‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 41 sur 42 · IUFLUEICCB ET SOUVENIR DE SAINT COLOMB AN · texte numérisé non relu

IUFLUEICCB ET SOUVENIR DE SAINT COLOMB AN

Les hommes tels que saint Colomban frappent vivement Tesprit de leurs ^contemporains; mais leur œuvre ne subsiste que si leurs disciples, par leur prudence, leur activité, leur talent d^organisation, Tasseoient, raffermissent et la rendent viable. Or, ces disciples se rencontrèrent et, chose à remarquer, la plupart Neustriens, Austrasiens et Burgondes, . qui sauvèrent et développèrent l'influence du patriarche irlandais.

Luxeuil et Bobbio passèrent par la crise inévitable. Au dehors, les évèques persistaient à ne point voir sans déplaisir ces monastères garder vis-à-vis de leur juridiction une respectueuse, mais fière indépendance et suivre des rites et des usages en désaccord complet avec ceux du pays ; au dedans, les moines s'agitaient, n'étant plus retenus par une main de fer sous le joug d'une règle que la faiblesse humaine avait quelque raison de trouver trop dure, trop crucifiante. Un ancien

notaire de Thierry II, Agrestius, qui avait fait profewion dans la Vôge, donna corps à toutes ces animodités; il essaya d'attirer les deux successeurs de Colomban dans le schisme des Trois Chapitres \ il travailla le mécontentement de ses frères; il lîffua contre Luxeuil les prélats francs ; il provoqua la réunion d'un concile, à Màcon, vers l an 027, et il s'efforça de jeter le discrédit sur la règle que luimême jadis avait juré d'observer.

Mais, par leur sagesse et par leur fermeté, Athala, à Bobbio, et Eustase, à Luxeuil, surmontèrent cette épreuve. Quelques exécutions, certains inénagements, comme aussi des coïncidences providentielles, ramenèrent les rebelles au devoir. A Tévêque de Tortone qui revendiquait des droits sur son cloître, l'abbé de Bobbio put opposer une bulle du pape Honorius P% reconnaissant l'exemption de son abbaye, et les évêques burgondes, voyant Eustase moins intraitable que son maître sur la question irritante de l'échéance paschale, renoncèrent à leur opposition et rivalisèrent même de sympathie et de dévouement à l'égard de l'institut monastique qu'avaient fondé les moines irlandais.

De l'héritage de saint Colomban, Bobbio prit surtout le zèle pour la doctrine, la science et les belles-lettres. Athala et Bertulf, son successeur, se montrèrent les champions de l'unité romaine ; ils contribuèrent puissamment à l'extinction du

schisme et ils combattirent^ jusqu'à s^attirer des haines redoutables, une forte reprise que poussa Tarianisme, sous le roi lombard Ariowald. Les recrues affluèrent : sous Babolène, quatrième abbé, le chiffre des religieux monta jusqu'à cent cinquante ; Tëcole devint l'un des foyers les plus intenses de la Yie intellectuelle en Italie et la bibliothèque, enrichie avec une sollicitude éclairée par des abbés tels qu'Agilulf et Gerbert (le futur Sylvestre II), passait, au x^ siècle, pour la plus importante de toute la péninsule. Des plus fameux jusqu'aux moins connus, les auteurs sacrés et profanes se pressaient sur les rayons : évangéliaires, commentaires sur l'Écriture, livres ascétiques, graduels et antiphonaires, comme aussi traités de grammaire et de prosodie étaient là nombreux, feuilletés sans répit par des mains diligentes; et ces ouvrages, dont il nous reste un catalogue curieux et suggestif dressé en ce même x® siècle *, avaient été, quelques-uns apportés de rÉrinparle saint lui-même ou par ses disciples, plusieurs donnés par de généreux visiteurs ou achetés à grands frais en Italie, en Gaule, en Allemagne, et le plus grand nombre, transcrits, avec de capricieux déroulés et de gracieuses majuscules, par les copistes de l'abbaye. Les érudits de la Benais-

1. Ce catalogue est donné par Muratori, Antlq, liai,, III, Dissert. 43* ^t attribué par lui, d'après le caractère de récriture, au x* siècle.

