ÉPILOGUE DE LA MISSION DE JAVOGUES
On devine la terrible impression que dut faire sur Javogues Texécutîon de ses deux arnis, de ses compagnons de mission. Il est possible qu'il ait jugé à ce moment qu'il ne restait plus beaucoup de temps à perdre pour réparer Terreur d'une attaque contre Couthon, attaque qu'il ne pouvait essayer de justifier qu'en risquant sa tête. Quoi qu'il en soit, Javogues capitula sans condition, armes et bagages, rejetant tout sur le compte des « scélérats » — (faut-il entendre Lapalus et Duret? — ) qui avaient abusé de son (l exaltation républicaine ». Le vainqueur fut magnanime.
Javogues avait d'ailleurs pris la précaution, bien superflue, d'étaler aux yeux de la Convention les dépouilles des victimes ; c'était, à ses yeux, la preuve de son dévouement civique et des succès de sa mission.
Voici l'extrait du procès-verbal de la séance du !«' floréal (20 avril) :
Javogues. Dans la mission dont j'ai été chargé dans les départements de Rhône-et-Loire, Saône-et-Loire et de TA in, j'ai recueilli une foule d'objets d'or et d'argenterie, débris de la fortune des rebelles et des fédéralistes et tribut du zèle des citoyens.
Au moment de mon rappel, je n'ai pu apporter avec moi que mes registres qui ont été déposés jusqu'à ce jour au Comité de Salut public. J'ai laissé à Commune-Affranchie vingt-et-une caisses qui contiennent 6.030 marcs argenterie et or, en espèces d'or et d'argent monnayées 678,067 livres 6 sous ; en assignats 117.235 livres 9 sous ; dix montres et deux boites en or avec plusieurs croix de Saint-Louis et croix d'églises dont quelques-unes sont garnies de diamants.
Je demande que les états de tous ces articles soient insérés au Bulletin et qu'il soit donné ordre aux représentants du peuple d'envoyer les vingt et une caisses à la Trésorerie nationale.
Après avoir annoncé les efTets que j'ai recueillis dans ma mission pour être déposés sur l'autel de la patrie, je m'empresse de donner à un collègue dont je révère autant les vertus que j'estime son patriotisme brûlant, une réparation qu'H a droit d'exiger.
De.s scélérats qui avoient surpris ma confiance, abusant de mon exaltation républicaine, m'avoient égaré sur le compte de notre estimable collègue Couthon. J'ai eu le malheur de céder aux insinuations perfides de ces hommes pervers ; j'ai outragé notre collègue dans une proclamation que je désavoue, que je rétracte
(Vifs applaudissements).
que je voue solennellement au blâme de l'opinion publique.
(Nouveaux applaudissements).
Mon cœur n'a jamais cessé d'aimer, d'honorer le citoyen Couthon ainsi que le citoyen Maignet. Voilà la profession de foi dont je ne me serois jamais écartée, si j'eusse toujours été moi. Je prie la Convention de ia recevoir et de permettre qu'eUe soit insérée dans le Bulletin. Je sais que Couthon n'en a pas besoin ; mais c'est pour moi que je le demande. Un homme pur doit rcconnoitre avec franchise ses erreurs et les réparer autant quil est en lui.
(Les applaudissements recommencent et se prolongent).
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. Couthon. Citoyens, je n*ai jamais haï les hommes, je n'ai fait que délester leurs mauvaises actions. Javogues a eu des torts avec moi ; il les répare aujourd'hui d'une manière authentique. Depuis longtemps je les avois oubliés ; il ne me reste qu'à dire à mon collègue qu'il doit à l'avenir se prémunir contre les tentatives et les insinuations des hommes perfides qui ne cherchent qu'à nous désunir. Citoyens, demeurons unis, marchons tous d'un pas égal vers le bonheur du peuple qui nous a confié ses intérêts, et montrons-nous dignes par notre sagesse et notre énergie de représenter le peuple françois. Je le répète j'oublie, ou plutôt j*avois depuis longtemps oublié les légers torts que Javogues avoit eus envers moi ; sa démarche prouve qu'il avoit été trompé ; et je déclare en présence de mes collègues que je lui voue aujourd'hui autant d'estime que d'amitié.
(Javogues et Couthon s'embrassent. — On applaudit).
Tel fut l'épilogue de la mission de Claude Javogues dans la Loire : conclusion, par un embrassement, d'une querelle qui eût pu devenir tragique. Ne le devin t-t-elle pas? Ah î je vois le 9 thermidor, Couthon marqué pour l'échafaud et je me demande si, ce jour-là, Javogues ne sentit son cœur se gonfler sous l'aspiration de la vengeance I
Un an après, la Convention ayant ordonné le 21 nivôse de l'an III (10 janvier 95) que les représentants en mission fourniraient des comptes, Javogues donna le compte-rendu suivant qui est, je crois, le dernier document de la mission : il est daté du 28 ventôse (18 mars 95). On peut voir qu'il contient encore l'énumération des dépouilles et on peut constater aussi que les totaux présentent de légères augmentations sur les chiffres donnés le l**" floréal de l'an II.