‹ Saint Clément de Metz et le mythe de la bêteChapitre 1 sur 1 · Saint Clément de Metz et le mythe de la bête · texte numérisé non relu

Saint Clément de Metz et le mythe de la bête

u fond de toutes les religions réside une sorte de Manichéisme plus ou moins conscient, l'opposition et le conflit entre deux principes irréconciliables, le Bien et le Mal, les Dieux bons et les Dieux méchants, Dieu et Satan. Il n'est pas nécessaire, pour expliquer ce dogme latent de toutes les doctrines religieuses, de rechercher, au fond de l'Orient, d'antiques et vagues inlluences. C'est l'Ame humaine elle-même qui a imposé aux théologiens, aux poètes, aux visionnaires, cette foi initiale. C'est par ce que les hommes ont, de tout temps, senti en leur conscience l'implacable lutte du bien et du mal que, d'une façon irrésistible, ils transportèrent ce champ de bataille dans la région des choses étemelles. Le manichéisme historique date du troisième siècle de Dotre ère : la notion, je pourrais dire l'angoisse philosophique sur laquelle il se fonda, n'apparait-elle point déjà aux premières pages de la Genèse, aux plus vieilles traditions du polythéisme grec?

Le sentiment théologique des deux principes en conflit fut, dès l'origine des créations religieuses, précisé et comme illustré par l'instinct anihropomorphique de l'esprit humain. On ne fonde point

une religion, on ne soulève point vers l'idéal les multitudes A l'aide de pures idées métaphysiques. L'imagination, qui est ta faculté mystique par excellence, exige des ligures sensibles et des symboles émouvants. Ce n'est point le dogme de la Sainte Trinilé, d'une transcendante subtilité, qui a donné le monde au christianisme, mais la doctrine de l'incarnation, Dieu revêtant le corps humain, le Prophète des béatitudes, le Maitre de la dernière Cène, le Roi des Juifs trahi par Judas, jugé par Pilate, (lagellé, couronné d'épines, crucifié entre deux voleurs. Ecce Homo! La parole mélancolique du proconsul romain proclamait d'avance l'irrésistible attrait de l'Évangile.

Le principe du mal reçut du christianisme un nombre singulier de formes et d'apparences visibles. Le paganisme grec, si peu préoccupé des destinées d'outre-tombe, n'avait point été sérieusement hanté par la peur d'êtres redoutables rôdant sans cesse dans l'ombre des mortels. Ses dieux méchants, hostiles À l'homme, conservaient leur beauté sculpturale, leur grâce olympienne. Les monstres abattus par Hercule, l'Hydre de Lerne aux tètes renaisiiais3an(«s étaient moins des divinités malignes, de nature infernale, que la vague souvenance des créations énormes et difformes des âges préhistoriques. Le christianisme, fondé sur le dogme de la chute, c'est-à-dire d'une révolte de l'homme contre Dieu, expliqua, comme avait fait la Bible, le drame du Paradis terrestre par la perfidie du mauvais Ange qui, sous la forme du serpent, avait malicieusement tenté la fragilité d'£ve, notre lamentable aïeule. Au maudit reptile la nouvelle religion, de génie plus anthropomorphique que le mosaïsme ajouta, dès son origine, un fort respectable nombre d'animaux plus ou moins monstrueux dont vous trouvez encore les images inquiétantes aux gai^uilles des cathédrales gothiques, aux chapiteaux des églises romanes. Le serpent, la chauve-souris, le lion. Je scorpion, le singe, le vautour ont prêté leurs membres i des combinaisons tératologiques fort compliquées, d'aspect paribis saisissant, images de terreur. L'elTrayante Apocalypse de saint Jean avait, aux premiers jours de l'Église, frappé l'imagination des chrétiens par la peinture de ses monstres grandioses. Et, plus inquiétante encore que ces bétes d'une esthétique étrange, était la Béte par excellence, que personne n'avait vue et

ne pouvait décrire, l'Antéchrist, le ^i^i") Archange déchu, l'ennemi de Dieu encbaJné pour un temps au fonds du puits de l'Abime, qui, un jour, briserait sa chaîne et bondirait sur la chrétienté, la Béte dont les premiers chrétiens avaient reconnu, en Néron, l'insolente apparition.

ne théorie qui remontait à Origène fut bien favorable à la propagation de cette faune satanique, objet d'épouvante religieuse et de pittoresque symbolisme. Suivant le grand docteur d'Alexandrie, les anges trop lâches pour seconder ouvertement la révolte de Lucifer et qui, de trop faible piété, n'avaient point embrassé ce jour-li le parti de Dieu, furent précipités du ciel sur la ten-e : les uns s'incorporèrent à la forme humaine, les autres entrèrent en des corps de bétes fort diverses, mëijie de poissons. Ainsi, l'humanité et la nature furent peuplées d'êtres peu rassurants, que l'on sentait vaguement errer dans les ténèbres ou se tapir parmi les ruines des temples païens. L'Ame infernale de Néron lui-même n'étaît-elle point enclose au corps d'un crapaud vénéneux, caché sous les racines d'un arbre, dans la désolation du mont Cœlius, Â Rome? Ubi latel rana, où se cache la grenouille, c'est clairement, pour les pbilolt^es candides du très vieux temps, le lieu où devait plus tard s'élever la Basilique de Saint-Jean-de-Latran, mère et tête de toutes les églises du monde, Late-ranus !

