I . Ce mémoire est perdu, ainsi que la lettre à Arigius, I
dont il sera question plus loin. ^
imposé même, par un synode. Un instant, on songea à le faire expulser ; mais il jouissait à la cour dW crédit considérable : on préféra tenter un dernier effort auprès de sa ténacité. Un concile devait se réunir à Chalon-sur-Saône, alors capitale de la Bourgogne, dans le courant de Tannée, pour régler diverses questions de discipline et juger, à rinstigation de Brunehaut, Didier, le saint archevêque de Vienne ^ On le pria de prendre part aux travaux de rassemblée.
Mais il ne se rendit pas à la convocation, non point qu'il craignit pour sa liberté, car il n'était pas homme à concevoir de telles alarmes ; il se défiait plutôt de lui : il redoutait de se laisser échauffer par le feu de la discussion, de nuire à la concorde et de blesser la charité. Il n'avait point, toutefois, abandonné sa thèse ; il l'avait soutenue dans une lettre, adressée au prélat tout-puissant alors, au métropolitain de Lyon, Arigius; il la soutint de rechef dans la réponse qu'il envoya ausynode, pour expliquer son abstention '.
En cette conjoncture, pourtant critique, où le sort même de ses fondations pouvait se trouver
I . Cette assimilation du synode auquel Colomban écriTit sa seconde lettre, avec le concile de Chalon-sur-Saône (6o3) où fut condamné saint Didier de Vienne, n*est qu'une hjrpothèse, mais une hypothèse qui approche de la certitude. (Cf. B. Krusch, M, G, H, y Script, Merov,^ IV, 7, n. i.)
a. Epist, II.
compromis, il prit, non point le ton d'un prévenu invité à formuler ses raisons, mais celui d^un maitre enseignant ses disciples : il restait toujours le prophète prêchant de sa foret. Il félicita les évêques de s'être assemblés h son occasion : que ne le faisaient-ils plus souvent, pour le plus grand profit de leurs troupeaux, alors que les sacrés Canons leur prescrivaient de tenir leur synode deux fois par an I
 cette première leçon, il ajoutait une mercuriale, où rinsinuation et la menace étaient à peine voilées : « Que chacun de vous examine si Ton peut reconnaître en lui un vrai disciple de Jésus- Christ. Je touche légèrement cet article en passant; mais, si vous entendez nous enseigner comme vos inférieurs, souvenez-vous que les ouailles n'écoutent point celui dont la voix se trouve en désaccord avec celle du vrai Pasteur. »
Puis, ne soupçonnant même pas qu'il était facile de lui retourner l'argument, il les exhortait à l'humilité qui renonce à son propre sens pour assurer la paix. « Quand une divergence de traditions se présente, comme dans cette question de la Pàque, écrivait-il, les humbles ne peuvent entrer en contestation : telle n'est point, dit l'Apôtre, la coutume de l'Église. ... Us cherchent à l'envi où est la vérité. . . . Eh bien ! nous, ô mes pères, ô mes frères bienaimés, procédons, nous aussi, à cette investigation
et voyons qui, de vous ou de vos frères d'Occident, possède la vraie méthode. »^ Pour lui, Tenquête était close, car il ajoutait aussitôt : « Toutes les Eglises, de tout POccident, — lisons les Iles britanniques — n'admettent point que Ton puisse célébrer la Pàque avant la Passion, c'est-à-dire avant Téquinoxe, ni après le vingtième jour de la lune. » Mais, quelle que fût son assurance, il ^ n'avait plus sa belle confiance d'autrefois; il désespérait de convaincre ses adversaires; désormais, son unique désir, c'était qu'ils le laissassent vivre, selon les usages de son pays, en étranger, dans sa solitude, auprès des tombes des dix-sept frères que la mort lui avait ravis. « Que si vous jugez bon, continuait-il, de me chasser du désert où je suis venu me fixer pour le Christ, je m'appliquerai la parole de Jonas : « Si c'est à mon sujet que cette tempête vous assaille, prenez-moi et me jetez à la mer. » Il affectionnait ce rapprochement, auquel prêtait son nom, Columbay en hébreu, Jonas; et Jonas ne fut-il pas un prophète ?
