‹ Saint Columban (vers 540-615)Chapitre 39 sur 45 · Jd, Fidol · texte numérisé non relu

Jd, Fidol

terrible soif de For, confiait-il à Fidolius^ La Toison d*or fut la cause de bien des maux ; une pomme d'or troubla le banquet des Immortels et arma la jeunesse dorienne contre Topulent royaume des Troyens. La pluie d'or pénétra la tour de Danaé. Pour un collier d'or, Amphiaraûs fut vendu par une épouse perfide. C'est au poids de l'or qu'Achille vendit à Priam le corps de son fils. Et l'on assure que les portes de Pluton s'ouvrent devant un rameau d'or.... Je vous conseille donc, ô mon noble frère, de renoncer aux vaines sollicitudes. Que sert d'engraisser de farine et de son des coursiers généreux ? Que sert d'ajouter le gain au gain et de mettre denier sur denier ? Pourquoi vous rendre complice des pervers dont vous recevez les présents ? Le Christ a horreur des présents de l'iniquité.... )» Et il invitait ses disciples à lui répondre sur le même rythme et il leur décrivait en tournures fort ingénieuses qui font songer à Horace,

I . Ibûi, — Voici quelques vers de ce poème adonique : ^ ils feront juger de la manière de Golomban :

« Sœpe nefanda « Crimina multîs a Suggerit auri « Dira cupido, »

Pour la réminiscence « Dira cupido », on peut se reporter à Virgile, Geor,^ l, 87; ^E/i., VI, 378; I.X, 1 85, On peut reconnaître aussi l'inspiration du vers fameux :

a Quid non mortalia pectora cogis^ auri sacra famés, »

les règles de sa métrique : « Si tu veux compo* ser de ces vers, enseîgnait-il au même Fidolius, que toujours un dactyle soit suivi d'un trochée (c'est le vers adonique) et il te sera permis dé remplacer par une longue la syllabe brève de la fin. » N'est-ce point une révélation? Colomban cultivant les Muses et gardant fidèles dans sa mémoire tous ces souvenirs littéraires; mais n était-il pas de Tlrlande, l'île des bardes et des

poètes ?

Le courageux banni commençait à se rassurer

sur le sort de ses fondations de la Vôge. Après la période de désarroi qui avait suivi l'expulsion, et le départ d'Athala et de nombreux frères, le calme et la confiance s'étaient rétablis dans cette confédération de tuxeuil, de Fontaine et d'Annegray. ^ . Valdelène pourtant n'avait point accepté de suppléer son maître, comme l'en pria la lettre reçue de Nantes : à la crosse abbatiale qui lui semblait trop lourde, il avait préféré la croix du missionnaire et, soit sur le vœu de ses moines, soit de son propre mouvement, le patriarche avait renvoyé Eustase prendre la direction des trois communautés*. Brunehaut et Thierry s'étaient relâchés

I. Le mode suivant lequel saint Eustase succéda à &aint Colomban sur le siège abbatial de Luxeuil, reste assez obscur. Nous savons seulement par Jonas (op. et loc. cit., I, 27) qu'il était à Brégenz au moment de la pluie de cailles, et que, plus tard, il fut envoyé par Clotaire II à Bobbio

PÉRÉGRINATIONS EN TERRES ALIiEMANDES. 147

de leurs rigueurs, depuis que les Irlandais étaient partis et que le pouvoir se trouvait entre les mains de religieux burgondes^ S'il faut en croire un biographe anonyme', une démarche d*Aile, le fils du leude Agnoald devenu profès à Luxeuil, rendit même à la famille monastique les faveurs de la cour. Aile revint de Brocariacurh avec des présents et des promesses : la reine tenait sans doute à montrer qu'elle n'avait poursuivi que des perturbateurs.

Cependant les relations se tendaient chaque jour davantage entre les deux fils de Childebert II. Toujours préoccupé de ses présages, Colombau avait conseillé à Théodebert d'entrer dans un cloître, s'il ne voulait tout ensemble perdre sa couronne terrestre et risquer son héritage étemel. Malgré toute la considération dont il jouissait auprès du roi d'Austrasie, le saint n'avait pu se faire écouter : d'ailleurs, la proposition était pour le moins singulière, et les courtisans, toujours intéressés à flatter le maître, s'en étaient fort divertis :

{lùid»f I, ag), en qualité d'abbé de Luxeuil, |>our ramener en Gaule le grand patriarche.

Walafride Strabon, dans sa Fita sancti Galli, I, s8 (M. G. H., Script, Merov,, IV, 3o5), et l'auteur de la Fila Walarici<, 10 {Ibid.f 164) disent qu*il fut nommé abbé par Colomban; mais le premier est du ix** siècle et le second , du xi* : leur témoignage est donc contestable.

I» Fita S, Agilîi^ 7 et 8, dans Mabillon, ^c/. SS, O.S. 5., II, 3o5.

quel exemple pouvait-on citer d^un Mérovingien, passant de son plein gré du trône dans un cloître ? cet Irlandais vraiment n'avait plus son bon sens! « S'il ne le fait pas volontairement, avait tranquillement reparti Thomme de Dieu, bientôt, il le fera contraint, » et il s'était retiré, tout ému des malheurs qu'il pressentait. Dans sa lointaine solitude, il se prenait souvent à songera cette rivalité funeste et à déplorer le sang qu'elle ne tarderait point à coûter : « Mon Père, lui suggéra un jour Chagnoald, priez pour Théodebert ; obtenez-lui la victoire: Thierry n'est-il pas notre ennemi commun? » Mais lui, d'un air sévère et con triste, — et de telles paroles détruisent bien des calomnies, — aussitôt, se récria : tt Insensé et contraire à l'Evangile, est le conseil que tu me donnes ! le Christ ne l'a point pour agréable, lui qui nous ordonne de prier pour nos ennemis. »

Et les deux frères en vinrent aux mains, au printemps de l'année 612. Successivement battu à Tout et à Tolbiac, le roi de Metz tomba entre les mains de Thierry et l'implacable Brunehaut lui fit tondre sa royale chevelure, l'enferma dans une abbaye et bientôt après livra sa tète au bourreau.