SAINT COLOICBAN. 11

182 SAINT GOLOMBÂN.

sance, les Mérula, les Inghirami, devaient s*abattre sur ces dépouilles que les moines, alors moins studieux ou moins lettrés, ne surent point défendre contre leur docte avidité; mais, aujourd'hui encore, les manuscrits précieux et les inappréciables palimpsestes que se glorifient de posséder les bibliothèques de Milan, de Turin (combien, héljasl ont péri dans Tincendie de 1904)9 de Londres, de Naples, et la Yaticane* et la Nationale, et tant d'autres, sont là pour attester que les religieux de Bobbio surent, comme leur père, unir, dans un amour intelligent, les saints exercices de Tascétisme et des labeurs de Tétude : aussi bien, la philosophie ne fut-elle pas donnée aux anciens pour leur servir d'introduction aux dogmes du Christianisme et, sous les fabuleuses inventions des poètes, ne se cache-t'il point des reflets de réternelle Vérité ? Toute science donc leur paraissait bonne, qui les conduisait au Seigneur.

Sans négliger les lettre^ divines ou humaines, car sa bibliothèque fut aussi très riche et son école, brillante et fréquentée, la sœur aînée s'adonna de préférence à la propagation de la foi, au relèvement de la vie chrétienne et à la diffusion de l'esprit monastique \ Fidèle au conseil et à l'exemple de

I . Sur rinfluence de Luxeuil, Toir Malnoiy, Quid Luxo^ vienses monachi,,, supr^ cit. — Hauck, Kirek, Gesck. Deuts,^ I, 367 et 8q.

son maître, Eustase prêcha l'Evangile aux Warasques, peuple à demi païen qui habitait la vallée du Doubs; puis, entraîné par son ardeur et cédant sans doute aux prières de Clotaire II, il poussa jusque chez les Boïens, aux extrémités de la Germanie méridionale, et les moines qu'il y laissa, mirent en bonne voie le travail de conversion que devait achever plus tard les Rutpert, les Emmeran et les Corbinien.

Et partout, soit à leurs élèves, soit à leurs catéchumènes, soit aux fidèles des environs, les religieux ou les missionnaires luxoviens recommandaient la confession auriculaire, même pour les fautes vénielles, et appliquaient avec une fermeté discrète les austères sanctions du Pénitetttiel que leur avait laissé Colomban : ainsi, se généralisa dans les Gaules cette salutaire observance. Dès 65o, le concile de Chalon-sur-Saône déclarait que < de Tavis unanime des prêtres, la confession était utile à tous » et quand, plus tard, de facultative qu'elle restait encore, cette pratique devint obligatoire, le terrain, on doit le reconnaître, avait été préparé par les disciples du grand patriarche.

Et cela sur tous les points de l'empire mérovingien, car cette action puissante ne resta point limitée a la région septentrionale de la Bourgogne; elle n^eut point pour instrument les seuls habitants de

Luxeuil'. Nombreux furent les jeunes gens, issus des plus nobles familles et destinés au sacerdoce, qui vinrent recevoir à Tabbaye une éducation foi^te et une instruction variée. Tels furent Donat, archevêque de Besançon; Chagnoald, évêque de Laon; Regnacaire, d'Augst et de Baie ; Hermenfroy, de Verdun.... Des évêques et des abbés, soucieux d'assurer à des sujets distingués une solide formation religieuse, les y envoyaient faire un stage : Frodobert qui fut abbé de Montier- la- Celle, près de Troyes, fut ainsi détaché par son évéque Ragnesisél et Berthoald, évèque de Langres, agit de même à l'égard de Theudolène, le futur abbé de Saint-Seine. Au milieu des monastères francs, moins fameux, moins considérables ou déchus de leur antique splendeur, Luxeuil brillait comme un phare, attirant les regards et les cœurs. Les ascètes qui faisaient leur tour du monde cénobitique, en quête de vie parfaite, comme Wandriile, ancien officier de la cour de Dagobert P*", ou Philibert, autre échappé du même palais, ne manquaient point de le visiter et poussaient jusqu'à Bobbio. Amé, religieux d'Agaune, s'y laissait entraîner par Eustase, quand ce dernier revint de son ambassade dans l'Apennin. Romaric, leude de la cour d'Austrasie, Bertin, ori-

I. La plupart des détails qui suivent, sont empruntes aux biographies publiées par Mabillon, dans les j4ct. SS.

O. S. /?., ir.

gînaire de Constance, et combien d'autres, frappés sans doute de la sainteté do banni qu'ils avaient pu contemplera son passage, sentaient s'éveiller en eux le mépris du monde et accouraient grossir la phalange des vaillants anachorètes.

