‹ Saint Columban (vers 540-615)Chapitre 20 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au revers occidental de la crêle qui sépare le bassin du Rhône du cours supérieur de la Moselle, à travers les effleurements du grès rose, serpentaient, sous Tépais couvert d'une vaste forêt, des vallons, aux courbes gracieuses, arrosés de frais ruisseaux. Soit qu'il fût libre de son choix, soit plutôt que le lieu de sa retraite lui ait été procuré par la munificence royale, Colomban remonta le Breuchin, Tun des sous-afQuents de la Saône. Là, au pied d'une roche abrupte que couronnait un sanctuaire dédié à saint Martin', dans l'un des évitements de la vallée, se blottissait un ancien bourg. Les barbares avaient passé; les habitants étaient décimés ; vallum et maisons gisaient en ruines; mais quel Heu plus abrité, plus reculé dans la forêt profonde, eût mieux convenu à ces amants

I . Les paroisses dédiées à saint Martin sont, en général, d'une origine très ancienne; c'est pourquoi, je crois IVglisemère de Faucogney antérieure à la fondation d'Ànnegray.

delà vie cachée ? Ces bois, ces eaux, ces montagnes ne rappelaient.-ils point à ces bannis volontaires les charmes inoubliés de leur Ërin tant aimée ? et c'était une terre celtique et, sur les ballons des Vosges qu'ils pouvaient apercevoir des sommets voisins, se trouvaient encore les débris des sanctuaires que des Celtes, comme eux, avaient dédiés h leurs dieux.

La colonie se fixa donc dans cette solitude d'Annegray*. Quelques pierres, quelques troncs d'arbres fermèrent les brèches du rempart ; des huttes s'adossèrent aux murailles encore debout; une cabane plus spacieuse fut l'église et le vieux castnim devint ainsi un monastère, semblable à ceux de l'Irlande, vers Tan de grâce 090 *.

Les débuts furent pénibles : selon toute apparence, par désir d'un renoncement plus complet, les anachorètes avaient décliné les subsides de Gontran. En cette région inculte et écartée, j)euplée seulement de gibier, eux qui s'abstenaient de chair et peut-être aussi de poisson, n'avaient, pour soutenir leurs forces, que des écorces, des racines, des herbes de la clairière, des myrtilles et d'autres baies sauvages. Les corps anémiés ne résistèrent point longtemps aux influences malsaines de ces

I. Jnnegraj\ centre de la commune de la Voîvre et écart de la paroisse de Faucognejr, an*, de Liire, Haute-Saône, a. Voir note i de la page 3o.

lie ux ombreux et humides et Tun des immigrants subit un si violent accès de fièvre que ses jours furent en grand danger. Colomban, dans sa confiance en Dieu, imagina un remède héroïque : trois jours durant, il jeûna et fit jeûner ses frères. Le Ciel ne fut point inexorable et le malade guérit ; mais les celliers de la communauté ne s^étaient point remplis et, à ce jeune volontaire, menaçait de succéder un jeûne forcé, quand un homme survint, avec des montures chargées de provisions. Il s'était senti inspiré de leur amener ces vivres et, en retour, il ne demandait que leurs prières pour son épouse dont la santé était très altérée. On se mit incontinent à payer cette dette de reconnaissance et, telle fut la ferveur des oraisons, que le généreux bienfaiteur trouva sa femme entièrement rétablie. On peut juger quelle haute idée cet ^ homme et tout son entourage conçurent dès lors | de ces moines étrangers.

La renommée s'en répandit rapide ; les mala- i des, les infirmes apprirent vite le chemin de ce val de bénédictions et Colomban, si humble, si I désireux de recueillement fût-il, ne les repoussait { point : comme jadis le Sauveur, son Maître, il j priait la divine Puissance et les renvoyait satisfaits. . Et, cependant, la disette continuait au monastère : ' des semaines se passaient, où Ton se voyait réduit I aux maigres ressources de la forêt et le chef intré-

pide s*en félicitait, car les âmes se fortifiaient à ce régime débilitant : Tesprit d'abnégation, de pauvreté, de pénitence allait grandissant et, de temps à autre, des incidents surgissaient oii sa foi se plaisait à reconnaître l'assistance du Très-Haut. Ainsi, quand Marculf, le cellerier de Caranioc, abbé de Saulx ', vint, dépêché par son supérieur, lui amener un convoi de céréales, il fut peut-être moins heureux, en voyant un secours aussi imprévu, qu'en apprenant la manière dont les chevaux, laissés à eux-mêmes, avaient trouvé leur chemin dans le labyrinthe inextricable de la grande forêt : qui donc, sinon le Seigneur, les aurait guidés, puisque le conducteur, hésitant et perplexe, ne parvenait point à s'orienter ?

Et des hommes aussi se rencontraient, humbles serfs ou fils de famille, qui,, remués profondément par tout ce qu'ils voyaient ou entendaient raconter d'une vie si pure, si mortifiée, se sentaient gagnés d'une noble émulation. Ils accouraient au désert et sollicitaient l'honneur d'être admis dans la communauté. Ainsi grandissait la famille religieuse.

I. Le nom de Salieis^ doané par Jonas, n'a pu être identifie avec quelque certitude. Le GalUa Christiana (XV, i3a)y veut voir Silezia^ près de Poligny : c*est bien loiu d'Annegray. D^autres penchent pour Saux, chef-lieu de canton de Tarr. de Lure, Haute-Saône ; mais y eut-il là une abba je ? «- Carantoc semble plutôt ua uom breton qu*un nom irlandais (Zimmer, cité par Hauck, Kirck, Gesch, Deutsch^^ I, a45)^

La ferveur croissait avec le nombre. Les journées se passaient entre la prière et le travail des mains; on chantait les louanges du Seigneur, selon les traditions de Bangor; on défrichait les bois d'alentour; on labourait; on ensemençait et Ton assurait pour Favenlr la nourriture commune. Et le chef, toujours infatigable, n'épargnait point ses peines; il faisait a ses disciples des conférences d'Écriture Sainte et de vie spirituelle * ; il les animait par la parole et par l'action et, chez lui, comme chez le Maître, l'exemple appuyait le précepte .

'/ Les forces dont il avait besoin pour cette rude entreprise, il allait les renouveler dans la solitude : le désert a toujours eu pour les grandes âmes un irrésistible attrait ; c'est là qu'elles se reprennent, après s'être dépensées pour autrui ; c'est là qu'elles se retrempent, pour une action plus énergique encore. Le livre des Écritures suspendu dans un sachet sur l'épaule, selon la coutume des moines de son pays, Colomban s'enfonçait dans la forêt et se donnait aux douceurs de l'oraison; il se repliait sur lui-même et conversait familièrement avec son Dieu. Et, devant cet homme que ses héroïques renoncements avaient presque remonté à la condition d'Adam, se renouvelaient, s'il faut en croire Jonas,

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