‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 31 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A la cour de Tkéodebert, les bannis eurent la joie de rencontrer de leurs frères qui avaient fui la Vôge et étaient venus demander au rival de Thierry asile et protection. Leur troupe allait ainsi se grossissant, à mesure que se poursuivait le voyage : successivement, étaient arrivés Chagnoald, Ursicin, Sigisbert, et Athala qui n'avait pu résister au désir de rejoindre son maître, et Eustase qui » était enfin dérobé à la surveillance de son oncle, Tévêque Miétius, et bien d'autres encore. Que ce mouvement continuât et bientôt Luxeuil ne serait plus à Luxeuil ; il se retrouverait tout entier autour de son abbé : c'était dans la logique des choses. Trop imprévue, trop radicale avait été la crise, et la personnalité du patriarche avait trop longtemps absorbé l'initiative et le gouvernement.

Or, Colomban ne voulait point la ruine de ses monastères : n'avait-il pas béni d'une affection

13i SAINT COLOMBAN.

toute spéciale ceux de ses fils qui goûteraient encore quelque joie à servir le Seigneur sans lui dans ces retraites tant aimées? il ne désespérait pas d*y reprendre un jour le bâton pastoral : « Si je suis jeté, comme Jonas, à la mer, avait-ii écrit de Nantes h ses religieux, priez pour qu'une barque me ramène heureusement h la terre de mes vœux! » Celte considération n'avait pas été sans influence sur le refus qu'il crut devoir faire des offres de Clotaire II : une fondation en Neustrie lui eût semblé funeste à ses abbayes bourguignonnes : quelle tentation c'eût été pour ses disciples d'échapper aux défiances des prélats burgondes, aux persécutions et aux rancunes de Brunehaut!

Mais qu'allait-il faire de ces moines dont le nombre augmentait chaque jour? Les renvoyer dans leurs cloîtres? il n'y pouvait $onger. Il n'était point dans ses idées de les traîner après lui, à l'exemple de plusieurs de ses contemporains, comme un monastère ambulant : c'était fort dangereux pour la discipline et pour l'esprit religieux. Le mieux était d'obtenir de la générosité royale, mais dans une contrée lointaine, une terre qui fût propice à un établissement : la distance déconcerterait toute velléité d'émigration; Luxeuil cesserait de se dépeupler et, là-bas, dans un pays neuf, les exilés pourraient tout ensemble, et selon leurs méthodes, travailler à leur sanctification person-

nelle et s'employer à la conversion des peuples du voisinage.

Tout cela pourtant n'était qu'un projet assez vague ; car, depuis le moment où il s'était vu brusquement arracher au lieu de son repos, l'exilé n'avait pu dégager encore l'orientation nouvelle de son existence : il hésitait, ne sachant où se prendre, et, sous son abandon résigné a la volonté du Très- Haut, subsistait tenace un profond désenchantement : il était homme, et à quel homme ne paraît-il point dur de se refaire une vie dans les années de sa vieillesse ? Le roi d'Austrasie, auquel il s'ouvrit de ses desseins, s'y montra très favorable : les domaines ne manquaient point dans ses vastes États qui conviendraient parfaitement à une installation claustrale, et les tribus demeuraient nombreuses, surtout à l'Est, dans les régions montagneuses occupées par les Suèves et les Boïens, qu'il était urgent d'amener à la vraie foi ou de former à une pratique plus chrétienne des lois de l'Evangile. Il lui laissa donc toute latitude et il promit de lui octroyer les terres fiscales qu'il lui désignerait : « Si ta parole est sincère, lui répondit Colomban, je veux bien chercher un poste dans ton royaume, m'y arrêter quelque peu et tenter d'y répandre la bonne semence. » Il n'avait point, en effet, renoncé à son désir de visiter Tllalie, de gagner Rome, d'entretenir le souverain pontife : pour lui, sans qu'il se

I^avouât peut-être, ce séjour en Âustrasie ne serait qu*une étape.

