CHAPITRE VIII
cité qui est l'apanage des âmes pures, il s'accusa de négligence devant eux pour n'avoir pas prêché jusqu'à ce jour à ses frères les oiseaux, qui écoutaient avec tant de respect la parole de Dieu (1).
Ce prodige n'était qu'un prélude à des miracles plus éclatants, par lesquels le Tout-Puissant allait sceller la vérité de sa mission apostolique.
Arrivé à Bevagna, le Saint fit un discours plein d'éloquence sur l'amour de Dieu, et guérit une jeune fille aveugle en lui mettant trois fois de sa salive sur les paupières et en invoquant la très sainte Trinité. Un grand nombre de pécheurs sortirent des voies de l'iniquité, et quelques-uns de ses auditeurs se joignirent à lui pour devenir à leur tour des apôtres de la pénitence et de la paix. Il eut alors la pensée de tourner ses pas vers les contrées infidèles de l'Orient pour y porter le flambeau de la foi, et aussi dans l'espérance d'y cueillir la palme du martyre. Il se dirigea vers Rome, afin d'obtenir du Pape l'autorisation nécessaire. En route, il prêchait dans les villes et les bourgades, et il passait, comme le divin Maître, en faisant le bien et en semant les miracles sur ses pas.
A Rome, il eut une audience du Souverain Pontife. Innocent III apprit avec bonheur la rapide propagation de son Ordre, ainsi que les travaux et les vertus de ses frères, et il lui accorda volontiers l'autorisation d'aller prêcher les mahométans. Deux fois la Ville éternelle entendit la voix du Saint, et deux fois la bonne semence tomba dans un terrain bien préparé : plusieurs nouveaux disciples s'attachèrent à lui, entre autres le Frère Guillaume, dont nous avons raconté la vocation et qui fut substitué à Jean de Capella, de si triste mémoire. Le Bienheureux Patriarche se lia aussi
(1) Tir. DE Gelano, Vita prima, p. 1, c. xxi.
d'une étroite et sainte amitié avec une dame romaine nommée Giacoma de Settesoli, d'une des plus nobles et des plus opulentes familles du Mont-Palatin (1). Cette pieuse veuve et la vierge Claire sont les deux seules femmes avec lesquelles il ait eu des relations suivies, même pour la direction spirituelle (2); encore y mit-il une extrême réserve. Nous devons ajouter qu'elles se montrèrent dignes l'une et l'autre d'une telle prédilection, et que leur affection. pour le Saint, plus pure que la neige, demeure l'image parfaite de ces affections transfigurées que Marthe et Marie-Madeleine avaient pour Notre-Seigneur. L'esprit le plus prévenu n'y trouve rien à reprendre ; et quant au vrai chrétien, ah ! comme il se sent heureux de rencontrer ainsi dans l'histoire, « parmi ces flots d'amour coupable qui corrompent le monde..., quelques gouttes au moins de ce chaste amour que l'homme a perdu avec l'innocence, que nous retrouverons un jour dans le ciel, et dont nous pouvons déjà, dans l'histoire des Saints, respirer quelquefois d'avance le virginal parfum (3) » !
Giacoma, à l'exemple des saintes femmes de l'Évangile, donnait généreusement l'hospitalité aux pauvres de Jésus- Christ, toutes les fois qu'ils venaient à Rome, et elle se faisait un bonheur de pourvoir à tous leurs besoins. Ce fut grâce à son intervention que les Bénédictins de Saint-Côme, au delà du Tibre, cédèrent aux Frères Mineurs, l'an 1229, l'hôpital Saint-Biaise ; c'est aujourd'hui le couvent de San- Francesco a Ripa, On y voit encore la chambre qu'habita le Saint, et la pierre qui lui servait d'oreiller.
Après un court séjour dans la Ville éternelle, François
(1) Histoire de la basilique de Saint-François d'Assise, par G. Fu\tini. Prato, d882. Fratini dit qu'elle avait été mariée à Sancio Frangipani, seigneur de Sermoneta.
(2) Tu. DE Celano, Vita secunda, p. 3, c. lv.
(3) Mgr BoucAUD, Histoire de sainte Chantai, t. I, p. 249.