Les prédictions de Colomban se réalisaient; mais la colonie de Brégenz avait perdu son bienfaiteur. L'audace des payens et des mauvais chrétiens s'en accrut d'autant.

Les seigneurs influents accusèrent les Irlandais,' auprès de Cunzon, le duc d'Allemagne, de troubler leurs chasses et le duc ne parut que trop enclin à épouser leur querelle. On ne se contenta point de créer ces difficultés : on y joignit des voies de fait. On déroba une tête de bétail au troup^eau du couvent et, comme deux frères allaient à la recherche de l'animal qu'ils croyaient égaré, on les attira dans une embuscade et on les immola.

Alors, devant cette hostilité qui mettait en péril sa fondation naissante et paralysait l'apostolat de ses moines, Colomban sentit se réveiller en son âme, si tant est qu'il fût endormi, le désir de poursuivre sa course aventureuse. Ce n'était point qu'il redoutât les rancunes de Thierry, devenu le maître de ces régions lointaines : il avait trop souvent répété que les jours de ce prince étaient comptés; mais, de ces événements tragiques, son esprit de foi toujours en éveil conclut à un signe de la Providence : non, Brégenz n'était point le lieu de son repos ; il lui fallait chercher ailleurs.

Un instant, il pensa traverser les forêts de l'Algœu, descendre dans le bassin du Danube et prêcher l'Évangile aux Venèdes, tribu slave qui occupait alors les champs du Norique et de la Pannonie. Mais, dit Jonas toujours exact a noter ces phénomènes mystiques, une vision l'en détourna : un ange déroula sous ses yeux la carte du monde :

< Tu vois, entendit-ily la terre représentée. Va h droite, à gauche, où tu voudras; seulement, fais en sorte de goûter le fruit de ton labeur. » La raison avait parlé par la bouche du messager céleste : il y avait si longtemps déjà qu'il gémissait de ne plus recueillir le profit de ses peines et de ses travaux ! L'exaltation toujours ai prompte de son imagination d'Irlandais tomba subitement et la résolution le reprit de passer en Italie ^

Au moment fixé pour le départ, Gall se trouva saisi d'un violent accès de fièvre et, se jetant aux pieds de sou abbé, il lui demanda l'autorisation de ne point le suivre. Il s'était attaché à ces lieux : son zèle y escomptait une ample et féconde moisson et, dans cette maladie qui soudain lui enlevait toute possibilité d'entreprendre un voyage, il avait vu, lui aussi, l'expression de la volonté de Dieu. Mais Colomban n'avait point l'esprit assez souple pour entrer dans toutes ces considérations ; pour lui, quand le Seigneur avait parlé au chef, un inférieur devait obéir : se soustraire à cette obligation, c'était de la faiblesse, sinon de la lâcheté, et cette faiblesse méritait un châtiment. Aussi, sans se laisser arrêter

I. Dans le cours du vu* siècle, des Bënëdictlns reprirent la fondation ainsi interrompue par saint Colomban. Le monastère, appelé Augia Major^ àlehrerauj subsista jusquVn i8o3. Il fut relevé en i854 par les Cisterciens chassés de Wettingen (Suisse), qui y tiennent un grand collège et gardent fidèlement le souvenir du patriarche irlandais.

par ces liens d'amitié qui, depuis le dépsirt de Bangor, il y avait tantôt vingt-cinq ans, Tuniss^ienl; à son disciple, il déclara d'un ton sévère : a Je sais, ô mon frère, qu'il vous est onéreux de vous charger pour moi de peines si lourdes; toutefois, au mo* ment de nous séparer, je vous avertis de ne plus avoir la présomption de célébrer la messe, tant que je vivrai en ce monde terrestre. » La maladie fut plus forte que la menace : Gall demeura dans ce pays; il s'y livra aux pratiques de l'ascétisme, aux labeurs de l'apostolat et sa mémoire fut en bénédiction, grâce aux faveurs que les pèlerins obtinrent en priant sur son tombeau. Durant le cours du moyen âge, l'abbaye qui se mit sous son patronage et garda ses restes précieux, fut l'un des centres les plus considérables de la vie monastique et de la culture intellectuelle.

Plus loin, suivant la tradition, se produisit une autre séparation, celle-là sans doute moins dramatique. Sigebert, ou Sigisbert, Tun des moines qui avaient rejoint le patriarche au cours du voyage, s'arrêta dans la vallée du Rhin antérieur et, dans une solitude entourée d'un cirque de hautes montagnes, il se bâtit un ermitage qu'il dédia à la Vierge Marie. Et c'est ainsi que l'abbaye Notre- Dame de Dissentis ^ affirme se rattacher ù la grande

I. Dissentis, canton des Grisons, Suisse. — L'abbaye existe encore, occupée par des Bénédictins. — Greith, Ges-

famille de Luxeuil : ce serait donc aux disciples de Colomban que ces régions jusque-là payennes devraient le bienfait de la foi.

chiehte der AltiriscUen Kirche, Fribourg-en-Brîsgau, 1^67, p. 33 1.

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