Brégenz, chef-lieu du Vorarlberg, Autriche
neige s'ouvrait la vallée supérieure du Rhin, et vers Touest, se perdaient à Thorizon les belles eaux du grand lac.
Or, dans la chapelle de Sainte-Aurélie ou tout auprès, se trouvaient trois statues de métal doré que les indigènes honoraient, de préférence au Créateur : c'étaient les vieilles divinités du pays. A certains jours, on se réunissait devant elles ; on leur offrait des dons et des victimes et les chrétiens eux-mêmes n'étaient point assez éclairés pour se détacher de ces pratiques séculaires : ils auraient cru attirer sur leurs maisons le courroux du Ciel et la malédiction des ancêtres. Une de ces solennités ne tarda point à se présenter et la foule accourut de tous côtés, plus compacte que de coutume, désireuse de satisfaire sa dévotion, mais avide surtout de contempler de plus près ces moines à la tonsure, à l'extérieur étranges. L'occasion était propice et il est à supposer que ce fut dans sa prévision que le zèle des Irlandais s'abstint d'abord de toute exécution. Sur l'ordre de son abbé, Gall prit la parole : il prêcha la divinité de Jésus-Christ et dénonça la vanité des idoles et, sans être retenu
par la douloureuse expérience de Tuggen, il renversa les statues et les lança dans les abîmes du lac.
Le combat, dès lors, était engagé et une violente rumeur de protestation se répandit dans
toute la contrée ; gens de la plaine et montagnards s'élevèrent contre les sacrilèges et les profanateurs «t jurèrent de venger leurs dieux outragés. Mais, soit que, sur les bords riants du lac de Constance, le peuple fût moins violent que dans la vallée de la Limmat, soit que, sur ce passage fréquenté, les protégés du souverain fussent craints et respectés davantage, rétablissement, pourtant si précaire, ne fut point ébranlé. Colomban, sans opposition, put occuper et réconcilier le sanctuaire de Sainte-Aurélie et disposer à Tentour les cellules de ses religieux. Il eut même la consolation de voir maints chrétiens revenir à une vie plus conforme aux préceptes de l'Évangile et des payens solliciter nombreux l'instruction et le baptême. ^Malgré la tempête qui grondait sourdement, la récolte s'annonçait abondante et prochaine : c'était la joie après l'épreuve.
Et Brégenz, presque par enchantement, devint un autre Luxeuil; les moines y vaquaient à la prière, au travail, aux saints exercices de la pénitence; les pauvres et les malades connaissaient les chemins de l'abbaye et nul ne s'en retournait sans réconfort. Et les mêmes merveilles éclataient, qui avaient si vivement frappé les imaginations mystiques dans les solitudes de la Yôge. Gall faisait dans le lac des pêches miraculeuses, comme jadis dans le Breuchin ; les ours respectaient la nourri-
tare du përe abbé et, dans un temps de famine, une nuée de cailles, à la chair tendre et délicate, — Eustase affirmait n*en avoir jamais mangé de pareilles — s*abattit durant trois jours sur le cloître, procura aux religieux Toccasion de rompre leur jeûne forcé et leur abstinence ordinaire et leur permit d'attendre les provisions qu'un pieux évêque se sentit porté à leur envoyer. Ce n'était pas en vain que Ton méditait TÉcriture dans les cloîtres du moyen-âge et qu'on s'y plaisait à relire les « gestes » des saints : la légende y naissait d'elle-même et souvent se reproduisait identique. Et l'abbé, comme jadis, s'était choisi un ermitage, éousune roche, dans les profondeurs du bois, et il aimait a s'y retirer avec son disciple Chagnoald, le fils du leude Hagnéric, pour y vaquer à loisir à la prière et à l'oraison. Un jour qu'il avait poussé assez loin sa course solitaire, il tomba sur des Suèves qui faisaient cercle autour d'un grand vase rempli de cervoise. Hardi, il s'approche : que préparent-ils ? pourquoi ce vase ? quel est l'objet de cette réunion ? et, comme on lui répondait que l'on offrait un sacrifice à Vodan, il se précipite sur le vase et le renverse d'un tel élan que les Barbares, épouvantés, croient a la manifestation d'une puissance surhumaine et se retirent sans protester. Le « prophète » se retrouve là, avec sa décision brusque, son énergie quelque peu
sauvage : ce n'est pas lui qui se serait autorisé , pour agir avec plus de circonspection, des leçons, pourtant si rudes, de Texil et du malheur. En face de ce qu'il considérait comme le devoir, il ne savait hésiter; il ne songeait même point à se demander si plus de douceur et de persuasion n'eussent pas mieux servi les intérêts de l'Eglise et hâté davantage les progrès du royaume de Dieu.