Au lieu donc de s'enfoncer vers TEst, il remonta la vallée du Rhin : c'était ainsi se rapprocher des Alpes et supprimer d'autant les distances. Il entrait dés lors en pays inconnu : il put s'en convaincre dès Mayence. Le voyage durait déjà depuis plusieurs jours et les provisions apportées de la cour de Théodebert étaient singulièrement réduites. Les gens que le roi lui avait donnés comme escorte, se firent fort d'obtenir chez des amis de quoi ravi* tailler la caravane ; mais ils revinrent désappointés : personne n'avait consenti à fournir bénévolement des vivres à ces moines étrangers. « Rassurez-vous, leur dit l'abbé, j'ai ici un hôte : avec lui, je serai plus heureux. » Et, comme ils s'étonnaient qu'il eût des relations dans une cité si lointaine, où il arrivait pour la première fois, il s'en fut à l'église et, se prosternant au pied de l'autel, il supplia le divin Pourvoyeur. Et, voilà que pendant sa prière l'évêquc de cette métropole, Lésio, survint; il s'approcha de lui et lui demanda qui il était, ce qu'il sollicitait de Dieu avec tant de ferveur et, sur sa réponse, il lui ouvrit ses greniers. Et, plus tard, il se félicitait hautement d'avoir cédé à une inspiration soudaine qui l'avait attiré au saint lieu : il n'aurait point eu la consolation de voir et d'obliger le grand anachorète.

Chemin faisant, aux environs de Baie, Ursicin, s'il faut en croire une antique tradition, se détacha de la troupe. et, pénétrant dans les montagnes du Jura, il se bâtit un ermitage, sur les bords du Doubs, en une gorge pittoresque et sauvage, au pied du Mont-Terrible : ce fut l'origine de Tabbaye et de la ville de Saint-Ursanne *.

Je ne sais sur quelle indication, arrivé au confluent de TAar, Colomban abandonna le Rhin et remonta la Limmat, puis le lac de Zurich. Â la tête de cette vaste et gracieuse nappe, un monticule lui plut; entouré d'un large cirque de vertes montagnes, ombragé de forêts, baigné de fraîches rivières et mirant dans le cristal des flots la tache sombre des sapins, ce coin dut lui rappeler son Irlande. Tout à l'en tour, les peuples étaient chrétiens; mais ils n'avaient point renoncé aux superstitions de leurs ancêtres ; çà et là, se dressaient des temples et des idoles : il y aurait donc en cet endroit une belle et riche besogne *•

On mit pied à terre ; on se dressa, en ce lieu

I. Saint-Ursanne (en alL Sanct-Ursitz), canton de Berne, Suisse. — Le tombeau de saint Ursicin fut visité par saint Wandrilie, qui séjourna quelque temps dans le monastère qui s^était formé à Tentour (Mabillon, ^c/. SS. O. S, JJ., Il, 491, n. I, d^aiprè$ Séries épis cop, Basileens),

a. Ce détail et plusieurs autres du même chapitre ont été fournis par les rita Sancti Galli de Wettinus et de Walafride Strabon (M. G, H., Script, Mtrov,^ IV, aag et sq.).

de Tuggen*, un campement provisoire et, sans retard — la charité ne connaît point de délai — ou s'employa à son œuvre d'apostolat. Emporté par son zèle, Gall, un Irlandais à Tàme impétueuse, unit Faction à la parole : il saisit les statues des dieux et les jeta au lac; puis, une torche à la main, il livra aux flammes des temples vénérés. C'était aller trop vite : la colère des habitants fut extrême; Taudacieux faillit rejoindre au fond des ondes les idoles qu'il y avait précipitées; devant une hostilité qui s'affirmait croissante, on dut se convaincre que tous les efforts seraient inutiles et songer à passer ailleurs. Mais ce départ, l'abbé de Luxeuil ne l'opéra point dans le secret : irrité d'une résistance que son âme droite ne parvenait point à comprendre et s'imaginant volontiers qu'un éclat jetterait le trouble et le remords dans les consciences, il se souvint d'un conseil du Sauveur. « Si une ville se refuse à vous recevoir et à vous entendre» avait dit le Maître à ses disciples*, sortez et secouez la poussière de vos sandales. » Il maudit ce peuple obstiné et s'en fut chercher une nation plus docile. A Arbor felix^ oii il arriva, vieille colonie romaine, située sur la rive méridionale du lac de Constance, il reçut le plus cordial, le plus fraternel

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