A MONSIEUR
LE xMARÉCHAL DE CRÉQUY
Qui nrCavoit demandé en quelle situation était mon esprit^ et ce que je pensoissur toutes choses dans ma. vieillesse.
Quand nous sommes jeunes, l'opinion du monde nous gouverne, et nous 'nous étudions plus à être bien avec les autres, qu'avec nous. Arrivés enfin à la vieillesse, nous trouvons moins précieux ce qui est étranger : rien ne nous occupe tant que nous-mêmes, qui sommes sur le point de nous manquer. Il en est de la vie comme de nos autres liens, tout se dissipe, quand on pense en avoir un grand fond ; l'économie ne devient exacte que pour ména-
ger le peu qui nous reste. C'est par là qu'on voit faire aux jeunes gens, comme une profusion de leur être, quand ils croyent avoir long-temps à le posséder.
Nous nous devenons plus chers, à mesure que nous sommes plus prêts de nous perdre. Autrefois mon imagination errante et vagabonde se portoit à toutes les choses étrangères : aujourd'hui mon esprit se ramène au corps et s'y unit davantage. A la vérité, ce n'est peint par le plaisir d'une douce liaison : c'est par la nécessité du secours et de l'appui mutuel qu'ils cherchent à se donner l'un à l'autre.
En cet état languissant je ne laisse pas de me conserver quelques plaisirs; mais j'ai perdu tous les sentiments du vice, sans savoir si je dois ce changement à la foiblesse d'un corps abattu, ou à la modération d'un esprit devenu plus sage qu'il n'étoit auparavant. Je crains de le devoir aux infirmités de la vieillesse, plus qu'aux avantages de ma vertu ; et d'avoir
plus à me plaindre de la docilité de mes mouvements, qu'à m'en réjouir. En effet, j'attribuerois mal à propos à ma raison la force de les soumettre, s'ils n'ont pas celle de se soulever. Quelque sagesse dont on se vante en l'âge où je suis, il est malaisé de connoitre si les passions qu'on ne ressent plus, sont éteintes ou assujetties.
Quoi qu'il en soit, dès lors que nos sens ne sont plus touchés des objets, et que l'ame n'est plus émuê par l'impression qu'ils font sur elle, ce n'est proprement chez nous qu'indolence : mais l'indolence n'est pas sans douceur, et songer qu'on ne souffre point de mal, est assez à un homme raisonnable pour se faire de la joie. Il n'est pas toujours besoin de la jouissance des plaisirs. Si on fait un bon usage de la privation des douleurs, on rend sa condition assez heureuse.
Quand il m'est arrivé des malheurs, je m'y suis trouvé naturellement assez peu sensible, sans mêler à cette heureuse
constitution le dessein d'être constant; car la constance n'est qu'une plus longue attention à nos maux. Elle paroit la plus belle vertu du monde à ceux qui n'ont rien à souffrir ; et elle est véritablement comme une nouvelle gêne à ceux qui souffrent. Les esprits s'aigrissent à résister; et au lieu de se défaire de leur première douleur, ils en forment eux-mêmes une seconde. Sans la résistance, ils n'auroient que le mal qu'on leur fait : par elle, ils ont encore celui qu'ils se font. C'est ce qui m'oblige à remettre tout à la nature dans les maux présens , : je garde ma sagesse pour le temps où je n'ai rien à endurer. Alors, par des réflexions sur mon indolence, je me fais un plaisir du tourment que je n'ai pas et trouve le secret de rendre heureux l'état le plus ordinaire de la vie.
L'expérience se forme avec l'âge, et la sagesse est communément le fruit de l'expérience ; mais qu'on attribue cette vertu aux vieilles gens, ce n'est pas à dire
qu'ils la possèdent toujours. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont toujours la liberté d'être sages, et de pouvoir s'exempter avec bienséance de toutes les gênes que l'opinion a su introduire dans le monde. C'est à eux seulement qu'il est permis de prendre les choses pour ce qu'elles sont. La raison a presque tout fait dans les premières institutions: La fantaisie a presque tout gagné sur elle dans la suite. Or la vieillesse seule a le .droit de rappeler ce que l'une a perdu et de se dégager, de ce qu'a gagné l'autre.
Pour moi, je tiens scrupuleusement aux véritables devoirs. Je rebute ou admets les imaginaires, selon qu'ils me choquent ou qu'ils me plaisent: car en ce que je ne dois pas, je me fais une sagesse également de rejetter ce qui me déplaît et de recevoir ce qui me contente. Chaque jour je me défais de quelque chaîne, avec autant d'intérêt pour ceux dont je me détache, que pour moi qui reprens ma liberté.
SAINT-ÉYREMOND.
Ils ne gagnent pas moins dans la perte d'un homme inutile, que je perdrois à me dévouer plus longtemps à eux inutilement.
