‹ Saint-Etienne et son district pendant la RevolutionChapitre 118 sur 220 · UNE GUILLOTINE POUR SAINT-ÉTIENNE · texte numérisé non relu

UNE GUILLOTINE POUR SAINT-ÉTIENNE

On a vu que Tarrêté des représentants à Lyon, en date du 16 frimaire (6 décembre), ordonnait à la Commission militaire établie à Feurs « de tenir des séances à Armesville pour y juger les détenus et y faire exécuter leurs jugements ». Je ne vois pas à Saint-Etienne trace de préoccupation pour une installation du tribunal révolutionnaire; mais il est sûr qu'on y pensa puisqu'on donna des ordres pour la fabrication d'une guillotine à l'usage du district stéphanois.

Le 3 nivôse, le District prenait la décision suivante :

Vu Tordre donné par les citoyens Girard représentant du peuple, Dorfeuillo, Millet commissaires nationaux, les 2 et 3 nivôse, de faire venir au plus tôt une guillotine dans ce pays.

Ouï le Procureur syndic.

Le Directoire nomme le citoyen Jacques Peyron, d'Armes-commune, à l'effet de se transporter à Commune Affranchie pour y faire l'achat d'une guillotine qu'il fera conduire à Commune d'Armes au moins pour le octidy matin.

Cette date du 8 nivôse prouve assez que Dorfeuillo, le grand imprésario de la fête du 10, tenait à être en possession de la guillotine, l'indispensable accessoire de sa mise en scène, au moins vingt-quatre heures avant la représentation.

Le 5 nivôse (25 déc), les municipaux de Lyon autorisaient, par arrêté, le charpentier Biallet à prendre dans les dépôts de démolition « du ci-devant Lyon » le bois nécessaire à la confection d'imo

i)68 LES KCROUS A LA PRISON DE LA RUE DE LA VILLE

guillotine pour Saint-Etienne. Mais les municipaux lyonnais recevaient, presque en même temps, le contre-ordre suivant :

Les administrateurs du ditrict de Commune d'Armes aux membt^s composant le Comité des travaux publics à Commune affranchie.

6 nivôse (26 décembre).

Le neprésentant du peuple Girard et les Commissaires nous ont requis de suspendre et d*an*étor la construction de la guillotine. Nous vous en donnons avis afin que vous puissiez retirer les ordres que vous avez donnés à l'ouvrier que vous avez eu la complaisance de mettre au travail.

Agréez nos remerciements des soins que vous avez pris de satisfaire à notre demande.

Salut fraternel et civique.

MissoN, président ; — Chorel-la-Plagny, v.-p. ; Granjon, — Paret (!).

Comment expliquer l'annulation de cette commande? Très certainement parce que Javogues avait arrêté déjà son projet d'emmener à Féurs les détenus de Saint-Etienne et parce que Dorfeuille avait jugé plus sûr de faire venir la guillotine de Feurs pour la fête du 10.

LES KCROUS A LA PRISON DE LA RUE DE LA VILLE PENDANT LE SÉJOUR DE JAVOGUES

Je vais reprendre ici la liste des arrestations inscrites au Livre d'écrou de la prison de la ville. Je la donnerai pour les vingt-cinq premiers jours de nivôse^ c'est-à-dire jusqu'au départ de Javogues.

NIVÔSE

2 Vernay père, Duhosi de la Manufacture et Chalier (Cha-

(22 déc.) leijer'l), — Ordre du Commissaire des représentants.

— Mis en liberté, le premier, le 6 ventôse (24 février),

le second, le 8 nivôse (28 déc), et, le troisième, le

5 nivôse (25 déc).

Affaires de la Manufacture d'armes. Vernay était le payeur de la Commission des armes, Dubost le secrélaire. Vernay s'était laissé prendre avec un déficit de 191 liv. 12 sols et 6 deniers.

(1) Je dois à M. Teslenoire-Lafayette communication de cette leltre du District et d'une note sur l'arrêté des municipaux de Lyon.

NIVÔSE

3 ' Bonnefoy Jacques^ place Grenette, 28. -^ Mis en liberté (23 déc.) le 12 nivôse (1" janvier).

« Ari'été pour quelque tabac » dit la Stalialiqite des prisons du 24 frimaii*e. V. page 139.

4 Halichon Antoine. — Mis en liberté le 8 nivôse (28 dé- (24 déc.) cembre).

Le jeune Salichon était un « défenseur de la Patrie » ; il avait réclamé en faveur dé son père incarcéré le 28 frimaire comme « accapareur ». A la suite d'une discussion violente, Javogues le fit arrêter.

— Lefranc Etienne, homme d'affaires de la veuve de Praire-

Royet. — Mis en liberté le 7 ventôse (25 février).

Je ne vois pas le motif de rarrestation.

— Joseph dit Midor, — Ordre du « Représentant ». — Mis

en liberté le 8 nivôse (28 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

— Thiollièi^e Marguerite mère (fabrique de rubans), et

Thiollière fils, — Mis en liberté le 7 nivôse (27 déc).

Thiollière (de l'Isle). — Pour la taxe révolutionnaire.

— Duboucliet père^ entrepreneur de la Manufacture. — Mis

en liberté le 7 nivôse (27 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

— Bénevent père et Bénevent fils. — Mis en liberté le 7 et le

6 nivôse (27 et 26 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

— Jouimel et Descoiirs, bourgeois. — Mis en liberté le 7 ni-

vôse (27 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

— Teslenoire, moulinier, — Mis en liberté le 6 nivôse

(26 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

— Lallier Claude, aubergiste. — Mis en liberté le 6 nivôse

026 déc).

Pour la taxe révolutionnaire.

7 Bontemps Jean-Baptiste Qi Bontemps François, bouchers. (27 déc.) — Ordre du District. — Mis en liberté le 9 nivôse

(29 déc).

Police de lahouclieric ou tarifs?

370 LES ÉcRous A LA puïson de la rUe de la Ville

NIVÔSE

8 Monmain Jean-Baptiste. — Mis en liberté le 12 nivôse (20déc.) ([«'janvier).

Propos contre-révolutionnaires.

12 Mason Joseph et Angénieux Anne. -- Ordre de l'adjudant (l«''janv.) général (Duret). — Mis en liberté le 17 pluviôse

(5 février).

Je ne vois pas l'accusation.

— Gahio. — Ordre du Comité de surveillance. — Mis en

liberté le 18 nivôse (7 janvier).

Pour avoir coopéré à l'arrestation deTancien maire Desverneys. PieiTe-Antoine del Gabio Tainé, architecte.

— Fijavd. — Ordre du Comité de surveillance. — Conduit

sur Feurs le 25 nivôse.

Conduit ensuite à Lyon où il fut condamné à la détention jusqu'à la paix, le 17 germinal (6 avril) ; mis en liberté le 23 vendémiaire an III (14 octobre 94).

Claude-Gabriel Fyard, ancien officier à la Manufacture, maire de Saint-Etienne 1803-ia»7.

13 Flachier. — Ordre du Comité de surveillance. — Mis en (2 janv.) liberté le 15 nivôse (4 janvier).

14 Fromage, — Ordre du Comité de surveillance. — Conduit (3 janv.) sur Feurs, le 25 nivôse.

Conduit ensuite à Lyon où il fut condamné à la détention jusqu'à la paix, le 17 germinal (6 avril) ; mis en liberté le 12 brumaire an III (2 nov. 94).

Pierre-Antoine Fromage, président du Tribunal civil.

— Journel. — Ordre du Comité de surveillance. — Mis en

liberté le 6 ventôse (24 février).

Fils de Journel, écroué le 4 nivôse. — Pour la taxe révolutionnaire.

15 Cave Joseph. — Ordre de Javogues. — Mis en liberté le (4 janv.) 25 pluviôse (13 février).

Cave est le patriote arrêté pour n'avoir pas rendu le fusil de Marguerite Fourneyron. (Voir plus haut, p. 276).

16 Frécon Jean^ boucher. — Mis en liberté le 8 pluviôse (5 janv.) (27 janvier).

Police de la boucherie ou tarifs ?

— Griotier Jean, — Ordre diu « Représentant ». — Mis en

liberté le 23 nivôse (12 janvier).

