CHAPITRE
allait s'unir par des nœuds sacrés et indissolubles, pour en faire son unique compagne, sa dame et sa souveraine!
Alors il dit adieu aux vanités du siècle et abandonna les soucis du négoce paternel. Il éprouvait ce besoin de fuir le tumulte des affaires, cette nécessité de se replier sur soi, qui se rencontrent dans toute existence tourmentée, après les grands coups de la grâce comme après les grands deuils de la vie. Une grotte sauvage du mont Soubase, aux environs d'Assise, lui offrit ce qu'il cherchait, l'ombre, le silence et le recueillement. Il s'y cacha pendant un mois. Là, seul avec Dieu, il le conjurait avec larmes de lui pardonner les années d’oubli de sa jeunesse et de diriger désormais ses pas dans les droits sentiers de la perfection. Quand il sortait de cette caverne, il était pâle et défait, comme s’il se fût livré à un travail au-dessus de ses forces. En revanche, son âme était remplie d'une joie qu il épanchait quelquefois, en mots voilés, dans le sein d’un ami, un des jeunes gens de son âge, le seul qui lui füt resté fidèle. « J'ai trouvé un trésor, lui disait-il, j'ai trouvé un trésor. » Ce trésor, dont il n'indiquait pas la nature, c'était cette perle précieuse dont il est parlé dans l'Évangile et pour laquelle on doit abandonner tout le reste : c'était le royaume de Dieu, perle immatérielle dont l'éclat captivait le regard de son âme, et qu'il tenait en si haute estime que, pour l'acheter, il se sentait prêt à tout vendre, à tout sacrifier. Seulement, ilne savait comment en acquérir la possession, et il priait (1)!
C'est une loi de l'ordre surnaturel que, lorsque Dieu admet une âme aux joies de ses communications intimes, il permette aussi aux anges des ténèbres de s'approcher d'elle pour la tenter : loi rigoureuse, mais parfaitement sage, qui fait de la lutte l'indispensable élément de la victoire, agran-
(4) Tu. pe CeELaxo, Vita prima, p. 1, c. 11.
dit le champ de la liberté humaine et a pour but de rétablir dans le cœur de l'homme, en le purifiant, l'équilibre rompu par le péché. Saint François ne fait point exception à la règle. Favorisé de la visite des anges, il fut immédiatement exposé aux assauts des démons, qui entreprirent, pour ainsi dire, une lutte corps à corps avec lui, pour le ramener sous ce joug du monde qu'il venait de secouer. Tantôt ils lui rappelaient à l'esprit ce qui pouvait l'enchanter, ces fêtes, ces heures de délices où il était le roi de la jeunesse (et l'on sait la puissance de pareils souvenirs sur une imagination de vingt ans); tantôt ils le menaçaient de le rendre laid et difforme. Il sut résister à la violence de leurs attaques et ne se laissa détourner ni par leurs infâmes suggestions, ni par leurs menaces, de la poursuite de ses généreux desseins (1).
A cette victoire sur le génie du mal succéda une apparition qui fut comme la récompense de la prière persévérante du jeune pénitent. « Un jour qu'il redoublait de ferveur et qu'il était tout abimé en Dieu, le Sauveur lui apparut attaché à la croix. A cette vue, le cœur de François se fondit de douleur et d'amour, et le souvenir de la Passion s’imprima si avant dans son âme, qu à dater de ce jour, à la seule pensée de Jésus crucifié, il ne pouvait retenir ses larmes et ses sanglots, comme il l'avoua lui-même à ses confidents vers la fin de sa vie (2). » |
Cette troisième apparition marque une dernière étape dans les progrès d'une conversion qui commence avec la vision du Palais, continue avec celle de la Pauvreté et s'achève ici. Aux rayons des divines clartés, François entrevoit sous les traits de Jésus souffrant l'idéal de toute grandeur ; il comprend que la perfection chrétienne consiste à suivre, d'un pas résolu, le Rédempteur gravissant la cime.
(1) Tres socii, ce. 1v5 et Tu. DE CeLaxo, Vita secunda, p. 1, c. v. (2) Leyende des trois compagnons, €. 1v; et Boxav., c. 11.