Bulle Speravimus
ne s’endurcit point dans les voies de la révolte, et le Pontife pardonna sans peine une faute dont la responsabilité retombait principalement sur le Frère Elie (1).
A joutons à la charge de celui-ci que la translation clandestine du 22 mai eut des conséquences aussi durables que fâcheuses : on resta plus de six siècles sans connaître le lieu précis où reposaient les reliques du saint Patriarche. L'imagination des peuples eut beau jeu pour composer les plus gracieuses légendes sur l'attitude et les qualités du corps stigmatisé ; mais la certitude faisait défaut. Ce n’est qu'au xix° siècle qu'on a déchiré le voile qui recouvrait ce mystère, et voici dans quelles circonstances. En 1818, Pie VII autorisa le P. Joseph de Bonis, général de l'Ordre des Conventuels, à faire des fouilles dans les flancs rocheux de la montagne, sous le maître-autel de l'église inférieure. Après un travail secret de cinquantedeux nuits, on découvrit enfin la grille de fer ; et dans la nuit du 12 décembre, la châsse apparut en entier. Le squelette était intact et répandait une odeur suave ; les bras étaient croisés sur la poitrine, la châsse était en travertin et d'une grandeur disproportionnée à celle du corps ; une pierre placée sous la tête du squelette tenait lieu de coussin mortuaire. On sait que c'était là l'oreiller ordinaire de notre
1. « Elie se retira dans un ermitage et trompa tout le monde par les dehors d'une pénitence qui n'était rien moins que sincère. » (TH. ECCLESTON, coll. x111.)
Saint. Autour du tombeau gisaient dans la poussière un anneau d'argent avec une cornaline antique encastrée dans le chaton, des débris d’étoffe, des pièces de monnaie du temps, et vingt-huit grains de chapelet, douze en ambre et seize en ébène. Il n'y avait pas d'inscription tumulaire ; mais aussi bien à quoi eût-elle servi ? La basilique ne portait-elle pas le titre de « Sépulcre de saint François » ? Et le nom du séraphique Père ne se lit-il pas sur tous les murs ? Néanmoins, Pie VII délégua les évêques d'Assise, de Nocera, de Spolète, de Pérouse et de Foligno, pour faire une enquête sur l'identité du corps. Puis, après avoir lu lui-même toutes les pièces, il déclara, dans un bref daté du 5 septembre 1820, qu'il constatait de la validité de la procédure et de l'identité du corps, confirma les privilèges accordés par ses prédécesseurs, et, ce qui ne se lit pas dans la vie d'aucun autre Saint, choisit saint François pour protecteur de la Papauté (1). Quatre ans après, Léon XII instituait la fête de l’Invention du corps de saint François. En même temps, le caveau était transformé en un glorieux sanctuaire, auquel on donnait le nom d'église sépulcrale. C'est là que reposent, sous la même grille, dans la même urne et le même emplacement qu'autrefois, ces reliques si longtemps dérobées aux regards et à la vénération des chrétiens. La crypte est décorée de marbres de toutes cou-
1. Saint François et les Papes, par le R. P. OR LANDO, S. J. (Voir la Sicilia cattolica, septembre 1882.
leurs ; un autel est placé au-dessous de la châsse et adossé à la colonne qui soutient l'édifice ; dix bas-reliefs en terre cuite ornent les parois du mur : dans l’hémicycle, situé entre la crypte et le jardin, le pèlerin admire deux belles statues en marbre blanc, représentant Pie VII et Pie IX. En vérité, ne dirait-on pas que dans ces deux augustes sentinelles, la Papauté est là, debout, pour veiller sur le monument qu'elle a édifié ?