NIVÔSE

19 Macabeo {Marguerite Ferréol femme). — Mise en liberté (8 janv.) le 11 pluviôse (30 janvier).

Femme de Jean-Pierre xMacabeo, écroué le 4 novembre pour des proj^os inciviques.

— Macabeo Simon. — Ordre du a Représentant ». —

Conduit sur Feurs le 25 nivôse.

Frère de Jean-Pierre Macabeo. Palriote de Lyon, était venu à Saint-Etienne pour défendre son frère incarcéré. Arrêté en même temps que sa beile-sœur à la suite d'une discussion avec Javogues. Mis en libcrlé le. . .

— Alkaii Bernard (Alckan?) et Plok Félix (Block?), julk.

— Ordre du commandant de l'armée révolutionnaire parisienne. — Mis en liberté, le premier, le lendemain 20 nivôse; le second, le 22 nivôse (11 janvier).

JMgnore le motif de l'arrestation. Quelques papiers irréguliers ?

21 f Robert Antoiney prêtre réfractaire, et Marguerite Barrallon. (10 janv.) — Ordre de Javogues. — L'un et l'autre conduits sur

Feurs le 25 nivôse.

Conduit ensuite à Lyon, le curé Robert y fut condamné à mort le 26 ventôse (16 mars) : « Contre-révolutionnaire, fanatisant les campagnes ».

Ancien curé de Saint-Sauveur. U était ftgé de 61 ans.

Marguerite Barrallon fut acquittée à Feurs le 23 pluviô.-e (11 février).

22 Bonnard Simon, de Saint-Ghamond. — Ordre de Javogues. (11 janv.) — Mis en liberté le 7 venlôse (25 février).

— ' Jeanne Marie (?). — Ordre du représentant Girard. —

Mise en liberté le surlendemain 24 nivôse.

— Vincent Claude, — Ordre du « Ueprésentant ». — Mis en

liberté le 27 pluviôse (15 février).

24 Rougier. — Ordre du représentant Girard. — Mis en (13 janv.) liberté le 28 nivôse (17 janv.).

— Guillet Pierre, — Ordre des « Représentants j). — Mis en

liberté le 25 pluviôse (13 février).

Boulanger dénoncé à la Commune pour avoir fait du pain de très mauvaise qualité.

25 Cellard Jean. — Ordre de la Commune. — Mis en liberté (14 janv.) le 11 pluviôse (30 janvier).

Procureur de la commune de Maleval. Ecroué en brumaire en une autre prison de Saint-Elienne. Transféré le 25 nivôse dans la prison de la rue de la Ville.

Les arrestations pour complicité dans les affaiVes de Lyon semblent presque épuisées. En ces vingt-cinq jours, 41 inscriptions au livre d'écrou, 3 seulement s'y rattachent et même assez indirectement, si indirectement que les détenus pouvant se croire à Tabri ae toute poursuite, n'avaient pas songé à fuir: Fyard, Fromage et Lefranc.

On ne voit aucune accusation contre Fyard : « ci-devant noble, privilégié»; c'est tout. Contre le président Fromage, des dénonciations le signalent comme ayant été le lien, la relation entre les aristocrates de Lyon et ceux de Saint-Etienne ; avec plus de vérité, on lui reprochait d'avoir oublié que, comme fonctionnaire dé la République, il devait protester contre la révolte. Sur Lefranc, je ne connais que sa réclamation des bijoux saisis chez lui et d*une valeur commerciale de 25.200 liv. qui lui fut rendue.

L'originalité de cette liste est dans la série des arrestations pour la taxe révolutionnaire. J'en ai parlé plus haut.

Mais d'une croix j'ai marqué l'exécution du curé Robert, de Saint-Sauveur. C'est le capitaine RevoUier, de l'armée révolutionnaire de Javogues, qui signa l'écrou. Le terrible conflit, et sanglant, n'était pas près de finir. . .

LES SORTIES DE LA PRISON DE LA RUE DE LA VILLE PENDANT LE SÉJOUR DE JAVOGUES

Toujours sur les indications du Livre d'écrou, je vais donner le tableau des sorties de la prison de la rue de la Ville pendant le séjour de Javogues à Saint-Etienne. Toutes ces sorties sont des mises en liberté :

Date de la sortie. Date de Vécrou.

NIVOSE

3 (23 déc.) Pérussei (évadé). 48 octobre.

5 (25 déc.) Chalier (Chaleyer?). , 2 nivôse.

— Giraud . 30 trimaire.

LES SORTIES DE Lk PRISON DE LA RUE DE LA VILLE 373

6 (26 déc.)

7 (27 déc.)

8 (28 déc)

9 (29 déc.)

ip (30 déc.)

12 (1" janv.)

13 (2 janv.) 15 (4 janv.)

18 (7 janv.) 20 (9 janv.)

22 (11 janv.)

23 (12 janv.)

24 (13 janv.)

25 (14 janv.)

Pupier 17 octobre.

Lallier Claude 4 nivôse.

Testenoire —

Bénevent fils —

Bénevent père —

Descours. —

Journel —

Dubouchet —

Marguerite Thiollière —

Thiollière fils — ■

Abbé Julliard 27 frimaire.

Joseph dit Midor 4 nivôse,

Salichon Antoine —

Dubost 2 nivôse.

Bonlemps Jean-Bapt 7 nivôse.

Bontemps François —

Ghaboud André 25 octobre.

Montmain Jean-Bapt. ! 8 nivôse.

Bonnefoy Jacques 3 nivôse.

De la Tour-Varan 20 octobre.

Flachier 13 nivôse.

Bizalion Jérôme 8 frimaire.

Del Gabio 12 nivôse.

Alkan 19 nivôse.

Plock —

Griotier 16 nivôse.

Jeanne-Marie (?) 22 nivôse.

Bogy 18 frimaire.

Vincent dit Mouton 5 novembre.

Perrin 4 novembre.

Une mise en liberté dont le Livre cCécrou ne donne pas la date doit être — parce qu'elle est signée de Girard, Duret et Dorfeuille, — placée vers ce temps :

Bizalion,

18 octobre.

(frimaire ET nivôse)

Le 16 frimaire (6 décembre), la Commission militaire de Feurs rendit sa première sentence et, par elle, commença la série des vingt-une condamnations à mort qu'elle a prononcées jusqu'à la suspension de ses travaux, le il nivôse (Qn décembre).

Le district de Saint-Etienne n'est intéressé aux travaux de cette Commission militaire que par Tacquittement d*Âlexandre-Louis- Jérôme Charpin de Feugerolles.

Presque toutes les condamnations sont motivées par la collaboration à la révolte. Voici les considérants : •

Jean-Baptiste Monnet fils (16 frim.-6 déc).

Il résulte que Monuet fils étoit canoniiier, qu'il s'est caserne à Moutbrisê pour Taire le service de la force départementale de concert avec les Muscadins ; qu'il s'est trouvé dans un repas à Charlieu où étoient les Muscadins ; qu'à la suite de ce repas, on fil une farandole ; que partie de ceux qui la composoient crièrent : A bas la ConveiHion ! A bas la Constitution! A la guillotine Pognon et David ! qu'il s'est trouvé dans TafTaire de Moing et du nombre de ceux qui désarmèrent les patriotes ; que, successivement, avec les Muscadins, il est allé à Fcurs el à Salvizinel ; a senà une pièce de canon qui a tiré cinq ou six coups sur les patriotes ; qu'ensuite, et toujours avec les Muscadins, il est allé à Montrond; qu'il s'en est retiré pour aller à Chazelles où il fut arrêté par les troupes de la République peu d'instants après qu'il eût abandonné la pièce qu'il servoit et qui avoil été chargée pour tirer sur l'armée répui)licaine, qu'il avoit encore son baudrier ayant déclaré avoir perdu son briquet à la course (i).

François-Pascal de Vissaguet (16 frim.-6 déc.)

Il résulte outre les faits ci- dessus (*2) qu'il a été témoin des dévastations faites au club de Montbrisé ; que, continuellement, il a fait le service de canonnier avec les Muscadins dans les expéditions de Moing, Boën, Feurs, Salvizinet, Montrond et Chazelles ; que, dans ce dernier endroit et a l'arrivée des troupes de la Républicpie, il s'elTorça, avec trois de ses camarades, à emmener la pièce de canon à laquelle il étoit attaché, qu'il ne la quitta que lorsque ses forces l'abandonnèrent ; qu'il reçut alors un coup de fusil au bras droit et que

(I) Monnet était de Monibrison.

