire, d'y manger et de se disperser dans diverses directions. Le Chapitre Général, tenu en i5i9, réprima aussitôt cet abus et condamna les Religieux, coupables de cette infraction envers la Règle, à manger au réfectoire, à genoux, autant de fois qu'ils avaient commis la faute, et à n'avoir en ces Jours que du pain et de l'eau. Les Prieurs qui avaient toléré cette infraction furent déposés K
Pendant ces promenades, les Religieux prennent part entre eux à des conversations toutes fraternelles, à de pieux épanchements qui doivent réconforter ces âmes ensevelies dans la solitude. Les Statuts ont tout prévu, ils veulent que dans ces colloques, les Solitaires s'édifient réciproquement par la simplicité de leurs manières et la piété de leurs discours. De plus, ils défendent de s'occuper des événements qui se passent dans le monde et de soulever des discussions politiques. « Que les (f Prieurs, dit la Règle, interdisent avec énergie à « leurs Moines et à tous leurs subordonnés de parce 1er, dans les colloques ou ailleurs, des maîtres de « la terre, des autres princes, de leur gouvernece ment ; qu'ils leur interdisent, à ce sujet, toute
' L'abbé Berseaux, op. cit. p. 414.
« parole désordonnée, contentie.use et de nature à « fomenter des partis. Que ceux qui auraient la « présomption de ne pas se conformer à cette pres- « cription soient exclus des colloques et ensuite « punis selon la gravité de leur faute ^
Ce sage Règlement forçait Voltaire, cet ennemi acharné de tout froc monastique^ à écrire ces lignes : « Les Chartreux,parfaitement tranquilles au milieu « d'un monde tumultueux dont le bruit parvient « rarement jusqu'à leurs oreilles, ne connaissent « leurs souverains respectifs que par les prières « dans lesquelles leurs noms sont insérés ~ . »
En dehors des circonstances exceptionnelles dont nous venons de parler, le silence règne toujours dans toute solitude cartusienne 3; c'est-à-dire que pendant la plus grande partie de la journée, le Chartreux n'ouvre les lèvres que pour prier, parler à ses supérieurs, ou dire à ses frères les choses indispensables et à voix basse. « Cest ce silence qui fait d'une Chartreuse un désert, bien qu'elle soit un Couvent, et d'un Chartreux un Solitaire, bien qu'il soit un Cénobite. »
Si le Chartreux ne parle pas à ses frères, n'estce pas pour se recueillir, afin de mieux converser
< Priores Monachis suis aliisqueSubjectis firmiter interdicant ne de Dominis terrœ, aliisque Principibus, factisque ipsorum in colloquiis vel alibi verba inordinata habeant,contendendo et partes faciendo. Qui contra facere prtesumpserint a colloquiis excludantur,et pro modo culpse alias puniantur. Stat. II P. cap. XV. n. 6.
-Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, ch. xxxix.
3 Stat. cap. XIV.
avec Dieu. Ce silence et cette solitude doivent paraître bien pénibles aux hommes du siècle, cependant nous avons souvent entendu dire aux Pères Chartreux que là était leur bonheur et leur consolation. Un de ces saints Solitaires écrivait dernièrement : (c Que dire de ces colloques amoureux que « l'âme peut engager à tout instant avec Dieu ? Elle « est pour ainsi dire, continuellement admise en « audience secrète et privilégiée du roi des cieux ; « c'est, en effet, dans ce but, pour lui parler cœur « à cœur que ce divin époux l'a conduite dans la « solitude. Quelle conversation pourrait être com- « parée à ces célestes entretiens ? quelle harmonie « à cette harmonie divine ? Dans de telles condi- « tions, la solitude devient on ne peut plus facile « et aimable, ou plutôt elle cesse d'être solitude; « car celui avec qui Dieu habite, dit saint Bernard, « n'est jamais moins seul que lorsqu'il est seul. » La solitude cartusienne n'est jamais troublée ; les Solitaires ne reçoivent guère de visites, si ce n'est de ceux qui viennent leur demander des conseils spirituels, se retremper dans le silence et le recueillement et mettre ordre à leur conscience. Les femmes ne peuvent franchir la porte du Monastère, ni même visiter l'église i. La Règle est des plus explicites sur ce point ; elle porte que si quelqu'un fait entrer, ou pouvant s'y opposer, laisse entrer
^ Mulieres enim termines nostros intrare nequaquàm sini-
mus, quantum in nobis est, mulieribus cujus-
cumque status, gradus, ordinis et conditionis et quâcumque dignitate vel praseminentiâ prasditis, etiam Comitissis, Marchionissis etDucissis. Stat. II P, cap. xx, n. 2, 3.