Grâce au sceau pontifical et à la piété des habitants d'Assise, le corps du stigmatisé de l’Alverne est demeuré intact dans son urne de pierre, où il n’a subi d'autre mutilation que celle du temps. Il nous reste de lui bon nombre d’autres reliques précieuses, dont nous ne pouvons mentionner que les principales. Au Sagro Convento, on conserve deux de ses tuniques ; une feuille de parchemin teint du sang qui coulait de sa plaie latérale; la planche qui lui servait de lit, ornée de son portrait par Giunta de Pise; deux paires de chaussures, l’une en peau de chamois, l’autre en feutre, confectionnées par sainte Claire ; un cilice en poil de chameau; l'original de la bulle d'Honorius III et l’autographe de la bénédiction donnée au Frère Léon. — À Notre-Dame des Anges, une corde. — À Sainte-Claire, le tableau miraculeux de Saint- Damien, le bréviaire de saint François, ainsi que l’aube et le manteau de laine blanche qu'on a retirés du tombeau de sainte Claire, caché lui aussi pendant six siècles et découvert en 1850,
trente ans après celui du séraphique Père. — A Saint-Pierre de Rome, quelques gouttes du sang des stigmates. — À San Francesco à Ripa, une corde. — À Florence, l’habit que le Saint donna au comte de Monte Acuto. — Au couvent de l’Alverne, une tunique, quelques cheveux, quelques gouttes de sang coagulé et l’obédience du Frère Ange de Pise. — Enfin, à Paris, dans la résidence des Pères Capucins, un ample manteau de laine grise. Dépouilles opimes de la pénitence,dépouilles sacrées qui ont ouvert aux fidèles de nouvelles et intarissables sources de grâces, où des milliers de pèlerins sont venus, dans les jours d'épreuves, puiser la force ou la résignation.
Ne nous en séparons pas sans jeter un coup d'œil sur le culte dont saint François est l’objet et sans considérer les magmnificences de son tombeau.
Son culte se répandit bientôt sur toutes les plages de l'univers, jusqu'aux îles les plus lointaines ; et après la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb, il régna sur les deux hémisphères. Toutefois, la France et l’Espagne, ces deux nations qu'il avait aimées d’un amour de prédilection et qui avaient entendu avec sa voix les battements de son cœur d'apôtre, se distinguèrent entre toutes les autres. Elles rivalisèrent de zèle avec l'Italie, pour lui rendre leurs hommages et célébrer ses vertus. Les rois et les hauts barons donnèrent son nom à leurs fils ; les peuples lui bâtirent des autels;
les déshérités de ce monde implorèrent le secours de sa puissante médiation ; et Dieu se plut à autoriser leur confiance par tant de bienfaits, surtout en France, que notre vieux chroniqueur laisse échapper ce cri d’admiration enthousiaste : « Qui pourrait dire le nombre ou l'excellence des miracles obtenus en tout lieu par l'intercession du Patriarche séraphique ? Et pour ne parler que de la France, quelles merveilles n'y opère-t-il pas ? On a vu le roi de France, la reine, toute la noblesse, accourir pour vénérer et couvrir de leurs baisers le coussin sur lequel avait reposé la tête de saint François mourant. On a vu les sages du monde, les docteurs, les savants les plus distingués, que Paris forme à son école et qu'il déverse par légions sur la terre, on les a vus offrir à notre Bienheureux, humblement et dévotement, leurs louanges, leur admiration, leur amour, à lui l'homme simple et sans lettres, à lui l’ami de la droiture et de la sincérité.
« Oh! François était vraiment un Français, car il en avait éminemment les qualités : la noblesse de caractère et la bravoure (1). »
Cependant, quelle que soit la dévotion des différentes contrées du monde envers cetamant de la pauvreté, il est une cité qui, sous ce rapport, éclipse toutes les autres : cité tellement identifiée avec son héros que son histoire semble commencer avec lui. Nos lecteurs la con-
1. « Cor francumet nobile gessit. » (Vita prima, p. II, c. I.)