Quand Eustase mourut en 629, les trois communautés burgondes comptaient plusieurs centaines de moines. Le nombre s'accrut encore sous Walbert, ou Waldebert, le troisième abbé, dont le gouvernement de quarante et un ans, marqua l'apogée de l'œuvre de Colomban : il atteignit et dépassa même le chiffre de six cents. La ruche était pleine : il fallut essaimer. Or, dans la montagne du Jura, les Warasques venaient d'être évangélisés : le meilleur moyen de les maintenir, ne serait-ce point de leur appliquer la méthode des vieux Romains et d'installer, en pleine conquête de la foi, des colonies monastiques : ce fut le rôle de Grandval que l'on érigea dans la pittoresque vallée de la Birse, appelée plus tard le Val de Moutier, puis de Pfermund, au même diocèse de Baie ; avec Saint-Ursanne, ces deux cloîtres formèrent une confédération, à la mode irlandaise, dont la tête fut Grandval et l'abbé, Germain, iils d'un sénateur de Trêves.

Ce fut la seule fondation directe de Luxeuil ; mais, sous l'impulsion des amis, des élèves et des religieux de l'abbaye, la floraison cénobitique ne s'en épanouit pas moins luxuriante. Comme Desle, Po«

tentieD, Gall et Sigisbert qui semèrent, sur le chemin de Texil, Lure, Constance, Saint-Gall et Dissentis, Romaric et Amé créèrent, sur le mont Habend, devenu le Saint-Mont, dans la haute vallée de la Moselle, au diocèse de Toul, le double monastère de moines et de « moniales » qui devait, dans la suite des temps, se transformer en ce célèbre chapitre noble de Remiremont, et ils y furent rejoints par Amould, Tcvéque de Metz, Tancètre des Carolingiens. Berchaire, un autre religieux de la Vôge, fonda Montiérender, au diocèse de Châlons-sur- Marne, et Hautevilliers, au diocèse de Reims, et Valéry, de concert avec Waldelène, le disciple que Colomban avait désigné pour le suppléer, au mo« ment de Texil, se bâtit, à Leuconaus, au pays de Yimeu, diocèse d'Amiens, un ermitage qui devint bientôt une abbaye et qui se plaça sous son vocable et sous sa protection.

Donat, le iilleul du saint patriarche, une fois monté sur le siège métropolitain de Besançon, n'oublia point, non plus que ses proches, la dette de reconnaissance qu'il avait contractée. Il érigea, dans sa ville archiépiscopale, pour des hommes, le monastère du Palais ou de Saint-Paul ; il aida sa mère Flavia h fonder, pour des religieuses, le cloître de Jussanum, plus tard Notre-Dame, dans la même cité, et son frère Ramelène ouvrit, dans une vallée du Jura, un couvent de moines dont Jonas, qui nous

rapporte le fait, ne nous a point conservé le nom» D'autres familles encore déployèrent un zèle aussi diligent. La burgonde Para, la fille du leude Ha* gDéric, créa la communauté double d'Evoriacum, plus connue dans la suite sous le nom de Faremou» tiers, au diocèse de Meaux. Leudin-Bodon, évêque de Toul, et Salaberge, sa sœur, enfants du leude Gondoin, ami de saint Eustase, élevèrent, pour des femmes, le premier, Bonmoutier, dans une vallée sauvage de son diocèse, et la seconde, sur la mon* tagne de Laon, le monastère de Saint-Jean.

Aux trois fils d'Autharius sont dues Rebais, Jouarre, peut être aussi Rueil, toutes trois au diocèse de Meaux, et Ouen, ou Dadon, devenu archevêque dé Rouen,, accueillit dans son église, Wandrille, ce noble pèlerin de Tascétisme qui, dans un frais vallon, non loin de la Seine, à Fontenelle, réunit un groupe de disciples et, sans se laisser absorber par le souci de leur direction, aida puissamment le leude Wanninge à bâtir, dans son domaine de Fécamp, une maison de religieuses.

