CHAPITRE XVI
n'a pas de secrets, et il lui fut révélé que ces phénomènes s'étaient produits au moment du tremblement de terre qui accompagna la mort du Sauveur (1). Alors il descendit de cette roche tourmentée, plein d'admiration pour un si grand souvenir, mais sans se douter qu'elle offrirait bientôt au monde une plus saisissante image du Calvaire.
C'est au comte Orlando qu'il devait la forêt de l'Alverne et un couvent si bien approprié à ses goûts. Une pouvait manquer de lui en témoigner sa reconnaissance. Il le fit à sa manière. Dans une autre de ses excursions sur la montagne, — probablement en 1222, au lendemain de la création du Tiers Ordre, — il l'agrégea à sa famille spirituelle et voulut lui-même lui imposer la tunicelle grise des Pénitents (2).
L'ermitage de l'Alverne, comme celui de la Portioncule, était devenu pour le Patriarche d'Assise un lieu sacré. Il y retourna cinq fois. Son sixième voyage, qui est le dernier, mérite plus encore que le premier d'être raconté tout au long; car il marque l'apogée de la gloire et des grandeurs mystiques de notre héros.
C'était au mois d'août 1224. François, âgé de quarantedeux ans, exténué de veilles et de fatigues, mais de plus en plus avide de lumière et d'amour, fut poussé par l'Esprit de Dieu à gagner de nouveau les hauteurs de l'Alverne. Malgré les chaleurs excessives, il partit sur-le-champ de Notre- Dame des Anges, emmenant avec lui ses deux compagnons ordinaires, Léon etRufin(3).Décidé à s'envelopper d'ombre et de silence pour se livrer sans réserve aux mouvements de la grâce, il s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt et se fixa
(1) Fioretti, deuxième considération sur les stigmates.
(2) BuUarium francise, t. IV, p. 156. Le Bullairene fixe pas l'époque.
(3) « Léon et Masséo » , disent les Fioretti. Thomas Eccleston, mieux informé, nomme Léon et Rufin (coll. xiii).
dans une grotte isolée, la plus sauvage qu'il put découvrir sur la pente australe de la montagne. Durant le long séjour qu'il y fit, — de la fête de l'Assomption à celle de l'Exaltation de la Croix, — - il fut plus que jamais favorisé de communications surnaturelles, parmi lesquelles nous relevons les suivantes.
La première concerne un de ses deux compagnons, « homme d'une piété angelique » , remarque saint Bonaventure : désignation un peu vague, que précisent Thomas Eccleston et les Fioretti(l). Il s'agit du Frère Léon. Caché, lui aussi, dans un creux de rocher, il y fut assailli par une tentation qui lui mit l'esprit à la torture pendant plusieurs jours, et qu'il n'osait découvrir à son Bienheureux Père. Il désirait seulement avoir quelque pieuse sentence écrite de sa main, persuadé qu'il serait délivré par ce moyen de la tentation qui l'obsédait. Le saint Patriarche, connaissant par révélation l'épreuve et le désir du Frère, écrivit la bénédiction suivante , qu'il parafa de la lettre Tau : ii Benedicat tibi, Dominus, et custodiat te ; ostendat faciem suam tibi, et misereatiir tiii; convertat vultum suumad te, et det tibi suampacem. T. Dominus benedicat te, Frater Léo. Que le Seigneur te bénisse et te garde ; qu'il te montre sa face, et qu'il ait pitié de toi ; qu'il tourne son visage vers toi, et qu'il te donne sa paix. T. Que le Seigneur te bénisse. Frère Léon. » — « Prends cette feuille, lui dit-il, et conservela toute ta vie. » Frère Léon ne l'eut pas plus tôt reçue que la tentation s'évanouit (2). Saint Bonaventure affirme que plusieurs malades ont été miraculeusement guéris au seul contact de ce parchemin.
(i) BoxAV., c. xiii; Tu. Ecci.esïon, coll. xiii; ot Fioretti, troisième considération sur les stijjiiiates.
(2) Fioj-ctti, deuxième considération sur les stigmates. Tu. de Celano (Vita secunda, p. 2, c. xviu et saint BoNAVEXTunE (c. xm) rapportent le même fait, moins le nom du Frère et la formule de bénédiction.