naissent depuis longtemps : c'est Assise, c'est la patrie du Saint. Assise a perdu son cachet de cité étrusque, de municipe romain, pour demeurer « la cité séraphique ». Ses autres illustrations sont tombées dans l'oubli, les vaillants capitaines qui durent la défendre contre les armes de Totila, de Didier, de Charlemagne, de Frédéric Barberousse, parce qu'elle est sur le chemin de Rome, aussi bien que le poète Métastase, qui s'éleva si haut avec Mozart sur les ailes de l'inspiration chrétienne. Seule, la mémoire de François a survécu à toutes les révolutions ; seule, elle est toujours aussi vivante en Ombrie que s’il était mort d’hier. |
Parcourons cette ville, à laquelle les maitres du jour n'ont point enlevé sa physionomie du moyen âge. Sur la principale porte d'entrée, vous lisez une inscription complètement étrangère aux tumultueuses agitations de ce monde et douce comme une voix du ciel : c’est la bénédiction que saint François, aveugle et mourant, donna à sa patrie. Vous franchissez les bastions et les murs, jadis témoins de tant de combats, et vous saluez de loin les ruines imposantes du château fort, au pied duquel la ville semble dormir. Hormis quelques chants populaires, que des voix sonores fredonnent aux heures du soir, vous n'entendez guère que la psalmodie aérienne des cloches des monastères, les ébats de l'enfance, ou le doux ramage des oiseaux qui gazouillent dans les jardins.
Sans commerce, sans industrie, Assise n'a
rien de la civilisation bruyante de nos grandes villes de France. Elle vit d’une tradition, d’un tombeau; c’est une cité funèbre, mais funèbre à la manière de Rome et de Jérusalem, sur lesquelles plane l'ombre des martyrs et du divin Crucifié. Mille souvenirs sacrés peuplent cette solitude, et ce qui ravit votre âme, c’est qu'ils s’harmonisent entre eux dans une parfaite unité. Ces rues étroites que vous gravissez, ces fresques antiques qui décorent la façade ou le vestibule des maisons gothiques des xir° et xiv° siècles, ces monastères, ces églises qui forment le centre et comme l'âme de la cité, tout vous parle du héros en qui le Dante a salué la lumière de l'Occident.
Parmi tant de monuments, le premier qui frappe vos regards, c'est le tombeau du Saint, véritable merveille de magnificence et d’architecture, qui devint dès l'origine un centre d’attraction et d'inspiration nouvelle pour les arts et pour les lettres. Nous avons vu comment Grégoire IX avait daigné en poser la première pierre, et au prix de quels efforts de génie le Ministre général l'avait fait jaillir, pour ainsi parler, des entrailles rocheuses de la colline du
Paradis. Les travaux ne furent entièrement
terminés qu'au bout de treize ans (1243); et ce fut un autre successeur de Pierre, le pape Innocent IV, qui vint en personne consacrer la basilique. En mémoire de cette cérémonie et du séjour de l’auguste Pontife, le monastère fut désigné sous le nom de Sagro Convento. L'église
reçut plus tard, de Benoît XIV, le titre de chapelle papale.
Le Sagro Convento est un des bijoux artistiques de l'Italie. « Il n'a point d’égal; avant de l'avoir vu, on n'a pas l’idée de l’art et du génie du moyen âge. Joignez-y Dante et les Fioretti de saint François, c’est le chef-d'œuvre du christianisme mystique (1). »
Le monastère, bâti au sommet d’une éminence abrupte, sur un double rang d’arcades superposées, porte le cachet d'un autre âge. Ses créneaux, ses arceaux de briques, ses terrasses et ses cloîtres suspendus lui donnent l’aspect d'un manoir féodal. Sur sa partie occidentale, il surplombe un précipice; à ses pieds roule un torrent (le Tescio) qui tournoie au loin à travers les grèves de cailloux roulés. La galerie du midi, œuvre de Sixte IV, avec sa vue sur la vallée et son horizon fait à souhait pour arrêter et retenir le regard, est unique au monde.
À côté du monastère, au bout d'une cour bordée de fines colonnettes, se dresse la basilique, qui se compose de trois sanctuaires superposés : l'église supérieure, l'égliseinférieureet la crypte. Les deux premières sont l’œuvre de Jacques Lapo, surnommé L’Allemand; la dernière est l'œuvre du Romain Pascal Belli. Le style des trois sanctuaires offre un contraste frappant à l'œil, mais dont on saisit bien vite le sens profond : ils sont l’image des trois phases de la vie