CHAPITRE XVII
une corde d'emprunt, qu'il accepta avec de grands sentiments de reconnaissance (1).
Chose admirable! le corps était à toute extrémité; mais l'esprit rayonnait en sa plénitude, et dans cette lampe qui allait s'éteindre, la lumière de l'intelligence, ferme et pure, projetait encore tout son éclat. À cette heure suprême, François tirait encore de son cœur les accents les plus enflammés sur l'amour de Dieu, avec les plus sages conseils sur l'observation de la Règle. Mieux encore : il dictait son testament, œuvre magistrale où il peint lui-même à grands traits les diverses phases de sa vie, suave effluve d'amour qu'il laisse tomber de ses lèvres défaillantes pour l'éternelle consolation de ses disciples. Le Frère Ange de Rieti écrivait; les autres Religieux écoutaient avec un filial attendrissement.
Le testament demandait une clôture, la bénédiction du testateur. « Venez, mes fils bien-aimés, murmura doucement le saint Patriarche ; venez, que je vous bénisse avant de mourir. » Et il étendit la main sur leur tête, en déclarant expressément quil bénissait dans leur personne tous ses disciples présents et à venir. Puis, en témoignage de son affection et comme symbole d'union fraternelle, il rompit et leur distribua un pain qu'ilavait bénit(2). Malgré l'immensité de leur affliction, les Frères ne pouvaient ni détacher leurs yeux du visage de leur séraphique Père, ni se lasser d'admirer cette lucidité d'esprit, cette patience inaltérable, cette union continuelle avec Dieu, ces touchantes exhortations qu'il murmurait encore d'une voix presque éteinte. Et si l’on se rappelle, en effet, au milieu de quelles angoisses il conservait cette fraicheur d'idées, cette sérénité d'âme, on ne peut se défendre de partager leur admiration ; les larmes mon-
(4) Vita secunda, loc. cit.; et Vita prima, p. 2, c. vin. (2) 46., loc. cit.
tent à la paupière, et l’on tombe à genoux pour remercier Dieu d'avoir couronné la vie d'un tel homme par une si belle fin, et d'avoir ordonné à la mort de respecter jusqu'au dernier moment ses facultés mentales, comme il a souvent défendu contre la corruption du tombeau les corps des Saints, dont le mal n'a jamais terni la virginale pureté.
Les différentes scènes qu'on vient de lire nous conduisent jusqu'au vendredi 2 octobre. Lelendemain matin, c'està-dire le samedi, jour consacré à cette Vierge immaculée dont il aimait à se proclamer le dévot serviteur, muni du Pain des forts, oint de l'huile des mourants — (car on ne peut douter qu'il n'ait demandé les derniers sacrements, quoique ses historiens n'en parleut pas), — le vénérable fondateur porta ses pensées au delà de la mort. Voulant que sa dépouille mortelle, son frère le corps, commeil l'appelait, tombât dans un profond oubli, il désigna d'avance pour le licu de sa sépulture la « Colline d'Enfer », colline d'ignominie où l'on exécutait les criminels : tant il avait faim et soif de mépris et d'humiliations, et tant il était destiné à devenir en sa mort, comme en sa vie, la parfaite image du Verbe incarné! Après cela, rentrant en lui-même et regardant autour de lui, il peusa que tout était prêt pour le grand voyage de l'éternité, et il demeura en repos.
Le soir, au moment où les crêtes de l'Apennin commencent à incliner leurs ombres vers la plaine, il rassembla ses disciples pour la dernière fois autour de son grabat, les consola par des paroles pleines de tendresse et les exhorta à garder fidèlement la pauvreté, la patience ct l'amour de Dicu. Puis il les bénit en disant : « Adieu, mes enfants! Adieu à tous !… Je vous laisse dans la crainte du Seigneur. Demeurez-v toujours, inviolablement attachés à votre Règle ; car l'heure des tribulations est proche, et dans la tourmente il y aura des défections et des scandales. Heureux qui per-