("1) Les faits relevés à la charge de Monnet.

loi*squ'il fut arrêté il avoit deux pistolets et un briquet de canonnier ; et qu*il s'est aidé à exporter ou conduire des grains et bestiaux destinés pour la ville rebelle; qu'il étoit du nombre de ceux qui, à Salvizinel, mirent le feu à une chaumière où périrent quatre patriotes (1).

Antoine-Camille Rochefort père, ancien officier de marine, à Arthun (27 frira.-17 déc).

François-Germain-Aubin La Clièze, ancien procureur du roi, puis, commissaire national près le Tribunal de Montbrison (27 frim.- 17 déc).

... Il esl évidemment démontré que Camille Rochefort père et François- Germain-Âubin La Chèze ont constamment reçu chez eux à Montbrisé les Muscadins ; qu*il existoit entre eux une intelligence criminelle puisqu'ils les ont précédés à Feura avec toute leur famille et les ont suivis à Ville-Affranchie foyer de la révolte, et que, ce dernier même, dans leur expédition de Boën s'est montré un ardent persécuteur ries patriotes.

Joseph Rochefori fils, 19 ans, officier de marine, à Arthun (27 f ri m. -17 déc).

Déclare pareillement que Joseph Rochefort fils a favorisé leurs complots patricides, a été leur complice ; que même à Salvizinet où ces cannibales incendièrent les maisons et firent dévorer par les flammes plusieurs des patriotes, il eut la barbare cruauté d'assassiner à coups de sabre, après l'avoir renversé d'un coup de pistolet, un patriote qui se sauvoit ; qu'enfin, il s'est rendu avec eux à Vil le -Affranchie où il a demeuré, ainsi que toute sa famille pendant la durée du siège.

Thoinet-CloS'Rohert de Bigny, à Feurs (27 frim.-17 déc).

Il est convaincu d'avoir trempé dans la conspiration des Lyonnois, de s'être incorporé dans leur bataillon, d'avoir travaillé aux redoutes qu'ils faisoient pour assurer le succès de leurs abominables projets, de les avoir accompagnés dans toutes leurs expcdilions et, enfin, de s'être retiré avec eux dans leur rebelle cité qu'il a habitée pendant la durée du siège.

Joseph-Philippe Courchet, se disant du Pin, ancien gendarme (28friin.-18déc).

Il esl constant que ledit Courchet a déserté le sol de la République ; qu'il a habité avec ses ennemis pendant dix-huit mois ; qu'il est entré en France à l'aide d'un passeport délivré par la municipalité de Cergnes à Pierre-Philippe Courchet son frère qui, pour l'obtenir avoit prétexté un voyage :

... Il est pareillement constant qu'il a servi dans la cavalerie lyonnoise ; qu'il a combattu contre les troupes de la République et qu'enfin il a pris la plus grande part a leur conspiration contre la souveraineté du peuple (2).

(1) Vissaguet habitait Montbrison ; il ciait né à Saint-Pal-de-Chalancon.

(2) Voir plus haut, pages 65 et 66.

376 CONDAMNATIONS ET ACQUITTEMENTS A FEUnS

Georges Gouzy^ marchand, à Montbrison (29 frim.-49déc.).

Il est évidemment prouvé que ledit Gouzy s*est montré, soit à Montbrisé, soit dans les difTérentes incursions des Muscadins, un des plus acharnés persécuteurs des patriotes ; qu'il leur a servi de guide dans la prise du général Nicolas ; qu'il a interceplé un convoi de vin destiné pour l'armée de la République ; qu'il aouvertement sollicité ses concitoyens à s'amalgamer avec lesLyonnois auxquels il donnoit les plus pompeux éloges; qu'il a cherché à avilir la Convention nationale en improuvant ses opérations les plus précieuses ; qu'il a désiré le rétablissement du trône en s'écriani que le régime républicain ne convenoit pas à la France qui, disoit-il, ne pouvoil élre heureuse que sous le gouvernement d'un seul et qu'enfin, il a eu la lâche férocité au retour d'une expédition avec les Lyonnois, d'assassiner d'un coup de fusil, un cultivateur occupé à bêcher son champ.

Dubourg de Sainl-PolgueSy 75 ans {i^f nivôse-2t déc).

Il est évidemment démontré qu'il a cherché à égarer l'opinion publique; qu'il a favorisé les complots liberticides des Lyonnois en annonçant des nouvelles désolantes et sciemment fausses; qu'il a entretenu des correspondances criminelles; qu'il a voulu jeter la défaveur sur les assignats en recommandant à ses régisseurs de les refuser; qu'il a tenté d'avilir la Convention nationale en calomniant ses opérations les plus précieuses ; qu'enfin l'ensemble de sa conduite annonce un malveillant consommé, un implacable ennemi du régime actuel, un propagateur de i>rincipes attentatoires à la souveraineté du peuple, un véritable conspirateur.

Desgeorges pè^^Cy notaire à Feurs (l^^*' nivôse-21 déc).

Il est constant que Desgeorges père a assisté au juré de jugement qui a eu lieu à l'époque de la mort de Chalier dans la ville de Lyon; qu'il a fréquenté et éloit dans Feurs avec les Muscadins lorsque ceux-ci y ont commis leurs forfaits.

Jean Magdinxer fils, 18 ans et demi (3 nivôse-23 déc).

Il est constant que Magdinier fils a porté les ai-mes contre la République dans la ville de Lyon, qu'il s'est trouvé à l'allée Perrache à l'affaire du vingt-neuf septembre en qualité de chasseur.

Qu'il ccnniissoit que le département éloit fédéralisé avant d'aller à Lyon ; qu'il a favorisé plusieui*s convois de grains pour les rebelles et qu'il a été soldé de son service militaire à raison de cinq livres par jour par les rebelles lyonnois (t).

Guy-Joseph Géventety ancien bénédictin, à Saint - Rambert (4 nivôse-24 déc).

Il est établi qu'il a porté les armes contre la République ; qu'il a gardé un patriote mis en arrestation par les Lyonnois ; qu'il a constamment resté à

(1) L'interrogatoire est tivs beau de sincérité et de courage.

Montbrisé pendant le séjour des contrer révolutionnaires ; qu'il a fréquenlé de préférence les maisons des aristocrates et celles où ils se rendoienl ; qu'enfin, sa qualité de prêtre, d'après la loi du cinq juillet, le place parmi les chefs de conspiration.

Durand Antoine de Meaux, aLticien Yieiiietïd^ni du bailli de Forez (8 nivôse-28 déc).

II est constant que Demeaux n*a cessé de manifester une haine fortement prononcée contre la Révolution ; qu'il a donné asile aux prêtres réfractaires et aux Muscadins ; qu*il a voulu avilir la Convention en donnant aux membres qui la cgmposent la qualification de brigands (1).

Benoît Méjaasony notaire à Montbrison (8 nivôse-28 déc).

Il est constant que Méjasson a continuellement fréquenté les aristocrates, a toujours été leur agent ; qu'il a favorisé la conspiration lyonnoise en fournissant des grains aux Muscadins dont il s'est montré l'ami pendant les troubles de Montbrisé.

Anselme Defour, juge-suppléant à Montbrison (8 nivôse-28 déc).

il est constant qu'Anselme Defour a outragé les patriotes, a voulu tirer sur des volontaires du Puy-de-Dôme et a porté les armes dans une de leure expéditions (2).

Jean-François Punctis, dit de CindrieuXy ancien conseiller à Monlbrifeon (8 nivôse-28 déc).

Guillaume ApothicairCy ancien conseiller à TEIection de Montbrison (8 nivôse-28 déc).

Il est constant que Punctis et Apothicaire ont fait le service, l'un de grenadier et l'autre comme canonnier avec les Muscadins pendant leur séjour à Montbrisé et qu'ils se sont montrés leurs plus zélés protecteurs.

Jean-Marie Deladret, clerc d'avoué, à Montbrison (8 nivôse- 2S déc).

Dominique Crepe^, clerc d'avoué, à Montbrison (8 nivôse-28 déc).

Il est constant que Ladret et Crépet se sont amalgamés avec les Muscadins pendant leur séjour à Montbrisé, ont porté les armes avec eux et les ont suivi à Lyon pendant la durée du siège.