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Quelques jours après, un Ange apparut assis sur le bloc de pierre où le Saint prenait son repas, et il s'entretint familièrement avec lui, comme un ami avec son ami. A la suite de cette vision, François, tout pénétré du sentiment de la majesté divine, appela le Frère Rufin et lui dit: « Il faut laver cette pierre sanctifiée par la présence d'un Ange et l'oindre d'huile (1). » Et aussitôt, ajoutentles Fioretti (2), le saint Patriarche, à l'exemple de Jacob, consacra cette pierre au Seigneur, en y versant de l'huile et en prononçant ces paroles : « Vraiment, c'est ici l'autel de Dieu! » Cette pierre est exposée à la vénération des peuples dans un oratoire dont elle fait le seul ornement.
L'apparition de l'Ange fut accompagnée d'importantes révélations dont le Bienheureux emporta le secret dans la tombe. Il fit seulement connaître trois promesses relatives à l'avenir de sa famille spirituelle : promesses inoubliables et trop consolantes pour que nous n'en donnions pas le texte authentique, tel que nous le recueillons des lèvres du Frère Léon, l'heureux dépositaire de cette confidence. Le saint Patriarche lui dit : « Voici trois promesses qne le Seigneur m'a faites. Notre Ordre subsistera jusqu'à la fin dés temps, dégagé de la scorie des scandaleux qui n'y pourront persévérer. Ses persécuteurs ne vivront pas longtemps. Enfin, de ceux qui l'aimeront sincèrement, aucun ne sera damné (3).)' Ne croirait-on pas entendre un écho lointain de la voix puissante de Jéhovah appelant Abraham et lui . disant : « Je bénirai ceux'qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront. »
La première des trois promesses divines, cet air de
(1) Tu. EccLESTON, coll. xiu (déposition du Frère Léon devant le Frère Pierre, provincial d'Angleterre).
(2) Troisième considération sur les stigmates.
(3) « Multa revelata... Et dixit ei (Leoni) quod Ordo suus duraret usque ad finem mundi et nullus malœ voluntatis diù durare posset in Ordine, et quod
radieuse jeunesse imprimé au front de l'institut séraphique, cette bénédiction s'étendant aux âges les plus reculés, une pareille faveur ne pouvait échapper à l'attention de notre vieux chroniqueur, d'ordinaire si bien renseigne, Thomas de Celano. Il l'a consignée, en effet, dans sa seconde légende. Voici les paroles qu'il place dans la bouche de Notre-Seigneur ; « François, fo?z Ordre subsistera jusqu'à la fin des temps, renfermant dans son sein quelques hommes d'une vertu héroïque, à côté de beaucoup d'imparfaits. Et que cette pensée ne te trouble pas; car l'éclat jeté parles premiers fera oublier les autres, comme le soleil, en montant à l'horizon, dissipe les vapeurs du matin (1). n
Une seconde apparition suivit de près celle de l'Ange. Le Frère Léon, étant venu vers minuit frapper à la porte de François, et n'entendant point de réponse, eut la curiosité de s'avancer et de regarder à travers les planches de la porte ce qui se passait. prodige ! La grotte était inondée d'une clarté céleste. François était à genoux, les bras croisés sur la poitrine, selon sa coutume. Un vif rayon de lumière, tombant du ciel, éclairait son front ; et ses yeux étaient fixés sur un être invisible dont ils ne pouvaient se détacher,comme s'ils eussent rencontré Celui qu'il chantait dans ses vers. Le Maître et le serviteur échangeaient quelques paroles; mais le Frère Léon ne pouvait saisir le sens de ce divin dialogue. Il remarqua seulement que le Saint répétait de temps à autre : « Qui êtes-vous Seigneur, et qui suis -je? » Puis il le vit se relever, mettre la main dans sa poitrine, à trois reprises différentes, et l'étendre chaque fois vers la flamme mystérieuse. Après quoi les voix se turent.
nuUus odiens Ordinern diù viveret, et quod nullus veraciter aniçins Ordinem suum, malum finem liaberet. " (Déposition du Frère Léon, apud Th. Eccleston, coll. xm.)
(1) Vita secunda, p. 3, c. xciv.