G. XIV
pour lui-même Paris, le nord de la France et les Pays-Bas, et il n'avait pas caclië à ses Frères les motifs de son choix. Il aimait la France, parce que c'était le pays où le culte eucharistique était le plus florissant (1); il l'aimait encore parce qu'il savait par révélation qu'elle lui donnerait bientôt de nombreux disciples et qu'il y serait lui-même un jour l'objet d'une ardente dévotion; il en aimait aussi la langue claire et sonore, et il en faisait usage lorsqu'il était comme emporté par les ardeurs de l'Esprit-Saint (2). Comme saint Benoît, comme saint Dominique, comme tous les fondateurs d'Ordres religieux, il sentait que si Rome est la tête de l'humanité régénérée, la France en est le cœur, et qu'une œuvre d'apostolat ne peut prendre tout son essor avant d'avoir respiré l'air de la France. Beau témoignage rendu aux destinées providentielles de la fille amée de l'Eglise et à son esprit de prosélytisme !
Avant de quitter la Portioncule, le saint Patriarche bénit ses enfants, leur donna le baiser de paix et d'adieu, et les missionnaires sortirent de Notre-Dame des Anges, comme les Apôtres étaient sortis du cénacle au lendemain de la Pentecôte, pour aller semer aux quatre vents du ciel la bonne semence de l'Évangile. La douleur de la séparation était. adoucie par la certitude d'aller là où l'obéissance les envoyait, .et. par l'espérance de donner Jésus-Christ aux âmes affamées de lumière et d'amour., Lui-même partit avec Frère' Masseo pour. la mission de France. Du coteau d'Assise, il porta un regard plein d'espérance vers ce 'beau « royaume des lis » dont le seul nom faisait battre son cœur des plus douces émotions, et qu'il lui tardait d'arracher aux
(1) Diligebat propierea Fi'anciani ut amicani corpôris Domini, atque in ea mori pvàpter sacrôruin. reverentiam'cupiehat. ■ ('Sa.' de Gelano, Vita secunda, p. 3, c. cxxix.) — Voir la Chronique des vingt-quab'C généraux : « Anno 1217, etc. »
(2) Tu. DE Celano, Vita secunda, p. 1, c. vin.
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fureurs de l'anarchie. Qui dira les ma(jnifiques projets qu'il nourrit alors dans son esprit? Projets qui naissent comme d'eux-mêmes dans toute âme ardente, dans toute âme d'apôtre. Il ignorait qu'un autre que lui devait les réaliser.
Ayant appris que le cardinal lîugolin se trouvait à Florence en qualité de légat, François, fidèle à sa coutume de saluer les évêques et les princes de l'Église, alla présenter ses hommages à l'éminent prélat. Ce fut une heureuse inspiration. Ils ne se connaissaient encore que de réputation, dit Thomas de Celano ; mais dès la première entrevue, il s'établit entre eux un courant d'admiration sympathique et de réciproque vénération qui tourna au profit d'un institut encore mal affermi (I). Le cardinal dissuada François d'un si lointain voyage, en lui faisant comprendre que son œuvre était un arbre au jet vigoureux, mais trop tendre encore pour ne pas réclamer la présence et les soins de celui qui l'avait planté. L'homme de Dieu, toujours humble et docile, lors même qu'il lui fallait sacrifier ses désirs les plus chers, se soumit à l'autorité d'un protecteur si bienveillant, d'un ami si éclairé, et il envoya à sa place, non sans envier leur bonheur, le Frère Pacifique avec Ange et Albert de Pise dans le nord de la France, et Christophe de Romagne avec le Frère Pierre dans le midi.
Fidèle aux instructions du séraphique Père, Christophe s'établit d'abord à Mirepoix, au pied des Pyrénées. Il créa ensuite divers foyers de vie franciscaine dans le Languedoc et la Guyenne, fut le grand auxiliaire de saint Dominique dans ses efforts contre l'hérésie albigeoise, et mourut au couvent de Cahors, le 3 octobre 1272, après avoir opposé aux calomnies des sectaires la plus irréfutable des réponses, l'exemple d'une vie sainte et mortifiée.
(1) Tu. DE Celano, Vita prima, p..l,c. xxvu.
Outre l'intérêt qui s'attache aux faits considérés en euxmêmes, la mission de Christophe dans les provinces infectées par le manichéisme revêt à nos yeux une importance considérable. Qu'on la rapproche de la démarche de Guy de Lévis auprès de saint François, et l'on verra qu'elle projette une vive lumière sur les origines de l'Ordre en France et qu'elle résout la question que nous avons posée plus haut sur la cause de son introduction. L'histoire devra donc désormais, pour être juste, mentionner les travaux de Christophe de Romagne, de saint Antoine de Padoue, des Bienheureux martyrs Etienne de Narhonne et Raymond de Carbonne, à côté des travaux de saint Dominique et de ses religieux dans le Languedoc, et reconnaître que les Frères Mineurs y furent précisément appelés pour combattre l'hérésie albigeoise, comme elle est obligée de reconnaître que la pacifique croisade des uns et des autres fît plus pour la destruction de l'hérésie que les lances des croisés et les sentences de l'Inquisition.
Quant à saint François, il reprit, dès qu'il le put, ses courses apostoliques; seulement, ce fut la vallée de Rieti, au lieu de la France, qui fut le principal théâtre de son zèle, de 1217 à 1219. De temps à autre cependant, il interrompait ses travaux apostoliques, pour retourner à Notre-Dame des Anges se retremper dans la prière, prendre soin de ses Frères et de ses novices, ou visiter les nouvelles fondations. Un fait d'une importance capitale domine cette époque de sa vie; nous voulons parler du. second Chapitre général, dont il avait fixé l'ouverture au jour de la Pentecôte de l'année 1219. Lui-même pressentait que cette assemblée plénière déciderait de l'avenir de son institution. Aussi ne voulut-il rien entreprendre sans avoir consulté son protecteur, le cardinal Hugolin. Il se rendit à Rome, soit en l'année 1217, soit en 1218 (les chroniqueurs ne le disent