‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 64 sur 260 · TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. xuIL · texte numérisé non relu

TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. xuIL

cherche de cet étranger. On trouva l'humble pèlerin dans une des salles de l'hôpital Saint-Antoine, et on l’amena au palais de Latran. Dans cette seconde audience, Innocent III, pontife d’une sagesse qui n’avait d'égale que sa vertu, le reçut au milieu des cardinaux, et l’'écouta avec une bienveillance marquée. Admirant la candeur, le courage et le zèle du Saint, il inclinait à lui octroyer sa demande, lorsque plusieurs membres du Sacré-Collège représentèrent à Sa Sainteté que l'institut des Pénitents d'Assise constituerait une innovation dans l'Églisé, et que d’ailleurs il était au-dessus des forces humaines. Alors le cardinal Jean de Saint-Paul leur répartit avec beaucoup d'à-propos : « Seigneurs, si nous rejetons la demande de ce pauvre, sous prétexte que sa règle est nouvelle et trop difficile, prenons garde de nous attaquer à l'Évangile lui-même, puisque la Règle qu'il présente à l'approbation du Saint-Père est conforme aux enseignements de l'Évangile; car soutenir que la perfection évangélique ou le vœu de la pratiquer renferment quelque chose de déraisonnable ou d’impossible, c'est blasphémer contre l’auteur même de l'Évangile (1). »

Frappé de la justesse de ces réflexions, le Souverain Pontife dità François : « Mon fils, prie le Seigneur de nous faire connaître sa volonté, afin que nous puissions favoriser tes désirs. » Le serviteur de Dieu obéit avec la simplicité

1. BONAV., c. 171. — Cf. PRTANS des vingt-quatre générauxz, fol. Te.

d'un enfant ; il alla se mettre en prière, puis revint proposer la parabole suivante : « Très Saint-Père, il y avait une fille très belle, mais pauvre, qui habitait un désert. Un grand roi la vit, et fut tellement épris de sa beauté qu'il la prit pour son épouse. Il demeura quelques années avec elle, et en eut des enfants qui unissaient les traits de leur père à la beauté de leur mère; puis il retourna à son palais. La mère éleva ses enfants avec un grand soin; et quand ils eurent grandi, elle leur parla en ces termes : « Mes enfants, vous êtes nés d'un grand roi; « allez à sa cour, et 1l vous recevra avec tous « les égards dus à votre naissance. » — Les enfants vinrent donc à la cour du roi. Celui-ci voyant la beauté de leur visage, leur dit : « De « qui êtes-vous fils? — Nous sommes, répondi- « rent-ils, les enfants de cette pauvre femme « qui habite au désert. » — Aussitôt le roi les embrassa avec tendresse, en leur disant : « Ne « craignez rien, vous êtes mes fils ; et si je nour- « ris mes officiers des mets de ma table, com- « bien n’aurai-je pas plus de soin de vous qui « êtes mes enfants! »

« Ce roi, Très Saint-Père, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; la fille du désert, c'est l'image de votre serviteur; car, le Seigneur a daigné jeter les yeux sur moi et me constituer le père d’une nouvelle famille religieuse, et luiïmême m'a dit : « Si je nourris les mercenaires « et jusqu'aux ennemis de mon nom, à plus « forte raison prendrai-je soin de ceux qui sont

COMMENCEMENTS DE L'ORDRE 8r

« mes fils et mes héritiers ! Et si je fais luire « mon soleil même pour les pécheurs et leur « distribue les biens de la terre, à plus forte « raison donnerai-je le pain de chaque jour à « ceux qui font vœu de suivre les conseils de « l'Évangile (1). »