Berry-LabarrCy marchand et négociant, chef de légion, à Saint- Just-sur-Loire (8 nivôse-28 déc).

(1) Un libraire de Montbrison, Jacques Bernard, déposa contre de Meaux. (Dossiers de Feurs. — De Meaux). — Voir tome I, pages 742-713.

(2) Il faut entendre les expéditions des Muscadins dont il est question dans l'alinéa précédent visant Méjasson.

Claude-Marie Damas^ au château du Roussel (SaînWean-Soleyrnieu (8 nivôse-28 déc).

11 est constant que Lal>arre et Damas ont cherché à soulever les campagnes, à provoquer leur rébellion par des lettres liberticid es.

Les condamnations à la détention, quelquefois présentées comme des mesures d'indulgence, sont au nombre de six :

La Chèze, fils cadet (27 frim.-17 déc). ■ Marguerite GraSy femme Rocheforl ('27 frim.-t7 déc). Clavdine -Marie Gras, femme La Chèze (21 frim.-17 déc)..

Considérant l'extrême jeunesse du premier et l'absolue dépendance où éloienl ces dernières des Ilochefort et La Chèze pères, leurs maris. Les condamne à six mois de détention.

Benoit Chassaignon, secrétaire de la commune de Montbrisou 2 nivôse-22 déc).

Il est constant que Chasir:aignon a assisté à la Fédération des Lyonnois le quatorze juillet, qu'il a signé des arrêtés liberticides attentatoires à l'indivisibilité de la République ;

Considérant néaqimoins qu'il éloit le scribe de la municipalité de Montbrisê,

Le condamne à six mois de détention.

Louis Philipotty de Vauche (6 nivôse-26 déc).

Il n'est pas constant que Philipon ait hautement conspire et porté les armes conti*e sa patrie ; mais il est constant que ledit Philipon est venu avec tranquillité à Feurs le .sept septembre dernier (vieux style) lorsque cette commune étoit envahie par les Muscadins, qu'il a parlé à plusieui-s d'enlre eux, d'où il résulte son intelligence avec ces conspirateurs.

En conséquence, le condamne à six mois de détention.

Jeanne Fougerousey femme de Mathieu Paye (6 nivôse-20 déc).

Il est constant que ladite Fougerouse a eu la ferme intenlion de favoriser les Muscadins lors de la rébellion de Montbrisê et qu'elle a voulu les mettre à l'abri des patriotes et des poursuites des patriotes.

La condamne à la détenlion de deux années. . .

Les neuf accusés suivants ont été renvoyés devant leurs juges naturels (2 nivôse-22 déc) :

Fleury Javogues (4), de Bellegarde.

GrandvaUf —

Pierre Passoty de Fontfort (Saint-Galmier). Sorlainy —

Bessony —

Joseph Sarellyy —

(I) C'est probablement le frère du député : Jean Fleury.

Les délits reprochés aux prévenus n^offrent rien de contre-révolutionnaire, puisque Finculpation faite à Javogues, Grandvau, Pierre Passot, Sorlain et Besson est de la compétence du juge de paix et que celle faite au maire est de l'administration supérieure.

Louis Sudy du Bessac.

Claude Vialon^ du Bessac.

Guillaume Chenet^ du Bessac.

Considérant qu'il ne s*agit point de crime de lèse -nation, les renvoie, pour connoitre de leurs délits, devant leurs juges naturels d'Armes-Commune.

Uq déserteur, Chometle^ de Montbrison, est renvoyé à son corps (i nivôse-24 déc).

Et, enfin, viennent quarante-cinq acquittements ; les considérants visent des groupes d'acquittés :

Fille RochefoH (27 frim.-17 déc).

Fille La Chèze, —

Fille GraS'Lachaudf —

Fille Gonnard, —

Jean Girardon^ cuisinier —

Il n'est établi par aucune preuve ni indice qu'ils aient pris pari à la conspiration lyonnoise.

Louis Pallaijy boulanger à Montbrison (2 nivôse-22 déc).

Etienne Galiinot, enclunneur, —

Anne-Marie San^Cj —

Jean-Marie Derivod, —

Jean Beraudy —

Pierre-Josué Gôrentety —

Benoit Sauzey —

Claude Flichet, —

Il est de son humanité de faire reconnoître l'innocence de ceux qui, victimes de l'erreur ou des circonstances, ont été jetés dans les fers, en les rendant à la société qui les réclame.

Antoine Faye, laboureur de Sainte-Agathe (3 nivôse-SîJ déc).

La loi qui veut qu'on punisse le coupable exige pareillement que l'innocent soit justifié et rendu à la société qui le réclame.

Antoine Vial^ huissier, (4 nivôse-24 déc). François DeniSy tourneur, —

Pierre Perret^ marchand, Boudin Claude, marchand, —

Considérant, à Tégard de Vial, Denis tourneur, Perret et Boudin, que leur conduite est plutôt TetTet de la surprise et de TeiTeur que celui d'une intention vraiment criminelle.

Mathieu Péroniny concierge (4 nivôse-2l déc).

Chahri Antoine /jOixvnaMer, —

Boulhx J.'B.^ —

BerlhéasJ.-B.y —

Badefoi ClaudCy —

Surietix Jeany —

Lot Pierre^ —

Jaudey AnloinCy —

Il n'est pas constant qu'ils aient trempé dans la conspiration lyonnoise et porté les armes contre leur patrie.

Alexandre-LouiS'Jérôme Charpviyk FeugeroIles(5 nivôse-25 déc). Denis Magnieux, à Saint-Laurent-la-Conche, —

Pierre Rochaty juge de paix à Saint-Jean-Soleyinieu, —

Il est visiblement prouvé que depuis le commencement de la Révolution, ils n'ont cesse de donner des preuves d'attachement à la cause du peuple, qu'ils ont continuellement défendu ses intérêts, qu'enfin, il n'existe aucune preuve ni indice qui puisse faire suspecter leurs intentions.

Mollin père, de Saint-Jean-Soleymieux, (6 nivôse-26 déc).

MoHin fils, , . — —

Antoine Fougerandy de Montbrison, —

Jean Fougerandy — —

Antoine Montrohert, domestique, de Leynieu, —

Jean Michely de Saint-Cyr-les-vignes, —

Philibert Voisin, ouvrier en soie, de Lyon, —

François Grangey journalier, de Noirétable, —

Pierre Ehraijy tisserand, de Mende, —

Antoine Fournier, de Paulhaguet, —

Jean Laurent, de Saint-Jean-la-Vestre, —

H est de sa justice de rendre à leurs familles ceux dont l'innocence est prouvée.

Jean Peyronnety de Saint-Maurice, (7 nivôse-27 déc).

Jacques Malferréoly colporteur, d'Ambert, —

Ils n'ont point porté les armes contre leur patrie, ni trempé dans la conspiration lyonnoise.

Gilbert Barge^ juge à Roanne, (7 nivôse-27 déc).

Benoit Barbier ^ — —

Camille Bardety — —

Il est constant qu'ils onl participé et signé une correspondance liherticide avec la Commission soi-disant populaire de Lyon ; mais qu'il e->t aussi constant qu'ils se sont rétractés dans le délai accordé par la loi du vingt-six juin dernier (vieux style).

On a pu voir que les dernières sentences de mort sont fort peu motivées, sans précision, sans circonstances. Les juges subissent la pression du courant : à Lyon, les jugements étaient rédigés en alignant des noms sous une formule. Â Feurs, on n'en est pas là, mais déjà on associe les accusés et on les condamne en s'autorisant de considérations qui tiennent la place des faits : c*est, par exemple, D. Antoine de Meaux qui a manifesté sa haine envers la Révolution, qui a donné asile à des prêtres réfraclaires, qui a dit des conventionnels qu'ils étaient des brigands. Où est, dans tout cela, le crime de la révolte ?

Cependant les formes de justice n'étaient pas oubliées. Les jugements en montrent la préoccupation :

. . . Après avoir subi des interrogatoires et fourni leui*s moyens de défense. .

Vers la fin, le débat public est soutenu par la lecture des pièces de l'instruction :

. . . Après avoir lu les divers interrogatoires des prévenus, les dépositions des témoins produits pour ou contre eux, après les avoir entendus eux-mêmes dans leurs défenses respectives...