Et, de son ermitage, maintes fois, sa pensée s'envolait vers les disciples qu'il avait laissés à Luxeuil ou qu'il avait semés dans les détours de sa vie errante. Que ne pouvait-il, comme par le passé, leur rappeler chaque jour les grandes et fortes maximes qui pénétraient sa règle et devaient animer et diriger leur vie! Avec plusieurs, plus chers ou plus éprouvés, il entretenait un commerce de lettres, dissertant des vertus chrétiennes, de la sobriété, de la chasteté, ou traçant tout un programme de perfection monastique ^ Tantôt, recourant à la poésie qui charma tant de loisirs et endormît tant de souffrances, il se plaisait à composer, pour servir de thèmes aux méditations, de
I. Il nous reste une seule ëpître de ce genre, c'est Tepitre VII, d'après Gundlach (M. G. H., Epist,^ III, i8o), ou Vinstructio XI f^ (a Varia spiritualis vitee documenta », d'après la Bièl. max, Patr,, XII, 19, et la Patrologie latine de Mîgne, LXXX, a56) ; mais elle fait une allusion explicite à un commerce de lettres avec ce correspondant, et il est à peu près certain que ce commerce ne fut point un fait isolé. J'en ai cité plus haut, p. 43, un long et caractéristique extrait.
petits morceaux en vers hexamètres ou adoniques, acrostiches ou en prose rythmée* quHi adressait, suivant les occasions, à Tun ou à Tautre, à Hunald, à Séthus, a Fidolius ^ « Ces fils bien-aimés, écrivaitil, doivent être fréquemment exhortés, et ces délassements littéraires les aideront à surmonter les amertumes du combat spirituel*. « Par ces petits vers, disait-il ailleurs, comme pour s'excuser % Sapho, rillustre muse, aimait à charmer ses contemporains; pour un instant, elle préférait ces futilités à de plus doctes poèmes. » Et alors, sous la plume de Tascète, pour dénoncer la vanité du monde, recommander le mépris des plaisirs et des biens périssables, célébrer les joies que Tàme éprouve à servir le Christ, les réminiscences se pressaient, empruntées à la fable et à TÉcriture, aux auteurs chrétiens et aux gloires de la Rome impériale. < Que de crimes n'a point engendré la
I. ÎjCS poésieSf jugées authentiques, de saint Colomban (Gundlach, Ueber die Columban Bricfe, dans Neues Archiv,, XV, 497 ^^ ^?') ^^^ ^^^ publiées par Gundlach, dans les M. G. H., Epist,^ III, 182 et sq. — Ce sont : 1* L'acrostiche, en vers hexamètres, ad Hunaldum (Casibus innumeris decurrunt tempora vitœ) ; a* les hexamètres ad Sethum [Suscipe, Setlie^ libens et perlege mente serena) ; 3® les adoniques ad Fidolium (Accipe quœso)] 4^ le rythme à un jeune homme {Mundus îste transibit),
L'épigramme « In mulieres » (Migne, Pair, iat., LXXX, 394) n'est point considérée comme de Colombau.
a. Epîst. y II, supr. cil.