« Ah! véritablement, voilà l'homme qui soutiendra l'Église de Dieu par sa doctrine et par ses œuvres ! » s’écria le Pape, faisant allusion à une vision qu'il avait eue quelques jours auparavant, et qu'il prit plaisir à raconter en présence des cardinaux. « Il me semblait, dit-il, que la basilique de Saint-Jean de Latran chancelait sur ses bases, et je m'’efforçais vainement d’en conjurer la chute, lorsqu'un homme pauvre et chétif s'avança et la soutint de ses épaules (2). » Alors il embrassa François avec effusion, et, sans plus délibérer, il approuva de vive voix, dans toute sa teneur, la Règle qui lui était présentée. De plus, en vertu de la plénitude de l’autorité apostolique, 1l établit le jeune fondateur supérieur général de la Congrégation naissante, chargea le cardinal Jean de Saint-Paul de lui conférer, à lui et à ses onze compagnons, la tonsure, afin qu’ils puissent jouir des privi-

1. T'res socii, c. X11; et TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c. x1.

2. La vision d’Innocent III eut son retentissement dans la liturgie sacrée. Pendant plus de cinq siècles, le Patriarche d'Assise fut considéré comme le protecteur de la Papauté, et au couronnement des pontifes romains, son oraison se récitait après celles de l’Esprit-Saint et de la Sainte Vierge.

lèges des clercs, les reçut à la profession religieuse et leur adressa ces paroles encourageantes : « Allez, prêchez partout librement la pénitence, selon que le Seigneur vous {l'inspirera; et quand votre petite Société aura grandi, vous reviendrez, et nous vous accorderons volontiers de plus grandes faveurs. » Puis, leur ayant donné la bénédiction apostolique, il les congédia (1). |

Nos pieux pèlerins étaient au comble de leurs vœux. La sanction pontificale, n'était-ce pas l'approbation, par le plus haut tribunal qu'il y ait au monde, de la pauvreté absolue qu'ils avaient embrassée? La bénédiction apostolique, n'était-ce pas la rosée du ciel tombant sur leur œuvre pour y semer la vie et la fécondité? Aussi leur prermier soin fut-il d'aller se prosterner en action de grâces sur le tombeau des Apôtres.

Ils quittèrent ensuite la Ville éternelle, emportant dans leur cœur d'immenses consolations et des espérances plus grandes encore, et jurant un dévouement sans bornes et pour jamais au Vicaire de Jésus-Christ.

Sant Bonaventure raconte un trait charmant qui signala leur retour. Un soir, après une longue journée de marche, épuisés de fatigue, les Frères s’assirent au bord du chemin ; la faim les pressait, mais ils étaient sans vivres et loin de toute habitation. La Providence ne leur fit point défaut : un beau jeune homme leur appæ

1. Tres socii,c. xit : « Omnibus pœnitentiam prædicate, etc. »

rut tout à coup, déposa près d'eux un pain blanc, et disparut. Les Frères mangèrent, et la vertu de ce pain céleste répara les forces de leur corps, pendant que ia pensée de la délicate attention de la Providence pour ses pauvres volontaires inondaïit leur âme d’une indicible allégresse (1). Le lendemain, ils s’arrêtèrent en face d’Orte, à la jonction du Tibre et de la Nera, dans un joli vallon qu'abrite le mont Cimino. L’hérésie des Patarins infectait cette contrée, d'Orte à Orvieto. Nos missionnaires eurent la joie de faire rentrer dans le bercail de l'Église un grand nombre de ces brebis égarées (2). Au milieu de ces travaux, ils agitèrent résolument une question qui, dès le principe, s'était posée devant eux : devaient-1ls vivre en ermites ou en apôtres, dans la solitude ou bien dans le sein des villes? François, après avoir prié, se prononça pour le second parti, « parce que, disait-il, notre mission est de regagner à Dieu l'âme des pécheurs (3) ». Ils quittèrent donc, au bout d’une quinzaine de jours, ce climat, d'ailleurs trop énervant, remontèrent le cours du Tibre, et vinrent se fixer dans une masure peu distante des murs d'Assise, sur la route de Foligno à Pérouse, au bord d'un torrent fameux qui descend du mont Soubase et qu'on nomme Île Rivo-Torto (ruis-

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