dans les cloîtres, ou même dans l'étendue des clôtures, une femme quelconque, il encourt de fait, d'après les Bulles des Papes Jules II, Pie V et Grégoire XIII, la peine d'excommunication réservée au Saint-Siège ^ Les Coutumes du Vénérable Guignes traitent assez longuement cette question. On y trouve la défense générale d'introduire des femmes dans les lieux où règne la clôture, et l'obligation de donner, loin du couvent, les aumônes que le Prieur juge convenable de leur faire distribuer-.
Les Annales d^ l'Ordre rapportent qu'en 1404, Dom Jean d'Orgelet, Prieur de la Chartreuse de Saint-Hugon, ayant admis d'illustres fondatrices dans la sacristie et l'église de son Monastère^ et leur a3^ant offert un repas dans l'intérieur de la Maison, le Chapitre Général le condamna à faire six abstinences au pain et à l'eau, et après l'avoir déposé, le renvoya dans la Chartreuse de Portes, où il avait fait profession. En 14 17, un autre Prieur ayant reçu dans la clôture la reine de France, Isabeau de Bavière, épouse du malheureux Charles VI, fat réprimandé avec sévérité par le Chapitre Général et sur le point d'être déposé de sa charge ; toutefois il fut obligé de faire cinq abstinences au pain et à l'eau ^ . Plus tard, les membres des familles ré-
I Stat. III P. cap. XIX, n. 48.
- Mulieribus nisi longe à domibus nostris eleemosyiiEe non dsntur. Mulieres termines nostros intrare nequaquàm sinimu3. Consuetudines Ven. Gidgonis.
'■^Annales cit. Lib. II, P. 11, cap. viii. — Eugène Burnier, la Chartreuse de Saint Hiigon^ p. iii. — Dom Du Creux, op. cit. p. i33.
gnantes obtinrent la faveur d'entrer dans la clôture, mais à la condition expresse qu'ils présenteraient une autorisation formelle du Souverain Pontife. Toutes ces précautions montrent d'une manière évidente jusqu'à quel point les Chartreux veulent abriter leur vertu et craignent de se laisser distraire de leur recueillement.
Cette existence passée ainsi dans les élévations de l'âme vers son auteur, et dans les suaves aspirations de l'amour divin, n'est guère comprise par le monde. Cette vie d'abnégation, de pénitence et de sacrifice doit épouvanter, elle fait peut-être même crier au scandale et à la folie. Parmi les catholiques, combien n'en est-il pas qui jugent la vie austère des Chartreux comme impraticable, audessus des forces humaines et seulement à la portée de quelques âmes d'élite. Les faits viennent cependant démontrer l'erreur de cette assertion.