Et encore :

... Vu rinlerrogaioire de Jean Magdinierel l'avoirentendu dans ses réponses et défenses verbales...

Ces interrogatoires de Tinstruction étaient assez circonstanciés : on peut voir, par exemple, ceux des juges de Roanne, Bardet, Barbier et Barge ; celui encore de Dubonrg de Saint-Polgues écrit sur huit grandes pages (1).

Je me garderai d'apprécier ces sentences et de juger les juges. Il me parait cependant. — et je n'hésite pas à le dire — que rien, là, ne ressemble à l'impatience de férocité signalée tant de fois ; rien

(!) Dossiers de Feurs. — Bardet, Barbier, Bat-ge, Dubourg de Saint^Polgue».

de semblable à ce qu*on voit à Lyon, à ce qu'on verra, à Feurs môme le 22 pluviôse (10 février).

Certes, les fonctions des Conseils de guerre qui vident les prisons emplies de vaincus ne ressemblent jamais à la justice sereine et impartiale. Âpres les conflits civils, quand les grandes personnalités ont été atteintes, le mieux est, évidemment, la paix par les amnisties, les pardons et les oublis. Mais les amnisties ne sont possibles que les guerres terminées. Pardonner aux vaincus incapables de reprendre la lutte, n'est pas seulement une magnanimité facile, c'est la consécration de la victoire; pardonner aux belligérants présente plus d'un danger. Or, en janvier 94, en nivôse de Tan II, les batailles de la frontière et celles de l'Ouest disaient assez, bêlas ! que la lutte n'était pas finie. Mais c'était un devoir d'humanité de rendre les condamnations plus rares et de les réserver aux complicités surabondamment établies.

Les administrations entendaient multiplier l'efTet utile des sentences en les faisant connaître partout. On imprimait les jugements en affiches tirées à 500 (une au moins par commune) et quelquefois i.OOO (1). Les papiers-nouvelles, les gazettes étaient priées de reproduire : le Département écrivait à une gazette de Lvon :

S. d. (27 frimaire-17 déc. ?) Citoyen, je t'adresse tous les arrêtés du Département de la Loire pris depuis son installation avec une liste des rebelles qui ont été guillotinés et fusillés. Donne la plus grande publicilé tant aux arrêtés qu'aux listes en les consignant dans les feuilles pour alimenter l'esprit public et lui prouver que la vengeance nationale fait justice de tous les traîtres qui souilloient le sol de la Liberté dans le département de la Loire.

Salut et fraternité. Desverneys, président. — Guyot, secrétaire (2).

Mais le bruit fait autour des condamnations de Feurs ne pouvait faire illusion à ceux qui rêvaient la vengeance terrible à la manière de Lyon. C'est le 27 frimaire (17 déc), que Javogues arrivait à Saint- Etienne ; treize jours après, — informé sur la pratique du tribunal de Feurs, qu'il avait peut-être essayé vainement de rendre plus rapide et moins scrupuleuse — il écrivit aux juges la terrible lettre que voici : (3)

(1) Les Archives de la Loire conser\'ent raffiche du premier jugement Monnet- Vissaguet.

(2) Archives de la Loire. L. 79.

(3) Transcrite au registre de la Commune de Montbrison le 12 germinal an III (!*'■ avril 1795). La transcription semble avoir été faite sur la lettre originale « scellée du sceau de cire rouge ».

10 nivôse (30 décembre).

Je vous défends de juger aucun criminel jusqu'à ce que je sois arrivé à Feurs. J*ai vu avec la plus vive douleur que les ennemis nés de la Révolution, qu'un comte (1), commissaire de commune pour la Commission populaire, un noble tel que Magneiix, qui possède des richesses immenses, ont été relâchés et déclarés innocents! il faut que vous ayez perdu toute honte et loute pudeur pour aller blanchir des aristocrates aussi gangrenés.

Je sais qu'il y en a parmi vous qui ont le cœur orfèvre et qui aiment l'or ! Des êtres aussi méprisables ne sont pas faits pour le gouvernement républicain. Vous veillerez seulement à la garde des prisons jusqu'à mon arrivée et vous me répondrez sur vos télés, des prisonniers qui sont chez vous et de la tranquillité.

Je croyois que voire conduite vous doimeroit quelques droits à la reconnoissance publique, mais vous n'êtes que des lâches et des injustes. Tenez-vous à voire poste, sans juger, pour que mes oreilles ne retentissent plus de vos iniquités ! Le représentant du peuple, Javogues.

Celte leltre odieuse, où la haine politique est si absolument présentée comme la loi du juge, fut envoyée à Robespierre dans les papiers duquel elle fut, plus tard, trouvée (2). Par qui? Il n'est pas difficile de présumer que ce fut par ceux qui se sentirent menacés, les juges « au cœur orfèvre », les juges auvergnats, Tailhand et Meyrand (3), nommés par Couthon, que Javogues détestait doublement comme auvergnats et comme créatures de Couthon (4) et qui ne manquèrent pas de saisir leur prolecteur et ami si près de Robespierre, des accusations dont ils étaient l'objet.

Une telle violence qui devait faire prévoir quelque lugubre accélération des mises à mort, n'eut en réalité d'autre effet que de suspendre le coui*s de la justice révolutionnaire. £lle fit de la terreur, mais donna quarante jours de répit au bout desquels Javogues fut rappelé. Je dirai ces choses plus loin.

Aussi bien, d'autres acquittements avaient-ils provoqué des colères redoutables. Lapalus écrivait de Feurs à Javogues ;

(1) On a dit un Leconte ; mais les Leconte ne furent condamnés à Lyon qu'en ventôtte. La copie du registre de Montbrison dit bien « un comte » et ce comte est Alexandre-Louis-Jérôme Charpin.

(2) Papiers trouvés chez Robespiei^re. Paris, Baudouin 1828. ln-8«. T. II, p. 305.

(3) 11 ne peut êlre question, en eflel, ni de Chaul, ni d'Avanturier, maintenus plus tard par Javogues dans le dernier Tribunal révolutionnaire de Feurs. S'agirait-il du président Bardet, de Saint-Etienne, et de Philippon, de Saint- Galmier? Sans que j'en ai la preuve, je ne le puis croire, tous deux étant restés en grâce près des < patriotes ».

(4) V. plus loin chap. 2, § XIV : Javogues et Couthon, les énormes accusations de concussions et de vol portées par Javogues contre les administrateurs du Comité de Montbrison, tous du Puy-de-Dôme.

12 nivôse (1" janvier).

... Je ne te dissimule pas que je suis en colère conlre ton Tribunal révolutionnaire de Feui*s qui vient d'acquitter les scélérats Bardet et Barbier, juges au Tribunal de Roanne, fanleux contre-révolutionnaires qui ont fait exécuter tous les arrêtés du Congrès de Lyon. Tu connois la loi du 12 juillet. Est-il possible qu'un républicain .souffre qu'elle soit violée? Non!

Salut et fraternité.

Lapalus (1).

Les jugements perlant mise à mort ordonnaient Texécution « dans rheure ». C*est dire qu'il y aurait eu deux victimes le 16 frimaire (6 déc), quatre le 27(17 déc), une le 28, une le 29, deux le 1*^ nivôse (21 déc), une le 3, une le 4 et neuf le 8 (28 déc). Pour les exécutions multiples on employa le système lyonnais : le feu de peloton qui, d'un coup, termine. Les premiers essais déplorablement exécutés, furent horribles. C'est à la suite de l'exécution des quatre victimes du 27 que le Département délibéra (2) et écrivit aux juges de Feurs, la lettre suivante :

27 frimaire (17 déc).

Citoyens, les scélérats qui ont porté les armes contre leur patrie doivent disparoitre du sol de la Liberté; la vengeance nationale doit & TUnivers cet

(1) Dossiers de Feurs. — Lapalus,

Lapalus était pour les mesures les plus radicales. Il faisait incarcérer à Roanne par séries ; faisant arrêter, par exemple, tous les délégués à la Fédération lyonnaise du 14 juillet. Dans une lettre à Dorfeuille (Dossiers de Feurs. — Lapalus)^ en date du 40 nivôse (5 janvier), il veut bien reconnaître que tous n'étaient pas des révoltés, il distingue : « Il y a des gens de loi, « commissaires à terrier, avoués et quelques personnes perfides qui y avoient d mené divers citoyens ouvriers »... ; mais il ajoute que, Timpossibilité de discerner avait diclé sa conduite : il se propose, d'ailleurs, d'obtenir de Javogues des élargissements.