De tous les liens, celui de Tamitié est le seul qui me soit doux ; et n'était la honte qu'on ne répondit pas à la mienne, j'aimerois, pour le plaisir d'aimer, quand on ne m'aimeroit pas. Dans un faux sujet d'aimer, les sentiments d'amitié peuvent s'entretenir par la seule douceur de leur agrément. Dans un vrai sujet de haïr, on doit se défaire de ceux de la haine par le seul intérêt de son repos. Une âme seroit heureuse, qui pourroit se refuser tout entière à certaines passions, et ne feroit seulement que se permettre à quelques autres. Elle seroit sans crainte, sans tristesse, sans haine, sans jalousie; elle desireroit sans ardeur, espéreroit sans inquiétude et jouiroit sans transport.
L'état de la vertu n'est pas un état sans peine. On y souffre une contestation éter-
nelle de l'inclination et du devoir. Tantôt on reçoit ce qui choque, tantôt on s'oppose à ce qui plaît, sentant presque toujours de la gêne à faire ce que l'on fait, et de la contrainte à s'abstenir de ce que l'on ne fait pas. La sagesse règne en paix sur nos mouvements, et n'a qu'à bien gouverner des sujets, au lieu que la vertu avoit à combattre des ennemis.
Je puis dire de moi une chose assez extraordinaire et assez vraie; c'est que je n'ai presque jamais senti en moi-même ce combat intérieur de la passion et de la raison : la passion ne s'opposoit point à ce que j'avois résolu de faire par devoir; et la raison consentoit volontiers à ce que j'avois envie de faire par un sentiment de plaisir. Je ne prétens pas que cet accommodement si aisé me doive attirer de la louange ; je confesse au contraire, que j'en ai été plus vicieux : ce qui ne venoit point d'une perversion d'intention qui allât au mal, mais de ce que le vice se faisoit agréer
SAÎNT-ÉVREMOND.
comme une douceur, au lieu de se laisser connoitre comme un crime.
Il est certain qu'on connoit beaucoup mieux la nature des choses par la réflexiGii quand elles sont passées, que par leur impression, quand on les sent. D'ailleurs le grand commerce du monde empêche toute attention, lorsqu'on est jeune. Ce que nous voyons en autrui, ne nous laisse - \s bien examiner ce que nous sentons en nous-mêmes. La foule plaît dans un certain âge, où l'on aime, pour ainsi parler, à se répandre : la multitude importune dans un autre, où l'on revient naturellement à soi, ou pour le plus à un petit nombre d'amis qui s'unissent à nous davantage.
C'est cette humeur-là qui nous retire insensiblement des Cours. Nous commençons par elle à chercher un milieu entre Tassiduité et l'éloignement. 11 nous vient ensuite quelque honte de montrer un vieux visage parmi des jeunes gens qui, loin de prendre pour sagesse notre sérieux, se mo-
quent de nous de vouloir paroître encore en des lieux publics où il n'y a que de la galanterie et de la gaieté. Ne nous flattons pas de notre bon sens : une folie enjouée le saura confondre ; et le faux d'une imagination qui brille dans la jeunesse, fera trouver ridicules nos plus délicates conversations. Si nous avons de l'esprit, allons en
're un meilleur usage dans les entretiens particuliers ; car on se soutient mal dans la foule par les qualités de l'esprit, contre les avantages du corps.
Cette justice que nous sommes obligés de nous faire, ne nous doit pas rendre injustes à l'égard des jeunes gens. 11 ne faut ni louer avec importunité le temps dont nous étions, ni accuser sans cesse avec chagrin celui qui leur est favorable. Ne crions point contre les plaisirs que nous n'avons plus; ne condamnons point des choses agréables qui n'ont que le crime de nous manquer.
Notre jugement doit toujours être le
SAINT-ZVREMOND.
même. Il nous est permis de vivre, et non pas de juger selon notre humeur ; il se forme dans la mienne je ne sais quoi de particulier, qui me fait moins considérer les magnificences par l'éclat qu'elles ont.que par l'embarras qu'elles donnent. Les spectacles, les fêtes, les assemblées ne m'attirent plus aux plaisirs qui se trouvent en les voyant : elles me rebutent des incommodités qu'il faut essuyer pour les voir. Je n'aime pas tant les concerts par la beauté de leur harmonie, qué je les crains par la peine qu'il y a de les ajuster. L'abondance me dégoûte dans les repas; et ce qui est fort recherché me paroit une curiosité affectée. Mon imagination n'aide pas mon goût à trouver plus délicat ce qui est plus rare, mais je veux du choix dans les choses qui se rencontrent aisément, pour conserver une délicatesse séparée de tout a2:rément de fantaisie.