Jérôme Chamhovet
Je suis convaincu qu'il y en eut plusieurs autres. Je ne puis préciser.
La liste certaine des 33 premiers noms présente quelques différences avec celle qui fut établie sur la statistique du 24 frimaire (14décembre)(l). Toutes ne sauraient être expliquées(2). Pourquoi Crouzat ne fut-il mis en route que le 26 pluviôse(l4 février)? Pourquoi J.-F. Courbon (de Montviol), d*abord désigné pour le départ, fut-il laissé? Pourquoi Marie-Anne Ghampavère et Jeanne Lherbret furent-elles séparées de leurs compagnes Claudine Rivaton et Glaudine Lebrun ? Je ne vois pas. Par contre, on comprend aisément qu'on ait abandonné la poursuite contre Marguerite Ferréol, visiblement étrangère aux paroles reprochées à son mari ; et, aussi, qu'on ait laissé au juge de paix le soin de punir Guillet qui avait mis en vente un affreux pain.
Il faut remarquer^ enQn, que, dans la liste des détenus mis en route, on trouve le nom de Nicolas Bouillet. Jusqu'au dernier moment, il n'avait pasété désigné pour le convoi. Quelle considération l'y fit joindre?
Pour ce transfert, Javogues avait, cruellement, ordonné un convoi
(1) Vuir plus haut, pages 134 et suivantes.
(*2) Kn voici le tableau :
\» Les désignés pour le dêparl, nmintonus au dernier nioiueiil :
JuUardy élargi le 7 nivôse (27 décenihrc), j'ai dit plus Iioul en quelles circonstances. — Voir page 349.
Perrin et Bougtjj élargis le 25 nivôse.
Chazatj transféré à rilôpital le 19 nivôse.
Crouzat y du District.
/.-/''. Courbon (Montviol).
Marguerite Ferréol ^ femme de J.-l*. Macabeo, élargie le 11 pluviôse (3tl janvier).
P, Guillet, boulanger.
\enf religieuses ou servantes de curé au lieu de six,
'if* Maintenu d'abord cl mis en roule au dernier moment :
N. JJouillety commissaire du Conseil executif.
396 LE 25 NIVÔSE (14 janvier)
marchant par étapes dans les affreuses routes défoncées. Il allait, lui, suivre à cheval ou en voiture. •
On verra plus Icin que, dans des circonstances semblables, pour un transfert de prisonniers de Feurs à Lyon, deux délégués de la Commission temporaire ordonnèrent des réquisitions de voitures(l).
Donc, le matin du 25 nivôse, sous le ciel gris et, dans la neige, la foule apeurée et secouée d*émolion vint voir, entre les soldais, des prisonniers grelottants qu'elle s*élait habituée à considérer comme l'honneur de la ville, les uns pour avoir exercé les plus hautes magistratures, d'autres pour avoir été investis des mandats électifs les plus importants, d'autres pour avoir été à la tète de l'industrie du pays. 11 y avait là des vieillards : le président Fromage, n'avait que 63 ans, mais Ravarein en avait 71, le curé Bertrandy 73, et Praire (du Rey) 7i. Il y avait des prêtres et des femmes. On se montrait peut-être l'abbé Bourdely, l'ancien vicaire de Notre-Dame, pour lequel tout le monde avait signé quelque supplique. On se montrait surtout Détours qui, le premier, fin de 1788, parla de Révolution ; on le voyait malade, tout accablé de malheurs dômestiques, dans le deuil de sa femme.
C'est à ce 25 nivôse, bien sûr, qu'il faut placer un incident qui laissa un douloureux souvenir. Les enfants de Détours en larmes traversèrent les rangs des soldats et s'attachèreni à leur père qu'ils perdaient ; on dut les arracher criant et sanglotant. Un M. Palliard qui dessinait, témoin de la scène, en fil un croquis qui a servi à la gravure du livre de Balleydier (2). Peut-être disait-on que sa fille ainée, âgée de dix-huit ans, se disposait à le suivre. Elle le suivit, en effet, la pauvre fille, à travers les prisons, jusqu'à la mort, sans que son dévouement et ses larmes aient touché les juges (3).
Et ce Carrier qui, entrepreneur de la Manufacture, avait eu à payer, si longtemps, tant d'ouvriers des armes! Et Bouillet qui, quatre mois avant, présidait la Commune ! Et ce lieutenant-colonel Fyard qui, capitaine, avait été attaché à la Manufacture.. . Et ces femmes dont on disait, sans aucun doute, qu'elles n'avaient commis
(!) Voir plus loin clinp. 2, § XVII : Javogues rappelé.