A la suite de ces incarcérations en masse, les Roannais, le 18 frimaire (8 déc), avaient obtenu de la Convention un décret portant sursis à toutes poursuites contre les administrateurs e( fonctionnaires civils et militaires de leur district qui seraient accusés d'avoir pris parti pour la révolte. Kn enregistrant ce décret, le 27 frimaire (17 déc), le Département se récrie et proteste auprès des représentants à Lyon :

. « Notre devoir nous impose l'obligation de vous observer que l'exception a. portée par le décret ne frapperoit point sur les Sans-culottes indigents égarés « ou induits en erreur... S'il existe des coupables qui doivent être sacrifiés à la « vengeance nationale, ce sont, certes, ces mêmes officiers civils et militaires «. qui, par leurs lumières, leur perversité profonde ont égaré le peuple. »

Voir Pothier : Roanne pendant la liévohUion.

(2) La délibération est très semblable à la lettre qui contient en plus des considérations pbilusopliiqucs et politiques, qui témoignent d'un état d'esprit bien particulier.

exemple frappant. Mais rhiimanité réclame en leur faveur; les dmils de l'homme ne doivent point être outragés ; les traîtres doivent expier leurs forfaits par une mort prompte et ne point languir sous les coups rcdi.>utables du glaive qui les frappe. Ils sont incapables de cette générosité républicaine : pour nous, prouvons aux tyrans que nous savons concilier les di*oils de la Nature avec ceux de la Justice.

Le Conseil de l'Administration vous témoigne sa surprise de la lente exécution qui a eu lieu ce jour d'huy vis-à-vis les rebelles que vous avez condamnés à mort. Les victimes ont éprouvé le feu de la décbarpe à plusieurs reprises et le peuple étonné, qui voit avec un nouveau plaisir ses^droits vengés, a vu avec indignation que sa dignité étott compromise par les tourments des condamnés qui se débattoient dans les horreurs du supplice, dans un moment où les soldats cherchoient et couroient pour se procurer des cartouches.

Prévenez, citoyens, de semblables abus qui souilleroient les fastes de lilistoire et qui justifieroient le reproche de nos ennemis en nous assimilant à des cannibales. Déployez les rigueurs de la loi contre les officiers ou soldats qui, par imprudence ou impéritie, se rendroient coupables de semblables délits. Sur\'eillez l'exécution de vos jugements : votre civisme et la confiance dont vous êtes honorés vous y porteront plus pur inclination que par devoir.

Pour nous, nous vous prévenons que nous avons délivré, hier, au citoyen Escoffier lui baril de poudre et un caisson de balles. Nous nous empresserons toujours de seconder vos réquisitions et, de concert avec vous, d'appeler la sévérité de la loi sur la tète des coupables.

Comme ces faits, qui viennent de nous être dénoncés, intéressent la sûreté publique, nous avons cru devoir vous écrire et vous prévenir.

Salut et fraternité. Desveunevs, président (1).

Le nom d'Escoffier prouve assez que les officiers et soldats dont il est question appartenaient à Tarmée révolutionnaire de Javogues. Même ceux-là furent troublés à ce point qu'ils ne purent exécuter quatre hommes, avec plusieurs salves.

Je m'efforce de montrer la justice révolutionnaire en Forex telle que la révèle les documents venus jusqu'à nous. Les papiers conser\'és aux Archives du Rhône (Dossiers de Feurs et de Lyon) sont en assez grand nombre pour que — sur chacune des affaires — il soit possible d'établir les motifs de l'accusation. C'est un travail

(1) Archives de la Loire. L. 79.

(2) Ce paragraphe est rédigé sur Je dossier Charpin dans les dossiers de Feurs (Archives du Rhône).

386 UNE AFrAIRE VUE DE PRES — A.-L.-J. CHARPIK

que je ne saurais entreprendre ici. Peut-être le ferai-je ailleurs pour les accusés du district de Saint-Etienne. Mais il me parait indispensable de prendre l'une de ces aiïaires comme exemple et de montrer sur quels éléments les juges établirent leur décision.

Cette affaire sera celle d'Alexandre -Louis- Jérôme Charpin, ci-devant comte de Feugerolles, qui aboutit à un acquittement. Je choisis celle-là parce qu'elle a eu une presque célébrité et qu'à son sujet on a parlé de la vénalité des juges, de la corruptibilité de Javogues qui se serait laissé arracher une mesure de clémence par les séductions d'une femme et au prix de beaucoup d'argent (1).

Alexandre-Louis-Jérôme Charpin représentait l'une des plus anciennes familles de la noblesse forézienne. Jeune encore, 35 ans, en possession d'une belle fortune, propriétaire de nombreux domaines, il habitait alternativement sa maison des Bruneaux près Firminy, Feugerolles le manoir que sa famille tenait des Capponi, et son château de Villechenève dans les montagnes du Lyonnais. Attaché au pays par ses propriétés et peut-être peu passionné pour les luttes politiques, il n'eut aucune pensée d'émigration; au contraire, il parait s'être assez bien accommodé avec le régime nouveau pour que les communes voisines de ses domiciles aient pu parler de son civisme.

Alors qu'en juin on fit les élections à la Commission populairede Lyon, le canton de Firminy le désigna. Il accepta de faire partie de l'assemblée de la révolte, se rendit à Lyon et prit part à ses premiers travaux. Le 13 juillet, il fut nommé par la Commission

(i) Cette accusation, qui a été comme une tradition à Saint-Etienne, je la trouve formulée et, en apparence, documentée dans la publication de M. J.-M. Devet : Une prison en iVJ3 et 1794. (Saint-Etienne 1890. In-8». Page 23) :

« Le comte L. A. J. de Charpin-Feugerolles, ancien mousquetaire noir, était « acheminé sur Feurs. Bien qu'il fût resté étranger à Tinsurrection lyonnaise, « sa naissance et sa fortune le désignaient... On le vit reparaître à Saint- « Etienne porteur d'un jugement en bc«nne et due forme, le rendant à la liberté. « Celte décision, si peu dans les liabitudes de Feurs, avait-elle été achetée à V beaux deniers comptants, comme on le supposa généralement alors ? Etait- « elle, au contraire, la constatation désintéressée de l'innocence non douteuse « du prévenu? Nous l'ignorons. Toujours est-il (yieM.de Charpin-Feugerolles, c en dépit de la sentence d'acquittement rendue en sa faveur, fut de nouveau « incarcéré (a). Cette fois, pour le délivrer, il fallut que les habitants de « Firminy, de Chazau et du Chambon vinssent en masse le réclamer à Javot gués, que la Mevlastej maîtresse de celui-ci, joignit ses prières à celte manic festation, et enfin que le délenu consentit à déposer entre les mains du pro- « consul, comme don à la Nation, sa magnifique argenterie.»

(a) Cette seconde arrestation est de pure imagination, comme certaines autres circonstances.

membre du Comité militaire et, son nom fîgure avec cette qualité, sur une adresse aux citoyens du département en date du 16 juillet, à côté de celui du général de Précy. (Guigne. Commission populaire, p. 401). Plus tard, Charpin dit n'avoir rien signé.

Il ne tarda sans doute pas à s'c'rpercevoir que la responsabilité qu*il encourait était des plus redoutables. Il abandonna la Commission, quitta Lyon et envoya sa démission à ses électeurs de Firminy. Il était à Villechenève quand, vers la lin de juillet, on y accepta la Constitution de 93 qu'il accepta lui-même en prenant soin de faire parvenir le procès-verbal de cette acceptation aux représentants Dubois-Crancé et Gauthier.

Dans les derniers temps du siège, Charpin prit nettement parti contre Lyon. Capitaine d'une compagnie de garde nationale (de Chazau et les Fraisses), il la conduisit au camp de Saint-Genis-laval et pourvut, un jour ou deux, à la nourriture de ses hommes, dans la traversée de Saint-Chamond. A ce moment, il fit au Comité des subsistances de Saint-Etienne quelques olTres de grains au prix du Maximum et fut, par ce Comité, le 21 septembre, nommé commissaire chargé des approvisionnements à faire en cette ville, pour l'armée de la République sous les murs de Lyon. Il remplit cette mission de manière à mériter des éloges.