Un Chartreux écrivait il y a quelques années : « Il y a parmi nous des hommes de tout âge, de tout tempérament, de toute condition, ecclésiastiques et séculiers. Les uns ont été amenés par le seul attrait de la solitude et de la vie intérieure ; les autres ont cherché un refuge contre un monde qui les fascinait et commençait à les séduire ; ceux-ci comme des timides colombes, sont venus abriter leur innocence à l'ombre du sanctuaire \ ceux-là, expier une jeunesse ou une vie passée dans l'oubli ou l'offense de Dieu ; il en est enfin qui après les travaux du ministère, viennent se préparer à la mort, dans la pratique de la pénitence et le recueillement
de la solitude; mais tous, quels qu'ils soient, quel que soit le motif qui les ait amenés, ne tardent pas à reconnaître que la Règle cartusienne est loin d'être au-dessus des forces humaines. »
Ajoutons, pour achever le portrait du Chartreux, que l'humble enfant de saint Bruno, sous ses grossiers vêtements porte toujours un cilice. Voulant affranchir Tesprit par l'asservissement de la chair, il fait supporter à son corps des tortures ingénieuses qui rappellent les prodiges de pénitence des anciens Anachorètes et des vieux Moines du Moyen-Age. Sublime folie ! seule, elle possède assez de puissance pour réveiller les consciences endormies dans régoïsme,et les arracher à l'étrange et douloureuse tyrannie des passions. Hommes de notre siècle, allez vers ces Moines, suivez-les dans leurs pieux exercices, recueillez les graves paroles qui tomberont de leurs lèvres, et bientôt vous ne vous étonnerez plus de leur genre de vie, vous ne rirez plus de leurs austérités. Dans le calme de la solitude, vous réfléchirez et vous admirerez, vous rentrerez en vous-mêmes et vous prierez. Là est le salut.
Après une si belle vie, quelle doit être la mort du Chartreux ? Lorsqu'il sent que son âme est sur le point de briser les derniers liens qui rattachent au corps, il recueille toutes ses forces pour quitter cette terre en digne fils de saint Bruno. Devant toute la Communauté, il reçoit les derniers sacrements, et chaque Religieux ému vient à son tour lui donner le dernier baiser de paix. Près d'expirer.
il s'unit encore aux chants et aux supplications de ses frères qui l'entourent. La pâleur de la mort se répand sur son visage, mais ses traits semblent illuminés d'un reflet de la gloire céleste. Pas une plainte ! ses lèvres murmurent une prière, ou laissent échapper un cri d'amour; ses yeux regardent le ciel. Il aspire au moment suprême qui va le rapprocher de son Dieu et le rendre à sa patrie. De même que son divin Maître, il est heureux d'offrir sa vie pour le bien de TEglise et le salut de la société. C'est son dernier sacrifice.
Lorsque le Chartreux a rendu le dernier soupir, pendant qu'une fosse est ouverte dans le préau du grand cloître ^ ,les Frères lavent pieusement le corps du Religieux, le couvrent de sa robe et de sacuculle monastique, rabattent son capuchon et portent, dans Féglise, cette chère dépouille quia été placée sur une simple planche. Ils viennent alors, deux à deux, prier et faire la sainte veillée, auprès de celui qu'ils avaient aimé d'une affection si pure. Le lendemain, le Prieur offre le Saint-Sacrifice, au milieu des chants graves et solennels de la Communauté, et le corps du Religieux est déposé dans la terre, aux sons répétés de la cloche, sans cercueil, enveloppé seulement dans ses vêtements monastiques . Il semble qu'on veuille lui faire pratiquer, jusque dans la tombe, cette pauvreté
^ Dès le commencement de l'Ordre, l'usage a écé de placer le cimetière, non loin des cellules, afin qu'il soit pour les Solitaires, comme une prédication permanente . Dans certaines Chartreuses le cimetière est placé dans le préau du petit cloître. — Cf. Ordinationes quœ vitlgô siib nomine S. Brunonis. n. xTV. — Tromby, o/;. cit. t. II, append. p. lxxxiv.
dont il avait fait vœu-, pendant sa vie. Une croix de ■bois,toute simple, sans inscription aucune, indique le lieu de sa sépulture' — . N^est ce pas assez !
Les Chartreux savent garder précieusement les souvenirs du cœur; ils inscrivent le nom de leur frère, dans Tobituaire du Couvent et prient pour lui. Quel est le chrétien qui ne désirerait avoir cette suprême consolation de savoir qu'il reposera, en attendant le jour de la résurrection , au milieu de frères aimés qui conserveront pieusement sa mémoire et suppliront sans cesse le Seigneur de le recevoir dans sa miséricorde.
^ Cf. Dom Innoc. Le Masson. DîVecforzMm morientium^ad usuni Ordinis Cartusiensis.