‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 24 sur 42 · I. a Cor.^ IV · texte numérisé non relu

I. a Cor.^ IV

le coucher — saint Basile déjà le recommandait^ — chacun devra s'accuser, h n'importe qui de ses frères, de préférence à un ancien, non point de ses péchés graves : un moine doit-il en commettre ? mais de ses négligences et de ses imperfections, qui entravent en son àme le progrès de la sainteté ; de plus, le matin, avant la messe, surtout avant la communion, il confessera ses fautes, même vénielles, au prêtre, pour en recevoir le pardon. Et ces deux coulpes, cette confession terminées, il recevra incontinent une correction sévère qui châtiera le passé et préviendra l'avenir.

A-t-il parlé sans nécessité au réfectoire, frappé la table de son couteau ou omis de signer sa cuiller? il recevra six coups de verges. En sortant ou en rentrant dans sa cabane, il a oublié de s'incliner pour demander la bénédiction de l'ancien ? ce sera douze coups. S'est-il permis des propos oiseux, en se reprenant aussitôt? il aura seulement à solliciter son pardon ; a-t-il au contraire continué cette conversation ? il subira cinquante coups ou gardera le silence pendant un temps déterminé. Même punition, s'il a contredit l'un de ses frères ou cherché à s'excuser devant une réprimande qu'on lui faisait. Employer l'adjectif, à la première personne du singulier, en désignant un objet, mérite

I. Sermo ascetîcuSy n* 5. (Migne, Pair, grecq,^ XXXI, c. 88i.)

six coups ; mais avoir en propre quelque chose dont la nécessité ou Tusage n'excuse point la possession, entraîne deux cents coups et la confiscation.

Par négligence, on a laissé se gâter de la nourriture ou de la boisson : on restera prosterné, sans faire aucun mouvement, durant le chant de douze psaumes, à Toffice de la nuit, et, si la quantité détériorée dépasse une mesure ou un quarteau, on boira de Teau en place de cervoise, jusqu'à ce que la totalité de la perle soit intégralement compensée.

On a causé seul avec une femme; en voyage, on a couché sous le même toit qu'une personne du sexe : ce sont des imprudences qui se payeront par deux ou trois jours déjeune au pain et à Teau.

Eprouve-t-on de l'antipathie, nourrit-on de la rancune contre quelqu'un ? on jeûnera également au pain et à l'eau, tant que l'on n'aura point surmonté ce mouvement de la nature et si, par impossible, on est animé de cet esprit de contradiction qui met en péril la bonne harmonie et peut troubler la paix du monastère, on se verra privé de liberté et condamné aux arrêts de rigueur jusqu'à ce que, la réflexion aidant, on prenne le parti de « se réfugier » désormais « dans le port de l'humilité ».

La correction était ainsi proportionnée à la gravité de la faute ou de ses conséquences et^

comme dans l'intention du législateur, elle tenait moins de la punition que du remède, elle devait, dans l'interprétation d'un chef expérimenté, varier avec le tempérament, les habitudes ou les besoins de chacun : « Le bavard, prescrivait la règle, sera condamné au silence ; le violent, h la douceur ; le gourmand, au jeûne ; le paresseux, -aux veilles ; l'orgueilleux, à la prison; le traître, au mépris et au bannissement. »

Telle fut cette règle de Luxeuil, code moral et pénal tout ensemble de perfection monastique : Colomban ne pourrait renier son œuvre, tant s'y retrouvent son idéal de sainteté, son dédain des choses de la terre, sa soif de renoncement, son immense confiance en la force surnaturelle de la grâce et surtout sa logique inflexible, son indomptable énergie, son concept autoritaire, despotique même, du pouvoir abbatial et sa manière rude de traiter les hommes. Elle nous parait, à bon droit, dépasser la mesure des forces humaines et l'enthousiasme avec lequel elle fut embrassée, dans la ferveur des commencements, par des gens de tout rang, ne suffît point à dissiper les craintes que tant d'austérité nous laisse concevoir. Cette ferveur des premiers jours qui ne connaît rien d'impossible, ne tombera-t-elle point, sourdement attaquée par la réaction, même inconsciente, de l'humaine apathie? les volontés

ne se lasseront-elles point de cette tension constante dans Teffort?

Bien plus, appliquée sans intelligence par un supérieur imprudent ou sans expérience, cette règle aboutit à' la ruine de l'activité ; elle entraîne la perte de toute initiative. Les natures ardentes se butteront contre une inertie qui voudra être sage et ne sera que funeste, et les tempéraments indolents, se reposant trop sur l'impulsion d'autrui, s'alanguiront dans la routine et se contenteront de ne point broncher sous les coups.

L'émule des Colomba et des Comgall semble s'être douté de ces graves périls. Il a tout un chapitre sur le discernement, cet « œil de l'âme », tant prisé des Antoine et des Pacôme, non moins indispensable au guide qu'à l'inférieur, et à plusieurs reprises — qui le croirait d'un caractère aussi entier ? — il revient, mais en passant, sur la nécessité de la mesure. Pour lui, comme pour l'Apôtre, comme pour tous les maîtres de la vie spirituelle, l'excès en tout est un défaut; mais telle est l'impérieuse logique de son œuvre que ces restrictions sont perdues dans l'ensemble et que, dans cette course ambitieuse vers une perfection trop sublime les freins n'agissent plus.

Ce code des vertus monastiques appelle des articles organiques sur l'emploi de la journée et sur le gouvernement du cloître ; sauf toutefois ce qui

concerne l'office divin, ces articles n'ont point été rédigés.