Son ami, Philibert, cet autre voyageur, s'était formé à Rebais, à Técole de saint Aile, Tun des meilleurs élèves de Colomban ; il vint se fixer, non loin de Fontenelle, à Jumièges, sur Tune des boucles de la Seine, et son activité, peu satisfaite de cette importante fondation, trouva le loisir de restaurer Quinay, aux portes de Poitiers, et de

susciter, comme par enchantement, Pavilly et Montévilliers, au pays de Caux, diocèse de Rouen, Noirmoutier, dans Tile de ce nom, au diocèse de Poitiers, toutes trois maisons de « moniales ».

Eloi, Tami de Dadon, visita lui aussi Luxeuil et, ravi de ce qu'il y avait remarqué, il érigea plusieurs cloîtres dont le plus connu fut Solignac, dans les environs de Limoges. Un religieux de cette abbaye, Remacle, fut appelé par Sigebert, ou Sigisbert UT, le pieux souverain d'Austrasie, pour présider aux débuts des monastères royaux de Stavelot et de Malmédy, au diocèse de Maëstricht, et, promu évêque de cette Église, il continua sa bienveillante sollicitude à ses frères en religion.

Entre les prélats et les grands, c^était un véritable concours à qui favoriserait davantage les fils du saint anachorète. Non contente de combler de ses libéralités les communautés de la Vôge, la reine Bathilde recourut à elles pour la création de Corbie et de Chelles, celle-ci pour les femmes, au diocèse de Paris, celle-là pour les hommes, au diocèse d'Amiens. Germer, ancien seigneur de la cour, comme Wandrille et Philibert, importa, selon toute apparence, les institutions luxoviennes dans le monastère de Pentale, jadis fondé par Termite Samson, au diocèse de Rouen. A Bourges, Berthoara, une noble matrone, érigea, pour des religieuses, Notre-Dame de Sales et Theudulf,

dans le même diocèse, bâtit jusqu'à trois abbayes, deux pour des moines, sur une ile de la Marmande et à Jouet, sur TAubois, et une, pour des moniales, à Charenton, sur la même rivière de la Marmande ; c'est à lui aussi que Nevers se reconnaissait redevable de sa communauté de Notre-Dame.

Saint-Amand, Tinfatigable missionnaire, réclamait à Luxeuil des auxiliaires. Aichar, Omer, Bertin, Ébertramme, Mummolin et d'autres encore, au cœur dévoré de zèle, accoururent à son appel : ils travaillèrent à convertir les Belges et les Francs du Nord et, pour asseoir leur œuvre d'apostolat, ils établirent des monastères et des sièges épiscopaux. Amand fonda EInone, sur la Scarpe, dont Jonas, de Bobbio, l'historien de saint Colomban, fut abbé durant quelque temps; Aichar devint évêque de Tournay, Noyon et Vermandois; Omer, de Thérouanne; Mummolin, de Noyon; Bertin fut abbé de Sithiu et Ébertramme, de Saint-Quentin.

Et la renommée de toutes ces merveilles parvenait jusque dans i'Ërin et les cloîtres en tressaillaient de reconnaissance et d'enthousiasme. Et plus d'un moine sentait au fond de son cœur sourdre l'esprit d'aventures et, comme jadis les disciples de Comgall, avec la permission de leur supérieur, ils mettaient à la voile vers le rivage de la Gaule, cette terre de bénédictions : tels Roding, ou Rouin, qui fonda Beaulieu, dans l'Argonne, au diocèse de

Châlons; Fricor et Caidoc qui portèrent le leude Riquier à bâtir le cloître de Centule, au diocèse d^AmienSy plus tard Saint-Riquier; Sidonius, qui s*arréta à Calais, sur la côte même; Ultan et Foillan qui obtinrent de la générosité d'un leude le domaine de Fosse, au diocèse de Maëstricht, et saint Fursy, leur frère, qui fut si célèbre pour son voyage mystérieux aux séjours des âmes et qui institua le monastère de Lagny, dans le diocèse de Paris; tel saint Livin qui renonça à sa patrie et à la mitre archiépiscopale, pour venir évangéliser les peuples du Brabant, et qui reçut, à Hautem, la couronne du martyre ;Pirmin, le fondateur de Reichenau, sur le lac de Constance, Florent et Arbogast, apôtres de TAlsace, et peut-être Dié, ou Déodat, qui, après de multiples pérégrinations, se fixa, au temps de Cliildéric II, dans la haute vallée de la Meurthe,. en un lieu appelé Jointures, bientôt après Saint- Dié. Ainsi, car il faut terminer une énumération qui se poursuivrait longue encore, l'Europe occidentale, surtout le nord de la Gaule mérovingienne, se couvrit, durant le cours du vu® siècle, d'un riche manteau de monastères, de religieux comme de < moniales ». Ce fut un événement important, car le monastère, à cette époque, était le centre vivant et stable de la civilisation sociale, morale et chrétienne. Il ramenait ou maintenait aux champs une population jadis affolée par les invasions; il orga-