es plus anciens souvenirs du christianisme et de l'Église, les candides récits de la Légende Dorée, recueillis vers la fin du treizième siècle, par le bon évéque de Gènes, Jacques de Voragine, sont remplis d'histoires édifiantes qui mettent aux prises les saints, les amis de Dieu, les moines et les évêques, même les vierges^héroïques, avec les démons, anges précipités du ciel, anciens dieux des gentils, dépoifsédés de leur puissance scélérate et réduits

à vivre dans la solitude, et jusque daus les entrailles de la terre, uniquement occupes i rêver de quelque mauvais coup au détriment des fidèles serviteurs de Jésus-Christ. Il n'est pas nécessaire, comme le Bt, il y a cent et quelques années, un Mémoire de l'Académie celtique, de recourir, pour expliquer ce phénomène religieux, à un symbolisme transcendant, au conflit de la lumière et de l'ombre, du soleil el de la nuit, de la vertu et du vice. A-t-on assez abusé, depuis cette époque, du soleil, du nuage, des ténèbres nocturnes, pour rendre compte des antiques mythologîes I Même les plus Irainques aventures du monde anté- homérique, Œdipe massacrant son père Laïus, en pleins champs, passèrent chez nous, il y a quarante ans, pour des mythes solaires, astronomiques, météorologiques, la lutte éternelle de l'être et du nonêtre. Soyons moins épris de métaphysique. Nous n'avons alfaire, en tout ceci, qu'à une croyance universelle, populaire, naturelle : l'occupation constante de Satan est d'oulr^!;er Dieu en tourmentant son Église, ses saints, même les plus humbles de ses lldèles: il délègue à ses démons cet office de tourmenteurc ; rarement le démon, chargé d'une mission impie, revêt une forme noble. Parfois cependant, il apparaît sous les charmes d'une jeune fille au mortel sourire. Le plus souvent il prend l'aspect d'une bête difforme, étrange, d'autant plus effrayante. Il se cache dans l'ombre, tl habite volontiers sous le socle d'une statue de dieu païen. Souvenezvous de la fresque spirituelle de FîHppino Lippi à Sanla-Maria- Novella de Florence. Saint Philippe a fait une brèche dans l'autel de Mars. Il en sort un petit monstre fort répugnant d'aspect, € un serpent!, écrit Vasari, ou plus exactement, une sorte de porcépic, tout noir, tout hérissé, dont l'odeur empestait le voisinage et qui avait fait mourir, de son souflle empoisonné, le fils du roi. D'un geste de saint Philippe, la vilaine bête va périr.

n trouverait, à la Légende Dorée de Jacques de Voragine, un nombre respectable de miracles de cette nature, accomplis par des chevaliers tels que eaint Geoi^es, des vierges telles que sainte Mai^uerite. J'emprunte k cette édifiante chronique la légende de saint Silvestre. s Les prêtres des idoles vinrent à l'empereur Constantin et lui

dirent : t Très saint empereur, depuis que vous avez embrassé la foi de Jésus-Cbrist, ce dragon qui est en la fosse a, chèque jour, fait périr plus de trois cents hommes de son souffle empoisonné. » Et alors l'empereur consulta là-dessus Silvestre, et Silvestre lui dit : « Par la vertu de Jésus-Christ, je ferai cesser le mal que fait cette béte. ■ Et alors les prêtres des idoles promirent de croire s'il le faisait. Et alors saint Pierre apparut A Silvestre qui était en prières, et lui dit : « Descends avec deux prêtres dans la fosse où est le dragon, et quand tu seras près de lui, tu diras : «Satan, reste en ce lieu jusqu'à ce que vienne Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né d'une vierge, qui a été cruciGé, enseveli, qui est ressuscité des morts, qui est assis à hi droite de son Père et qui viendra juger les vivants et les morts ■; et puis, attachelui la gueule avec un 111, dont tu feras deux (ours, et scelle-la d'un sceau qui porte le signe de la croix, et puis après tu reviendras à moi sain et sauf, et tu mangeras le pain que je t'aurai préparé. ■ Et alors Silvestre descendit dans la fosse avec deux prêtres, et l'escalier qui y menait avait cent quarante-deux degrés. Et il portait avec lui de grandes lanternes; et il dit au dragon les paroles que lui avait révélées l'apdtre, et il lui lia et scella la gueule, et quand il remonta, il trauva deux enchanteurs qui l'avaient suivi pour voir le résultat de l'entreprise, et ils étaient comme étouCTés de l'haleine empestée du dragon. Et Silvestre tes amena avec lui, et ils se convertirent, ainsi qu'une quantité innombrable d'infidèles, et le peuple fut délivré d'une double mort, de celle que causait le culte des idoles et de celle que donnait le dragon. >

Le Mythe de la Béte apparaît, aux origines de r%lise de Paris, dans la légende de saint Marcel, aux débuts mêmes du christianisme, à Metz, dans celle de saint Clément.