CHAPITTIE VIII. 121
regagna la Portioncule. Il s'ouvrit à ses frères de son projet d'aller en Orient, leur laissa Pierre Gattani pour supérieur en son absence, et fit voile vers la Palestine. Mais l'heure de la Providence n'était pas encore venue. Jeté par des vents contraires sur les côtes de l'Esclavonie, il dut renoncer pour le moment à ce lointain voyage. Un miracle signala son retour. Ils s'étaient embarqués, lui et son compagnon, à l'insu du capitaine et malgré les rebuts de l'équipage, sur un vaisseau qui partait pour Ancône. Comme la traversée était longue et pénible, et que toutes les provisions étaient épuisées à bord, il multiplia miraculeusement les vivres qu'un envoyé du ciel avait apportés pour les deux pauvres de Jésus-Christ, si bien que le capitaine et les matelots, émerveillés, se jetèrent à ses genoux, le remerciant de leur avoir sauvé la vie malgré eux (1).
A peine débarqué, l'infatigable apôtre reprit ses courses à travers l'Italie, répandant partout la parole de vie, réconciliant les familles divisées, convertissant les manichéens, guérissant les corps et les âmes et entraînant les foules à sa suite. Son genre de prédication nous donne la raison de l'enthousiasme universel qu'il commençait dès lors à exciter. Point d'apprêts dans sa personne; mais la robe de bure qui le couvrait, ses pieds nus, sa tête rasée, son visage amaigri par les austérités, tout pariait en iui, avant qu'il eût ouvert la bouche , selon le langage expressif du plus ancien de ses biographes (2). Sa prédication était un modèle d'éloquence populaire. Dédaignant les fleurs du beau langage et les artifices de la sagesse humaine comme indignes d'un ambassadeur de Dieu, et protestant avec énergie contre le mauvais goût de l'époque, il se faisait gloire,
(1) Th. de Gelano, Vila prima, p. 1, c. xx.
(2) Il De toto corpore fecerat linguam. » (Tu. de Gelano, Vita p7-iina, p. 2, c. IV.)
comme l'Apôtre des nations, de ne connaître que Jésus, et Jésus crucifié. Néanmoins, il savait user à propos des talents dont la nature Tavait doué. Sa voix était claire et vibrante, douce et sonore, harmonieuse et sympathique. Sa parole, lucide et chaleureuse, captivait, passionnait son auditoire. « Il était né orateur (1) », remarque le même historien ; la vue de tant d'hommes égarés , peut-être plus malheureux que coupables, avait allumé dans son cœur une flamme qui ne devait s'éteindre qu'avec la vie : la flamme du zèle apostolique. Il avait des illuminations soudaines, des inspirations célestes, des élans sublimes, qui leur arrachaient tantôt des cris d'admiration, tantôt des larmes de repentir. En un mot, on reconnaît en lui la vraie éloquence, cette éloquence qui jaillit du cœur, commande aux passions, entraîne les masses, et à laquelle l'art seul ne saurait atteindre ; car elle se puise à deux sources surhumaines, la sainteté et les miracles.
Quand l'apostolat réunit ces deux conditions, il exerce un attrait irrésistible. Aussi est-ce par milliers qu'il faut compter les âmes que François retirait des sentiers du vice, ou qui s'attachaient à sa personne pour ne plus le quitter. A Ascoli, pour ne citer qu'un exemple entre mille, il gagna trente disciples en un seul jour (2). Au milieu d'une moisson si abondante, nous ne pouvons rien faire de mieux que de choisir çà et là quelques épis ; aussi bien sont-ce des épis d'or. De ce nombre est un célèbre poète de ce temps, Guillaume de Lisciano , trouvère couronné par l'empereur Frédéric II, qui l'avait surnommé le Roi des vers. Ses poésies, acclamées par une société frivole et sensuelle, n'étaient peut-être pas sans mérite littéraire ; mais, à coup sûr, sa vocation à la vie franciscaine lui a valu une gloire
(1) « Facundissinms liomo. » (Tii. de Ceuno, Vita prima, p. 1, c. xxix.)
(2) Ib., p. 1, c. xxu.