nisait le défrichement des forets, le dessèchement des marécages, la mise en valeur des terres et des cultures ; il sauvait les lettres et les sciences et em» péchait le niveau intellectuel de subir une trop sen* sible dépression; il présentait à cette société bar-^ bare, fondée sur la violence et la passion, le modèle de la cité selon TEvangile, où régnaient la. sainteté et Tamour fraternel ; il prêchait d'exemple i*humilité, la douceur, le renoncement, toutes les vertus qu'exalta le Sauveur; il fournissait des ap6« très, des prédicateurs, des redresseurs de torts; il formait le clergé; il entretenait la foi dans Tàme des fidèles; il ramenait à la vérité et au bien les brebis errantes et il gagnait au Christ les peuples assis encore dans les ténèbres du paganisme.

Tel fut le rôle de ces abbayes et Ton peut dire, sans craindre la contradiction, que la Chrétienté du moyen âge fut l'œuvre des moines et des évêques — et les évêques le plus souvent sortaient des. cloîtres ou des écoles monastiques.

Or, cette forte et subite poussée de la vie cénobitique, à qui donc est-elle due, en majeure partie du moins, sinon à notre saint ? A sa personnalité si puissante et à l'ébranlement profond que ses paroles et ses exemples, propagés par ses disciples, pro* duisirent dans les âmes ? Colomban fut vraiment, en Gaule, surtout en la première moitié du vii^ siècle ^ le patriarche de la famille monastique; non point

que sa règle régnât sans mélange dahs toutes ces maisons qui, de près ou de loin, relevaient de Luxeuil : à cette époque, tout fondateur d'abbaye se faisait sa règle lui-même, en butinant par tous les codes qu'il voyait en usage autour de lui; et, du reste, nous Tavons constaté, le « miroir » de perfection chrétienne que le fils spirituel de Comgall avait offert aux méditations de ses religieux, était trop dur à Thumaine faiblesse et il ne renfermait aucune prescription sur Torganisation, ni sur Tadministralion de la communauté.

En ce même temps précisément, une règle qu'il ne semble point avoir connue, commençait à se propager en France. Elle avait pour auteur l'italien Benoit, ermite a Subiaco et fondateur du Mont- Cassin, mort en 543, et elle se distinguait à la fois par son caractère positif, pratique et pondéré : toutes choses qui manquaient aux constitutions colombanistes. Elle offrait le même idéal de sainteté et d'abnégation ; mais elle avait une tendre compassion pour l'infirmité de notre nature. Elle tenait le juste milieu entre la rigueur excessive qui exige trop, et la molle condescendance qui ne demande point assez, et surtout elle déterminait, jusque dans les moindres détails, tout ce quiconcer- '^ait 1 emploi des journées, la distribution des

^®s, 1 admission des novices, les vœux, le gouverement de la maison, la réception des hôtes, etc.

On commença, selon toute apparence, par lui prendre ses dispositions organiques et par tempérer, diaprés son esprit, les trop rudes austérités de la règle. Walbert, du moins s'il faut en croire un diplôme de saint Faron*, dut procéder de cette façon pour son abbaye de Luxeuil et Babolène semble avoir agi de même à Bobbio. Les monastères qui s'ouvrirent, surtout à partir de 64o, dans le courant du vii^ siècle, par toutes les contrées de la domination mérovingienne — nous en pouvons juger par les chartes royales — furent établis « conformément aux institutions de saint Benoît et de saint Colomban ». Tels furent, pour en citer quelques-uns*, Barisy, aux environs de Laon; Bèze, au diocèse de Langres; Grosseau, au diocèse de Yaison ; Saint-Aignan, d'Orléans ; Saint-Pierre, de Fleury-sur-Loîre, où devaient être vénérées les reliques de saint Benoit; Moyenmoutier, Senones et Galilée, ou Saint-Dié, au diocèse de Toul, dans la haute vallée de la Meurthe, et, de l'autre côté