(2) Hisl. du peuple de Lyon. T. II., p. 395. C'est par erreur que la légende du dessin « An'eslation de M. de Tours el des Sléphanois ».
(3) C'est, je crois, celle qui a été mariée à un Cornudet el qui a été la mère du conseiller d'Elat. On conserve le porlrait de Delours dans la famille Cornudet.
Dans une lettre à Duret du 9 pluviôse (28 janvier), Delours demanda pour sa lille la permission de coucher à la prison de .Montbrison. (Dossiers de Feure. — Delours).
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d'autre crime que la manifeslation de leur foi. . . Ne remarquait-on pas que Vincent (Soleymieu) allait suivre son frère exécuté à Lyon moins d'un mois avant ?. . .
Le cortège fut long à établir. Il s'agissait d'attacher les victimes de chaque côté d'une longue corde prise au clocher de la Grand (1). Protégée par les fusils de l'armée révolutionnaire parisienne, l'opération fut lentement menée, cruellement longue.
Nulle mise en scène plus déchirante. Javogues, qui en est l'auteur responsable, s'en promettait peut-être quelque salutaire terreur. C'est une révolte de la pitié qu'il suscita. Et, en efFet, quel cœur de pierre n'eût fondu ? Peut-on imaginer les familles en larmes et les sanglots étouffés dans les mouchoirs et les yeux rougis? Se Hgure-t-on les affligés ne pouvant détourner les yeux de ceux qu'ils croyaient voir pour la dernière fois et dont ils attendaient un de ces regards dans lesquels tient toute la vie?
Aucune place que pour la compassion. Âh ! que tiennent les systèmes et les luttes ! et qu'importe de savoir qui a raison quand on est d'accord pour plaindre les victimes et quand tous, ou voudraient les sauver, ou consentiraient à leur pardonner ? Un ouvrier damasquineur, un ardent patriote, Hugues Bourgeat, courut chez lui chercher de gros et solides souliers pour les ofTrir au notaire Vinoy qui partaitpour le terrible voyage chaussé de souliers découverts (2).
Javogues était là. On a dit qu'il fut insolent pour les malheureux, les m muscadins » dont les bas de soie feraient bel effet dans les neiges. Tout le inonde fut révolté et quant on partit, à la traversée de la ville, par les Fossés, Roannel et Tarantaise, ce fut une explosion unanime de pitié ! A haute voix on adressait des adieux (3).
Dix jours après, on ne trouvait personne pour faire le service de la garde nationale et le corps de garde était presque désert (4).
C'est, je pense, au cours de ce voyage qu'il faut placer un incident rapporté par la dénonciation des Stéphanois contre Javogues (de floréal an III). Les gens de Roche-la-Molière, guidés par un officier municipal, vinrent c en très grand nombre » attendre
(i) LeUre de la Commune au District sur l'état des cloches et des cordes (de thermidor, an II) : il ne manque aucune corde, « si ce n'est celle que le « représentant Javogues avoit fait prendre pour lier les prisonniers qui furent t transférés à Feurs lorsqu'il quitta cette commune ».
(2) Tradition de ma famille.
(3) Souvenir dans la famille qui tenait l'hôtel Sainl-Paul^ rue Tarentaiso, encore représentée à Saint-Etienne.
(4) Commune 7 pluviôse (25 janvier).
:î98 le 25 NIVÔSE (14 janvier)
Javogues, à son passage, vers Saint-Genès-rErpt, probablement se proposant de lui remettre et de lui recommander une supplique pour rélargissement de Jacques Neyron dont ils attestaient la bienfaisance. Javogues, peut-être eiïrayé d*une démarche qui pouvait lui faire craindre renlèvement des prisonniers, entra en une violente colère, jeta la pétition, tira son sabre, le leva sur les pauvres gens qui prirent la fuite et cria de les arrêter : Tun d'eux fut, en effet, arrêté et incarcéré ; il fut élargi deux mois après, à cause de « son extrême pauvreté i) (i).
Le cortège gagna Sury-le-Comtal, où, sur de la paille, les prisonniers trempés de neige passèrent la nuit, une froide nuit de janvier, dans Téglise I Le lendemain, ils étaient à Montbrison où ils restèrent quelques jours, jusqu'à la veille de leur comparution devant les juges de Feurs, le 24 pluviôse (12 février).