Soit complaisance pour des traditions irlandaises, soit désir de bien marquer vis à vis du clergé gaulois les usages propres h Luxeuil, Colomban^ entre dans de minutieux détails sur Tordre et la durée de la psalmodie, surtout de la psalmodie nocturne, sur ses variations de longueur, suivant les différentes saisons, et tout un ensemble de sanctions assure de la part de tous le respect de cette fonction sacrée. Celui qui toussait au commencement de Tolfice ou ne chantait pas bien, recevait six coups de verges, comme celui qui souriait à Téglise ou ne s'inclinait point à la fin de chaque psaume.

Plus encore que dans les cloîtres du continent, cette prière en commun était la plus estimée des

I. Ch. VII. — Sur la liturgie des moines celtes, lire W- C. Bishop, The Antiplionary of Bangor^ dans Church Quarterly RevieWf 1894. — Dorn Morin, Explication d^un passage de la règle de saint Colomban relatif à C office des moines celtiques, dans Rev, bénéd. de Maredsous, iSgS.

Le Laits perennis exista-t-il à Luxeuil dès l'origine? Il ne semble pas, car ni Jonas, ni saint Colomban n*en font mention. Il dut être établi dans ce monastère par saint Walbert, sans doute à l'instigation de saint Amé, à Timitatîon de ce qui se pratiquait à Saint-Maurice : l'auteur, eneffet, de la P^iiaS, Salahergœ, 16 (IVIabillon, Act, SS. O. S,B,)^ dit que son héroïne institua, dans son abbaje de Laon, le Laus perennis^ « ad instar Agaunensium monachorum et Habcndi » ;. or, saint Amé fut le premier abbé de Remiremont, et il fut amené de Saint-Maurice par saint Ëustase.

fonctions cénobitiques : les fils de TErin n'étaientils point passionnés pour la musique? et le vieil Ossian se plaignait à saint Patrice que les psaumes et les hymnes sacrées avaient réduit au silence la harpe des bardes. Autant qu'il nous est permis de le conclure, moins toutefois par la règle que par rAntiphona.ire de Bangor, les moines se réunissaient à l'église, aux heures que fixait la coutume romaine, c'est-à-dire, au milieu de la nuit, h l'aurore, à la première, h la troisième, à la sixième, à la neuvième, à la douzième heure et, le soir enfin, avant le repos. L'office nocturne se prolongeait longtemps, varié par des antiennes, des hymnes et des lectures; le minimum était, au solstice d'été, de trente-six psaumes, aux nocturnes du samedi et du dimanche, et le maximum, de soixante-quinze psaumes, au solstice d'hiver; les psalmodies de la journée étaient plus courtes : c'était le moment du travail.

Chaque matin, semble-t-il, sûrement chaque dimanche, il v avait une messe, mais une messe unique, laquelle était célébrée par l'un des religieux honoré du sacerdoce et, le dimanche aussi, il y avait sermon auquel tous, sauf certains empêchements prévus, étaient tenus d'assister.

L'administration du monastère restait à l'état rudimentaire. La règle parle bien de l'abbé qui exerce sur tous un pouvoir absolu et sans con-

trôle — c'était moins un père de famille qu'un chef de clan — et des prévôts, nommés par lui, auxquels on doit se soumettre, sans songer, sous peine de quarante jours déjeune, à appeler de leurs décisions au tribunal de Tabbé ou à l'assemblée des frères. Elle fait une allusion, mais combien vague, au chapitre ou conseil des moines, à un économe principal et à des intendants subalternes. Elle suppose une .répartition des charges de la communauté entre des officiers distincts, cellerier, dépensier, cuisinier, chef de travail, portier, etc. Elle introduit une hiérarchie, non seulement de respect, mais de subordination entre les anciens et les jeunes profès ; mais tout cela reste imprécis. Elle se tait sur le travail intellectuel, et pourtant il ne fut pas négUgé, comme sur Técole qui fut prospère et très fréquentée. Il n'y est rien dit de la probation, du noviciat, de la distinction entre les religieux prêtres et leurs confrères laïques. Les vœux eux-mêmes, cette essence de la vie claustrale, se pressentent plutôt qu'ils apparaissent, à certaines prescriptions et la stabilité dans le monastère, arti^ cle important à cette époque où pullulaient tant de moines « gyrovagues », est donnée, moins comme une conséquence du vœu d'obéissance que comme un degré de perfection. Bref, ou devine un coutumier; mais le texte ne fut point arrêté. Le législateur de Luxeuil était de ces hommes qui acceptent

difficilemeat d'elre gênés par des règles écrites. Il était le maître absolu dans son abbaye ; sa vigilance, son activité, son esprit d'initiative suppléaient et pourvoyaient à tout.

Tout reposait sur lui, et sur lui seul ; mais, quand il viendrait h disparaître, le sort de sa fondation ne serait point assuré par le jeu normal des institutions cénobitiques ; il dépendait uniquement — et cette condition était bien aléatoire — de la valeur, de la prudence, de Ténergie de ceux qui assumeraient la lourde charge de lui succéder.

Luxeuil fut donc Tœuvre d'un homme; mais telle était la puissance d'action, la prestigieuse personnalité de cet homme que son nom devint rapidement fameux, que sa règle, nous le verrons, excita l'admiration, souleva l'enthousiasme, attira les âmes d'élite et que, en dépit même des oppositions ou des fautes, son influence s'accrut, bienfaisante, irrésistible, sur une société et sur une époque si profondément et si diversement remuées.

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