I. Hauck (op. cit., I, 284 « n. i), se fondant sur le silence de Jonas, serait disposé à croire que la mention a Régula S. Benedictiy ad modum Luxonensis monasterii », qui se trouve dans une charte de saint Faron, de Meaux, pour Rebais (636) (Pardessus, Dtpl.<, II, 4oj, et un passage, dans le même sens, de la yie de sainte Salaberge, 7 (Mabiilon, Act,SS. O. S. B.^ II, 407) seraient des interpolations. — Jonas s'est tu en tant d'autres circonstances, surtout quand les faits avaient pour résultat d'abaisser le prestige de son héros, que son silence, ici, n'est point un argument péremptoire.

-a. Pardessus, Diplomaîa^ Paris, 1849. l'orne II, passim.

des Vosges, en Alsace, Grégorienthal, au diocèse de Bàle ; Ébersmûnster et Marmoutiery au diocèse de Strasbourg.

Mais ses qualités mêmes de prudence et de modération assurèrent le triomphe complet «t définitif de la règle du Mont-Cassin. En 817, sur la motion de Louis-Ie-Débonnaire, pour assurer Tunité de vie et de pratiques, le concile d* Aix-la-Chapelle prescrivit, dans tous les monastères de Tempire carolingien, Tadoption de la règle de saint Benoît. Luxeuil et Bobbio renoncèrent alors, s'ils ne Tavaient déjà fait, à leurs observances si rigoureuses et aux traditions importées d'Irlande. Malgré leur importance et leur renom, ces cloîtres ne furent plus que desimpies unités dans Tordre bénédictin et plus tard dans les congrégations de Saint- Vanne et du Mont-Cassin ; et Colomban, en dépit de Thistoire, passa, jusque dans sa chère maison de la Trébie, pour un disciple de saint Benoît, le grand patriarche des moines d'Occident ^ Il se perdit dans l'innombrable phalange de saints et de bienheureux qui sèment, brillantes étoiles, le chemin par lequel Termite de Subiaco monta aux célestes parvis*.

I. Autour de Tancien baldaquin qui dominait la châsse et qui est encore conserve dans la crypte, à Bobbio, |se lit cette inscription, pour le moins singulière : « S, Columha^ nus^ Hibernensi*^ D, Benedicti dîseipulus et sectator^ etc. »

a. Saint Colomban est encore honoré dans Tordre de

Conformément k cette habitude du moyen âge, qui n honorait d*un culte spécial et solennel que le saint patron ou le bienheureux dont on possédait la châsse, Luxeuil célébra surtout saint Walbert et le souvenir du fondateur sV estompa dans une demi-lumière, tandis qu'à Bobbio, saint Colomban régnait en maître : il était le patron de Téglise abbatiale, le protecteur du monastère et de la cité ; les lieux qu'il avait aimés, le couteau et Técuelle de bois dont il s'était servi, étaient l'objet d'un culte pieux ; sa fête était solennisée avec éclat et son tombeau était le centre d'un pèlerinage très fréquenté.

La tourmente révolutionnaire ou les guerres du consulat ont fait tomber ces cloîtres, et de la Comté, et de l'Apennin. Mais, s'ils n'ont plus leurs moines, le diocèse et la ville de Bobbio restent fidèles à la mémoire de leur patron, de leur bienfaiteur in* signe; Téglise abbatiale, devenue paroissiale, conserve avec un soin diligent, sur le maître-autel de la crypte, la châsse et son précieux dépôt, comme dans son trésor, l'écuelle de bois et le couteau qui passent pour avoir servi au bienheureux, et le buste d'argent qui renferme, mais presque en poussière, la chef du grand ascète. La fête du 23 no- Saint-Benoit. Sa fête Y est célébrée, à la fin de novembre, à des dates qui varient suivant les exigences du calendrier des différentes congrégations.