Peu après la reddition de Lyon, Charpin, comme tous les membres de la Commission populaire, chefs de la révolte, était désigné pour la justice révolutionnaire. Le 20 octobre, il était écroué à la prison de la rue de la Ville à Saint-Etienne, ses biens mis sous séquestre.

Trois jours après, il écrivait à Javogues et Bassal la lettre suivante (j'en respecte l'orthographe) :

Aux citoyens représentana du peuple à Armcvilley ti-devani Saitit-E tienne.

Citoyens représantans, je suis détonus depuis dimanche malin dans la maison d'arrêt par vos ordres, j'aurois quelques choses à vous communiquer. Voudriés vous bien permettre que je me prêsante devant vous. Jattans vos ordres.

Salut el fraternité. Ciiahpin, républiquain.

Ce 23 octobre 1793 l'an second de la Hépubliciue une cl indivisible.

Les représentants versèrent celte lettre au dossier où elle est encore. En même temps, des pétitions en faveur du prisonnier étaient à la hâte, couvertes de signatures et adressées aussitôt ; elles venaient des communes du Chambon (.0 octobre), — de Chazau (id.), — de Firminy (s. d. brumaire), — de Villechenève (5 brumaire-26 octobre). Le Comité des subsistances de Saint-Etienne

apporta, de son côté, le témoignage des services rendus. A ces pièces, on joignit un certificat de civisme. *

Charpin,àce moment,demandaàrAdministralionde lui accorder — sur le vu de ces témoignages — la faveur d'être mis en élal d'arrestation chez lui, à ses frais. Le District lui répondit .par un arrêté dans lequel je relève :

Sur la pétition du citoyen Charpin tendant à ce que -> vu... (1) — il soit mis en état d'arrestation chez lui, à ses frais el gardé par telle garde qu'il appartiendra ;

Considérant que le citoyen Charpin, non seulement est ci-devant noble, mais encore qu*il a été membre du Congrès contre-révolutionnaire de Lyon ;

Considérant qu'il n'est pas dans la compétence du Directoire de juger s'il a donné sa démission dans le temps fixé par la loi, ou non ;

Considérant que le Tribunal révolutionnaire de Peurs peut seul en connoître ;

Ouï le Procureur-syndic,

Le Directoire arrête :

Aht. i«'. — Que le sieur Charpin sera traduit demain par devant le Tribunal révolutionnaire de Feurs, pour être son procès fait et parfait.

Art. 2. — Un gendarme de la résidence d'Armesville ou des soldats de l'armée révolutionnaire seront chargés sous leur responsabilité de conduire le détenu.

Le premier Tribunal de Feurs, installé le 17 brumaire (7 novembre), rendit son premier jugement le 26 (16 novembre) et ne s'était occupé que des accusés de Montbrison quand il disparut devant le second Tribunal installé la 1" frimaire (21 novembre). Celui-ci rendit son premier jugement le 16 frimaire (6 décembre). Cest le 5 nivôse (25 décembre) qu'il s'occupa de Charpin.

Mais jusqu'à ce moment, les démarches furent multipliées. Les municipalités et les Sociétés populaires intervinrent.

La municipalité du Chambon dit que Charpin signa une adresse

àlaGonventionpourlaféliciterd'avoirproclamélaRépublique(s. d.). •La municipalité de Feugerolles dit qu'il a armé la garde nationale, donné le drapeau, l'arbre de Liberté, les locaux du corps de garde et de la Commune ; elle le présente comme un « vrai patriote républicain » (12 brumaire-2 nov.).

Les municipalités de Firminy et de Chazau louent ce sa bienfaisance et sachante pour les pauvres des communes circonvoisines » (s. d ). .

La municipalité de Firminy loue encore les services qu'il a rendus « pour les subsistances » (11 novembre).

(1) Je coupe rénumération des pièces déposées en sa faveur.

La municipalité de Viilechenève (Rhône) dit qu'il a été <r fort opposé aux principes des rebelles de Lyon » ; qu'il a lui-même déposé à la Commune « tous ses titres et papiers à l'appui des ci-devant droits féodaux par l'entremise du citoyen Gérentet fondé de pouvoirs de sa mère » (22 brumaire-12 novembre).

La municipalité d'AIToux (Rhône) réclame sa liberté (19 brumaire-9 novembre).

Les membres de la Société populaire du Chambon disent : a II étoit enrei;istré et reçu membre de notre Société avant que les rebelles de Lyon incendiassent nos registres... il nous a donné des preuves les plus authentiques et sincères de son patriotisme » (20 novembre).

Les membres de la Société populaire de Firminy disent : quand il voyait des qualifications nobiliaires qui lui étaient personnelles, c( il invitoit et même prioit les citoyens de vouloir bien ne lui donner d'autre qualité que celle de citoyen et de biffer tout ce qui tenoit à l'ancien régime ».

C'est avertis par tous ces documents que les juges de la Commission révolutionnaire de Feurs firent comparaître Charpin devant eux le jour de Noël, le 5 nivôse (25 décembre). Voici l'interrogatoire :

Ilardet, président.

Philippon, Tailhand, Cliaul, Avaiilurier et Meyraiid, juges.

DeUiorme, greffier,

I). — Ton nom, Ion âge, ta profession el denicin'e?

— Alcxandre-Louis-Jémmc Charpin, âgé d'environ trente-cinq ans, liabilanl allernativemenl à Firminy et à Viilechenève.

D. — Depuis quel "temps es-tu arrêté ?

— Je suis détenu depuis le courant d'octobre dernier. I). — Pourquoi as-tu été arrêté ?

— Je présume que c'est en ma qualité de ci-devant.

I). — N'as-tu pas élé membre du Congrès départemental ?

— J'ai élé nommé par les citoyens de ma commune en mon absence; je me suis rendu à Lyon où j'ai demeuré quatre jours.

D. — As-tu signé quelques arrêtés liberticides étant à Lyon ?

— Non. Cela m'a toujours répugné ; c'est pourquoi je me suis promptement retiré de Lyon.

D. — Comment nous prouveras-tu que tu n'as pas adhéré aux délibérations du Congrès départemental.

^ La preuve que je n'ai pas approuvé les arrêtés de la Commission départementale, c'est que n'ayant rien voulu signer, je me suis retiré et ai donné de suite ma démission que j'ai envoyée à la commune de Firminy et je dépose 5ur le bureau le procès-verbal de l'acceptation de la Constitution et la protestation contre Lyon que je fis de concert avec la commune de Viilechenève el lesquels ie fls passer aux représentants du peuple Dubois-Crancé et Gauthier.

D. — Quelles sont les preuves ilc civisme que lu as tlomiées dans la conduite tant morale que physique?

— Je me suis toujours comporté en brave Sans-culotte, les communes que j'ai fréquentées vous rallostenl ; au surplus, je dépose sur le bureau les certificats de civisme qui m'ont été accordés soil par les communes, soit par les Sociétés populaires de Villechenève,de Chazaux, de Feugerolles, de Firminy etd'Armesville, ainsi que celui des citoyens composant 1<î bataillon dont j'avuis le bonheur d'être le premier soldat.

D. — Quelle a été ta conduite depuis la sorlie de l.yon ?

— J'ai marché contre les rebelles de Lyon à la léte de ma compagnie et, ensuite, j'ai été employé au Comité des subsistances d'Ârmesvilles pour approvisionner les troupes de la République. Je dépose sur le bureau les ceilificals qui attestent ce que j'annonce.

D. — Je le demande la conduite que lu as tenue depuis la Révolution ?

— J'ai, depuis la Révolution, occupé des places dans mon baUiiUon ; je l'ai armé à mes frais, j'ai fourni le drapeau tricolore ; j'ai fait planter l'arbre de la Liberté ; en un mot, je me suis toujours conduit en vrai républicain.

D. — Je le demande quel emploi lu faisois de ton grain V

— Avant la révolution lyonnoise, j'ai distribué mon grain aux pauvres de ma commune à quatre livres meilleur marché que la prix courant ; lorsque les rebelles de Lyon vinrent dans notre commune enlever des grains, je l'ai caché ; enfin, lorequ'ils sont sortis, je me suis présenté au Comité des subsistances d'Armesville pour olTrir mon grain pour la République en demandant qu'on me le payât au prix du Maximum pour donner, le premier, l'exemple.