Les évèques francs ne recoururent point à une telle extrémité. L'abbé de Luxeuil leur promettait de se tenir en repos sur cet irritant problème ; pensant à juste titre ne pouvoir pas obtenir de lui davantage, ils firent la part du feu et n'insistèrent plus. Comment, d'ailleurs, en lisant la conclusion de cette lettre, n'auraient-ils point senti redoubler
leur yénération pour cet homme, intraitable sans doute, mais animé du plus pur esprit de TËvangile ! « Afin donc, leur disait Colomban, que nous aimions d^une charité véritable, étudions avec soin les préceptes de notre Sauveur et, le» ayant bien compris, observons-les.... Que sa grâce nous donne de détester le monde ; de Taimer, de le rechercher lui seul, avec le Père et le Saint-Esprit, à qui soit toute gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! Mes pères, priez pour nous, comme nous le faisons pour vous, tout indignes que nous soyons, et ne vous persuadez point que nous ne sommes point avec vous. Ne sommes-nous pas les membres d'un même corps, Gaulois, Bretons, Irlandais, enfants de n'importe quelle race? Béjouissons-nous donc dans la connaissance et dans Tamour du Fils de Dieu et hâtons-nous de parvenir à l'état d'homme parfait, à la mesure de Tâge, à la plénitude selon laquelle le Christ doit être formé en nous. En Jésus donc, aimons-nous, corrigeonsnous les uns les autres ; échangeons nos visites et nos prières; préparons-nous à régner tous ensemble avec lui dans la joie. »
Les prélats ne s'étaient point prononcés : cela ne faisait pas le compte de Colomban. Ce silence, qui lui paraissait quelque peu dédaigneux, ne lui présageait rien de favorable : on avait fait, à son sujet, « plus de bruit que de besogne » ; on n'avait
pas étudié ses arguments ; à la prochaine occasion, les protestations se renouvelleraient et il n*aurait jamais le loisir de servir en paix le Seigneur dans sa retraite, selon les usages de sa nation! Et, dans ses communautés, jusque-là si unies sous sa main de fer, des partis se dessinaient, nés de ces dissensions. Les Irlandais et les Bretons tenaient, comme lui, pour le canon d^Ânatole; les Gaulois trouvaient que c'était, pour une cause bien minime, mettre en péril la tranquillité du cloître et l'avenir de son œuvre. Et cette division lui était insupportable. Si seulement il lui était donné de s'appuyer sur une décision pontificale ! Ses deux messages à Grégoire n'avaient point abouti; Grégoire venait de mourir : il tenterait une démarche auprès de son successeur; peut-être serait-il plus heureux. Et la lettre partit dès les premiers mois, semblet-il, de l'année 6o4*. Le ton n'en était plus si fier,
I. Hauck (op, cit., I, a57, n. 2), après bien d*autres, toudrait que cette troisième lettre de Golombau, restée à titre anonyme dans les manuscrits, eût ëtë dédiée à Boniface IV, vers 609-610. — Krusch (M. G. H., loc. cit,^ 8, n. a) et Oundlach (M. G. H., Epîst., III, i64) croient qu'elle fut adressée à Sabinien vers 6o4f car l'intervalle leur semble trop long entre le concile de 6o3 et Tannée 609 : Colomban, ardent comme il Tétait, n*a pas dû attendre aussi longtemps, avant de protester contre un concile où, déclare- C-il, on a fait à son sujet « plus de bruit que de besogne ». — Je me range à leur sentiment et, comme Tabbé de Luxeuil se plaint que le froid Tait empêcbé de se rendre lui-même à Rome, j'en conclus que la lettre a dû partir au printemps de 604 •
ni les exigences si fortes, ni Tadresse si obséquieuse ; Tardent champion des mathématiciens de l'Ërin ne réclamait plus la condamnation du a schismatique » Yictorin ; il ne se targuait plus de Tautorité de saint Jérôme, pour faire craindre au pape le reproche d^hérésie. Tout au plus, alléguait-il un canon du second concile de Constantinople, invoquait-il le souvenir de saint Ânicet et de saint Polycarpe ; mais c'était pour solliciter humblement de ne pas être contraint à renoncer aux traditions de ses maîtres. Il était ainsi revenu à ce par quoi il aurait dû commencer : pratiquer, sans prétendre y convertir ses hôtes, voire même le monde chrétien^ des usages qu'il avait d'excellents motifs d'aimer et de respecter, mais que tout autre que les Irlan* dais avait des motifs encore plus excellents de repousser et de proscrire. Si, comme il l'assurait dans cette lettre au pape Sabinien, il avait observé tranquille dans la forêt de Yôge les coutumes de ses anciens, il se fût épargné bien des tribulations et il eût engagé, sans s'être inutilement amoindri, une lutte autrement importante contre les vices et les scandales de la cour de Bourgogne. Mais il croyait avoir raison, et la rigueur de sa logique, l'ardeur de son prosélytisme ne permettaient point à sa conscience de se dérober à ce qu'il considé* rait comme un devoir* ^ Fut-Il plus heureux cette troisième fois? Sabi-
nien lui répondit-il ? nous l'ignorons ; nous savons seulement qu'il continua de suivre le canon d'Anatole, mais que, fidèle à sa promesse, il ne fit plus de propagande. Son attention, d'ailleurs, ne tarda point k être attirée par des désordres beaucoup plus graves : la voix qui jusque-là avait retenti dans les profondeurs du désert, allait s'élever en la présence des rois.