vembre y attire toujours un nombreux concours de prêtres et de pèlerins, et les mères qui désespèrent de pouvoir allaiter leurs enfants, ont Tbabitude de faire bénir un pain sur Tautel de la crypte et de le faire couper par le couteau du saint : ce pain ainsi bénit doit leur redonner, et vigueur, et santé ^ Colomban, de par la voix populaire,, prend ainsi sa place dans la cohorte des saints secourables. Les reliques furent solennellement reconnues, en i844) P^^ le Vénérable Antoine Gia> nelli, alors évéque de Bobbio, Tun des zélés promoteurs de son culte, et le cinquantième anniversaire de cette cérémonie fut célébré avec pompe, par un triduum, les 7, 8 et 9 septembre 1894, sur la motion et sous la présidence de Tévêque, Mgr Jean-Baptiste Porrati. Plusieurs paroisses des diocèses de Bobbio, de Plaisance, de Milan, de Tortone et de Chiavari s'honorent d'avoir comme patron ce défenseur des doctrines romaines, cet adversaire de Thérésie, et le bourg de San-Colombano, au diocèse de Lodi, se distingue entre tous dans ce culte de reconnaissance.

A Luxeuil, à Fontaine, et dans la région du Béuchot et du Breuchin, le souvenir du patriarche n'est pas complètement effacé. Le petit séminaire établi dans les bâtiments du monastère s'est placé sous sa

z. Gianelli, op. cit.^ 197, n. i.

protection spéciale. Dans la belle église abbatiale, dans les églises de Fontaine, de Faucogney et de beaucoup d'aulres paroisses des environs, des statues, des fresques ou des verrières rappellent aux yeux le grand moine et placent à ses côtés Tours qu'il vient de charmer*. Mais, sauf au séminaire, la .fête du saint, inscrite au propre de Tarchidiocèse de Besançon', sous le rite double majeur, à la date du 27 novembre, n'est relevée par aucune solennité et, à beaucoup d'oreilles, même pieuses, le nom de Colomban sonne, pour ainsi dire, comme celui d'un étranger. Du moûtier d' Annegray ,à peine reste-t-il un pan de muret quelques sarcophages, à demi brisés,

I. ^iconographie de saint Colomban n'est pas fixée. Nulle purt, on ne lui donne ces vraies caractéristiques des moines irlandais : la tonsure creusée en arc sur le front, la cambutta ou court bâton pastoral et l'Évangéliaire suspendu dans un sachet sur Tépaule.

En Franche-Comté, il a des vêtements blancs; à Brégeuz, Saint Gall et Bobbio, les couleurs bénédictines. Comme caractéristique, on lui donne dans la Comté et TApennin, Tours qu'il apprivoisa ; dans la région de Brégenz et sur de vieilles images de Bobbio, on lui place un soleil sur la poitrine, par allusion à la vision maternelle (cf. p. i3).

En Franche-Comté, avec son froc, son capuce et son scapulaire, c'est un moine quelconque.. Kn Italie, avec son camail à boutons, tel que les évêques et les chanoines en portent, placé sur un froc plutôt traînant, c'est un moine absolument fantaisiste.

a. La fête de saint Colomban est encore célébrée dans plusieurs diocèses, entre autres Nancj, au 27 novembre ; Saint-Dié, au a6 ; Tortone, au ^3 ; Plaisance^ Chiavari, Saiiit-Gall, au a{, etc. A Mehrerau et dans la région de

semés sur le bord d'un chemio, et pas une statue, pas une inscription même, ne rappelle que ce gracieux vallon, tapi sous le rocheux promontoire de Saint-Martin, fut le berceau de la civilisation pour tout le pays d^alentour! Etiam periere ruinœl

Et pourtant, partout, en France, en Angleterre, en Italie, même en Amérique et surtout en Allemagne, après tant de siècles, la mémoire deColomban se dégage de la pénombre; Térudition contemporaine consacre de compendieuses et substantielles études à ce législateur monastique, à cet apôtre de la pénitence, à ce propagateur de la confession auriculaire, à ce rude censeur des princes et des peuples. Puisse le présent livre contribuer à cette œuvre de gratitude et d'équité I

Brégenz, cette fête est également fixée au 34noTembre; mais, à San-Colombano (diocèse de Lodi), elle se célèbre le 31.

Page 1