1). — ïa mémoire te fi)urnit-elle assez pour nous raconter les arrêtés qui se prenoienl au Congrès départemental et quelles sont les propositions qui s'y faisoienl ?

— Le premier jour on examina mes pouvoirs. Le second et le troisième on parloit d'approvisioiuiement pour la ville ; le quatrième, au malin, on discutoîl si on reconnaitroil la Convention et comme c'éloit contre mes principes, je me suis retii'é chtz moi et je donnai de suite ma démission.

D. — Quelles persoinies fréquentois-tu ?

— Je fréquenlois toujours des vrais Sans-culottes et des chibisles.

On peut avoir le sentiment que les questions sont posées pour donner l'occasion de la réponse favorable ; on ne peut pas, cependant, nier qu'elles n'aient été nécessaires, obligées, et dans les conséquences de raccusation. On entendit ensuite des témoins.

La sentence survint, le même jour, 5 nivôse. Voici le texte qui fut remis à Tacquitté :

La Commmission révolutionnaire, séant à Feurs,

Vu les pièces produites par Charpin;

Vu son interrogatoire cl les dépositions ;

Considérant qu'il ne paroit point qu'il ail participé à la rébellion lyonnoibe ; que s'il est allé au Congrès départemental, il n'y a demeuré que quatre joui-s ; qu'il a donné sa démission ; qu'il a protesté contre tous les actes des aulorilés fédéralisées ; qu'il a accepté librement l'acte constitutionnel ; qu'il a porté les armes contre Lyon et qu'il a donné de tous les temps des preuves de civisme,

L'acquitte et le met en liberté sous la survoillanco de sa numicipalité.

Cette sentence est-elle la conclusion équitable ? On peut en juger.

Au moment où elle fut rendue, Javogues était à Saint-Etienne. Il rapprit avec une vive irritation. De loin, sans avoir même feuilleté le dossier, sans connaître aucune des circonstances de raffaire, il lui apparût que l'acquittement d'un membre de la Commission populaire, chef d'une famille noble, ressemblait à une forfaiture, à une trahison. Le iO nivôse (30 décembre), le jour de la fête de Toulon, il écrivit aux juges de Feurs la lettre de violente colère que j'ai donnée plus haut (1). Le comte commissaire de commune pour la Commission populaire qui y est signalé est, à n'en pas douter, Alex. L.-J. Charpin.

Charpin, acquitté, revint à Saint-Etienne et à Firminy, trouvant le pays tout secoué d'émotion et de terreur par les poursuites de la taxe révolutionnaire. On ne manqua pas de lui faire connaître Tarrêté du 6 nivôse exigeant des fortunes particulières, ce qui excédait iOO.OOO liv. Tout saisi encore du souvenir des exécutions de Feurs et de sa comparution devant le prétoire révolutionnaire, il n'hésita pas à offrir, en premier sacrifice, la luxueuse argenterie de sa maison. Le 13 nivôse (2 janvier), le jour même où la Commune de Saint- Etienne arrêtait la liste défmitive de la taxe sur laquelle bien des Stéphanois allaient verser les uns 20.000, les autres 18, 16, 15, 13, 12, 10 000 liv., Charpin offrit, par l'intermédiaire de Javogues, en c hommage à la Convention nationale d 466 marcs, 4 onces d'argenterie, dont la valeur artistique était peut-être considérable (2).

Celte offrande ne saurait être tenue pour exceptionnelle. C'était la règle que les gens riches menacés, ou craignant de l'être, fissent parade de patriotisme en quelque don magnifique (3). Qu'étaient, d'ailleurs, ces offrandes, en comparaison des exigences de la taxe révolutionnaire du 6 nivôse ?

Après le sacrifice de son argenterie, Charpin réclama du District la mainlevée du séquestre sur ses biens. Le 28 nivôse (17 janvier), le District consulle Javogues qui venait de quitter Saint-Etienne :

. . . Comme son renvoi d'accusation a été, s'il faut en croire la voix publique, la cause de la suspension du Tribunal révolutionnaire de Feurs, nous n'avons pas voulu obtempérer à sa demande avant de te consulter.

Si tu crois qu'il doive sa liberté à la faveiu' ou à la corruption, parles, et sa pétition sera regardée conmie non avenue. Si, au contraire, son jugement est conrorme à la sévérité des lois révolulionnaires et si lu le regardes comme tel, dis-nous le, afin que nous puissions faire droit à sa demande.

(1) Voir page 383.

(•2) J'en ai publié plus haut le récépissé. Voir page 333.

(3) Voir plus loin cliap. 2, § X : Les ratti'ons et /es stnnnissions.

Je ne vois pas la réponse ; mais un arrêté du District du 18 ventôse (8 mars) raye le nom de Charpin de la liste des conspirateurs.

La voix publique dont parle le District semble avoir désigné des intermédiaires Pignon et Jourjon furent soupçonnés d'avoir reçu de l'argent de Charpin — pour corrompre les juges, évidemment. Pendant la seconde enquête sur Pignon et Jourjon, le 4C floréal (5 mai), Charpin dût déclarer n'avoir « rien offert ni fait offrir pour lui procurer sa liberté dans le temps où il étoit détenu )». Que cette déclaration ait été donnée par crainte de nouvelles persécutions possibles, on peut le soutenir ; mais rien dans les dossiers de Pignon et Jourjon ne se réfère à celte rumeur de la voix publique que je ne vois exprimée nulle part.

Le jour même où il donnait cette déclaration, le 46 floréal (5 mai 94), Charpin comparaissait devant la Commune de Saint- Etienne et y déclarait abandonner la somme que lui devait le Comité des subsistances de celte ville pour les grains qu'il lui avait fournis au prix du Maximum. Il mettait celle condition que la somme divisée en deux parts égales sei*ait attribuée aux indigents de Saint-Etienne et aux indigents de Firminy et Chazau.

De ce que je viens d'exposer, il résulte clairement, je pense :

!« Que les poursuites contre Alex.-L.-J. Charpin étalent légalement justiflées par sa qualité de membre de la Commission populaire de Lyon qui faisait de lui l'un des chefs de la révolte ;

2® Que son acquilleinenl a été justilié par son refus de s'associer aux délibérations de la Commission populaire et par ses démonstrations multipliées de civisme républicain;

3® Que cet acquittement loin d'êlre conseillé — et encore moins sollicité — par Javogues, a été, au contraire, violemment réprouvé par lui et a été l'un des motifs, le premier motif, qui l'ont poussé à suspendre l'action des juges cl à en révoquer plusieurs, ainsi que l'accusaleur public ;

4" Que Taccusalion de vénalité portée contre les juges n'a de fondement que l'insinuation formulée par Javogues dans l'ordre donné au Tribunal de suspendre ces travaux ; quccette insinuation n'est qu'un soupçon inspiré par la (^lère ; qu'elle est imprécise, n'atteint particulièrement personne et n articule aucun fait.

LE 25 NIVÔSE (14 janvier) 303

LE 25 NIVÔSE (14 janvier)

Il vint le jour des douleurs qui a laissé, à Saint-Etienne, pendant un si long temps, un obsédant et terrible souvenir. Javogues s'en allant dans le Forez, devait emmener avec lui le premier convoi des détenus, les dirigeant vers le Tribunal révolutionnaire quMl allait faire marcher. Son départ fut fixé au 25 nivôse (14 janvier).

Sur une liste arrêtée, les détenus désignés furent, dès le matin, sortis des prisons et conduits sur la grande place où devait se former le sinistre cortège.'

On se débarrassa d'abord, en les mettant en liberté, de trois prisonniers retenus pour quelques propos séditieux.

Perrin Jean-Ctaude,

Mouton dit Vincent (1).

Bougy.

Nous n'avons plus la liste de ceux qui furent emmenés. Pour une très grande part, elle peut être reconstituée. Le Livre d écrou de la prison de la rue de la Ville, en regard de 33 noms présente cette annotation : « Conduit le 25 nivôse». Pour les détenus aux Ursulines et au Château, on reste sans renseignements.

Voici la liste qui résulte des annotations du Livre d'écrou.

1<> Les administrateurs et les magistrats,

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