Paul Diacre (viir siècle), le premier historien des évéques messins, nous a laissé un récit très sobre, mais qui contient plusieurs des éléments essentiels de cette tradition en quelque sorte œcuménique. Saint Clément, écrit-il, s'établit en dehors de la ville, dans les souterrains de l'Amphithéâtre. Il y construisit un oratoire où il prêcha l'Évangile au peuple. «Ceux qui connaissent cet endroit assurent que, jusqu'à ce jour, nul serpent ne peut y de-

meurer et que toute influence peedilentielle est écartée du lieu d'où s'est répandu le soufRe du salut. »

Nous tenons ainsi l'apdtre, le monument païen, peut être déjà la ruine païenne, dans la solitude des champs, condition favorable à la retraite inquiétante des démons. Quant au monstre, au serpent, le récit du vieux chroniqueur n'en mentionne que Tabsence. Mais c'était assez pour que l'imagination populaire ne tardât point à le tirer des mystérieuses enlrailles derArophithéâtre. Au dixième siècle, un moine de Saint Arnould écrivait:

« Au moment où Clément arrivait à Metz, la population était décimée. L'Amphithéâtre était rempli d'une multitude de serpents, tellement qu'on ne pouvait non seulement y entrer, maïs même en approcher, car leur venin mortel était lancé au loin sur les hommes, les chevaux, les bestiaux... Si quelqu'un était forcé de sortir par la porte Scarponaise, aussitôt il était atteint mortellement par le venin de ces animaux Saint Clément s'étant

oint, lui et les siens de l'buile sainte, s'avança sans peur vers les cavernes du théâtre, prêt à entrer en lutte avec le vieux serpent, fût-ce même le diable... Les serpents commencèrent à sortir des cavernes, impatients de dévorer l'homme de Dieu. Mais c«lui-cï, ayant fait le signe de la croix, marche intrépide à leur rencontre; ils ne purent résister davantage, et ils baissèrent leurs cous gonflés de fureur, s

aint Clément été son étole, en lie le plus gros des serpents, le traîne devant le peuple, adjure la Béte, au nom de la sainte Trinité, de se jeter dans la rivière et de disparaître à jamais, lui et toute sa bande infernale. Le monstre et tous ses compagnons s'empressent d'obéir. La ville de Metz échappait à la malice du Démon.

Un si grand bienfait valut au saint èvéque, de la part de ses fidèles, un long souvenir de reconnaissance. Saint Clément eut sa liturgie dans le diocèse de Metz; il eut son Mystère qui, écrit vers la fin du quatorzième siècle, ne fut publié qu'en 1861, drame d'édification, un peu confus, d'un grand charme de naïveté.

où défile une multitude de personnages, l'empereur Néron, Saint Pierre, Lucifer, Satan, Dieu le Père,- la Sainte Vierge, Gabriel et Michel archanges, de diables, à profusion et plusieurs saints très notables. L'épisode du serpent y tient peu de place; mais c'est un serpent qui parle, au milieu de ses petits, et interpelle Jésus- Christ, « Souverain Roy •, d'une façon d'ailleurs vraiment respectueuse, tout en se plaignant d'être expédié par son serviteur Clément.

au m il lieu Du troupeau de tous les pourceaulx.

a. Icy doivent tous les petits serpents syfler et mener tourment et quant saint Clément vient près d'eulx le grand serpent doit lever la teste et syfler et mener tourment, k

lins eObrts d'un démon exorcisé, vaincu et d'un paganisme agonisant. Déjà le bon évéquetraine vers la Seille, enchaîné à son étole, l'impuissant Graouilly. Mais la Bëte apocalyptique, qui laissait aux Messins un ineffaçable souvenir, devait se perpétuer comme la Tarasque de Tarascon, véritable accessoire d'édidcation et de réjouissance populaire, monstre de carnaval, rembourré de crin et de foin, que l'on exhibait en certains jours et qui cheminait, par les rues de la noble ville, autour de la cathédrale auguste le long de la Moselle et de la Seille, applaudi, sifflé, maudit, objet de dérision pour les sages, de réflexions archéologiques pour les lettrés, de vague terreur pour les vieilles dames. Tel il apparut un jour i Rabelais réfugié à Metz : le grand écrivain suivit certainement pas à pas la procession du Graouilly, du « drajfon de sainct Clemens >, et, pour nous en donner l'image, il le compare au Mascbecroutte

de Lyon, t efflgie monstrueuse ridicule, hydeuse et terrible aux petits enfans, ayant les oeilz plus grands que le ventre, et la teste

plus grosse que le reste du corps, avecques amples, larges et horrillcques maschoueres bien endentetëes tant au dessus comme au dessoubs, les quelles avecques l'engin de une petite chorde cachée dedans le baston doré l'on faisait l'une contre l'aultre terrificquement clicquetter. ■

Ainsi finit, sur la Moselle comme sur le Rhdne, le Serpent du Paradis Terrestre.

Emile GEBHART, de l'Académie française.

Page 1