Javogues commandait la funèbre colonne. Les dénonciations écrites a'iressées contre lui à la Convention nationale lui prêtent, àce moment, une attitude et des propos de Caraïbe enragé (2). Ah ! certes, les grossièretés et les férocités qui lui sont attribuées par ses ennemis ne sont pas nécessaires pour justifier l'effroyable souvenir qu'il a laissé dans le Forez : les actes irrécusables suffisent, malheureusement, trop bien I
Ce vieux Pré de la foire n'avait jamais été le témoin de scène semblable. Pendant les guerres de religion, quand les bandes armées couraient le pays cherchant les représailles, on ne vit rien de tel. Tant de victimes froidement marquées pour la mort! et la plupart pour des crimes d'opinion ! des femmes attachées à la corde infâme parce qu'après une détention douloureuse, elles ne consentaient pas à humilier leur foi ! L'homme qui ordonna ces choses n'avait pas seulement perdu le sens politique, il avait perdu tout sentiment de justice et surtout de pitié.
(i) Je paraphrase la dénonciation. Il n'y a pas doute, je crois, sur le moment et le lieu où Tincident s'est produit ; la dénonciation dit : « Ils se présentent à lui, en très grand nombre au nimnent qu'il sortait de la commutie de Saint- Etienne et lui remettent une pétition ».
Au livre d'écrou de la prison de la rue de la Ville, je ne vois pas d'incarcération qui réponde à l'incident.
(2) Il aurait pris les détenus à témoin de la commande de la chaux qui devait « fuser » leurs cadavres. . . Le pain leur manquant il aurait dil : lis n'ont que quelques jours à vivre ! Ces propos recueillis dans une dénonciation contre Javogues n'ont de garantie d'exactitude que la confiance qu'on accorde à des ennemis dénonciateurs qui, sur d'autre point, n'ont sûrement pas dit la vérité.
LA PRISON DE LA Rl^B DE LA VILLE
DE JAVOGUES
Au lendemain du douloureux exode, il restait encore dans la
prison de la rue de la Ville une quarantaine de prisonniers. Il me paraît utile d'en donner la liste facilement établie — par différence
— sur le Livre (Técrou.
Date de Vécrou. Date de la sortie.
OCTOBHE
22 Crouzat, du District Conduit à Feurs le 26 pluviôsp.
— MaisonneUe Pierre Transféré à Sainte-Marie.
25 Blachon François —
— Lherbrel Jeanne Mise en liberté le 25 pluviôse.
— Champavère Marie-Anne —
31 Gamyer fils aîné Mis en liberté le 12 germinal.
— Berlhon-Bourlier —
— Alloués Mis en liberté le 6 pluviôse.
NOVEMBHE
4 Pauze Louise femme Ferréol.... Mise en liberté le 25 pluviôse.
— Catherine Ferréol —
BRUMAIRE
21 Ferréol Barthélémy —
— Neyret Denis —
26 Guichaixl Mathieu Mis en liberté le 18 pluviôse.
29 Courbon père Transféré à Sainte-Marie.
FRIMAIRE
9 Chazal A l'Hôpital du 19 nivôse.
— Vaucanson Mis en liberté le 4 pluviôse.
15 Vèze Mis en liberté le 7 venlôse.
16 Ronzil Mis en liberté le 3 pluviôse.
FRIMAIRE
18 Raverot Mis en liberté le 15 pluviôse.
— Sauzéa Mis en liberté le 3 ventôse.
27 David A l'Hôpital du 23 ventôse.
— Vielle Transféré à Sainte-Marie.
28 Salichon père Mis en liberté le 1" pluviôse.
NIVOSE
2 Vernay père Mis en liberté le 6 venlôse.
4 Lefranc Mis en liberté le 7 ventôse.
12 Mason Mis en liberlé le 17 pluviôse.
— Anne Angénieux —
14 Journel Mis en liberté le 6 ventôse.
iOO LA PRISON DE LA RUE DE LA VILLE
NIVOSE
15 Cave Mis en liberlé le 25 pluviôse.
16 Frécoii, boucher Mis en liberté le 8 pluviôse.
19 Marguerite Ferréol fem»» Macabeo Mise en liberté le 11 pluviôse.
22 Fionnard Simon Mis en liberté le 7 ventôse.
— Vincent Claude Mis en lil)erlé le 27 pluviôse.
24 Rougier Mis en liberté le 28 nivôse.
— Guillet Mis en liberté le 25 pluviôse.
25 Cellard Mis en liberté le 11 pluviôse.
D*une note épinglée au Livre d'écroUy il résulte que les deux
détenus dont les noms suivent furent transférés de la prison de Sainte-Ursule à celle de la rue de la Ville le 25 nivôse.
25 Rouchouse ?
— Tollet Fleurv ?
Au total : 38 prisonniers.