I. IV e partie, chap. xxit
vieresqui a grans flotz courent sur la terre, ruinent leurs voisinages et sont inutiles au traffic, comme les pluyes véhémentes et tempestueuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besoigne faitte avec impétuosité et empressement ne fut bien faitte : il faut depescher tout bellement comme dit l'ancien proverbe. Les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles, mais ilz ne font sinon la cire et non point de miel : ainsy ceux qui s'empressent d'un souci cuisant et d'une sollicitude bruyante ne font jamais ni beaucoup ni bien.
« Faites conlme les petitz enfants qui, de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des meures le long des haies; car de mesme, amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenes tous-jours de l'autre la main du Père céleste, vous retournant de tems en tems à luy pour voir s'il a aggreable vostre ménage ou vos occupations. Et gardez bien sur toute chose de quitter sa main et sa protection, pensant d'amasser et recueillir davantage; car s'il vous abandonne, vous ne feres point de pas sans donner du nés en terre. Je veux dire, ma Philothée, que quand vous seres parmi les affaires et occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si pressante, vous regardies plus Dieu que les affaires ; et quand les affaires sont de si grande importance qu'ilz requièrent toute votre attention pour estre bien faitz, de tems en tems vous regarderez a Dieu comme font ceux qui navigent en mer, lesquelz, pour aller à la terre qu'ilz désirent, regardent plus en haut au ciel que non pas en bas ou ilz voguent. Ainsi
Dieu travaillera avec vous, en vous et pour vous, et vostre travail sera suivi de consolation. »
Voilà donc quatre comparaisons dans le développement d'une même idée : les fleuves et les torrents, les abeilles et les bourdons, l'enfant, le nautonier. C'est peut-être trop. Supprimons-en une. Mais laquelle ? Non pas assurément la première ; elle est trop frappante et trop juste. — La seconde ? elle est trop fine et trop instructive à l'adresse des activités bourdonnantes. — La quatrième? elle est de toutes la plus profonde et la plus belle en sa brièveté ; elle présente dans une image familière, mais à qui les cieux et les flots communiquent quelque chose de leur immensité, la loi même de notre existence ici-bas : diriger la navigation de la vie par le regard en haut. — Reste la troisième. Pour celle-là, non et encore non ! Il faudrait avoir l'esprit tout à fait fermé à la ravissante poésie des petites choses pour résister au charme de cette délicieuse peinture de l'enfant qui d'une main se tient à son père, et de l'autre cueille des fraises ou des mûres le long des baies. Cela a été vu, senti et pensé surplace; et nulle part nous ne trouverons un plus aimable exemple de cet art charmant et profond qui des spectacles les plus vulgaires dégage sans effort les idées les plus hautes. — Décidément il faut les garder toutes les quatre.
C'est cependant par ce côté des comparaisons que notre cher Saint a un peu vieilli, non par sa faute, mais par celle de son temps.
Ce temps, en fait d'histoire naturelle, en était au vieux Pline, fort goûté des humanistes et qui a mis quantité de contes dans son ouvrage. Saint François de
Sales, qui est un lettré et parle souvent à des lettrés, prend volontiers chez lui des exemples tout faits. Il ne songe pas à les contrôler et n'a point à le faire, car il n'enseigne point l'histoire naturelle, mais la morale. Et de là il arrive plus d'une fois que son idée, toujours juste, est représentée sous une image fausse et reconnue, telle aujourd'hui. En somme, quand il regarde directement la nature avec ses yeux de saint, il la sent et la comprend, il en tire, comme d'un beau fruit mûr, un suc délicieux, et ses comparaisons sont, comme elle, toujours jeunes et fraîches. Quand il la regarde à travers la science trop peu scientifique de l'antiquité classique, ce n'est plus elle qu'il voit, mais les fables contées par ses auteurs ; et la leçon qu'il veut donner ne gagne rien à être encadrée dans des récits que nous ne pouvons plus prendre au sérieux. Encore une fois, ce n'est pas a lui qu'il faut s'en prendre.
Pas davantage ne devons-nous juger son style et sa manière sur l'oraison funèbre du duc de Mercœur, morceau d'apparat qu'il dut composer pour déférer au désir de l'illustre famille que la sienne avait honorée et servie pendant plusieurs générations. Il fit ce discours non selon son propre goût, qui était excellent, mais un peu trop selon celui de son temps, qui était détestable. La beauté simple des sentiments s'y retrouve encore, en plus d'une page d'un grand souffle et d'une éloquence qui n'a pas vieilli ; mais il est visible que, par une injuste défiance de lui-même, saint François de Sales n'ose pas, en cette circonstance solennelle, parler et écrire à sa propre manière. Il se croit tenu de faire du beau style, et cela ne lui va pas. Il s'embarrasse dans la longueur
de ses périodes, lui dont la phrase habituelle est si souple et si coulante ; il enfle jusqu'à la briser sa voix si douce et si pure ; il cherche, — > ayant peur d'être commun, lui la distinction même ! — des images qui sortent de l'ordinaire, et ce qu'il trouve avec effort vaut infiniment moins que ce qui eût coulé de source. Les meilleurs écrivains ont, à leurs débuts, de ces déférences pour le goût régnant, et ne s'avisent pas tout de suite combien leur naturel vaut mieux que l'art de leurs contemporains. Aussi ce qu'ils écrivent, dans cette première phase, pour leurs amis ou pour eux-mêmes est-il infiniment meilleur que ce qu'ils composent pour le public. Sans sortir de Savoie, on peut faire la même observation sur Joseph de Maistre ; à une époque où il était déjà, dans ses lettres intimes, le grand écrivain que nous connaissons, ses premières pages imprimées ont la sonorité creuse et la sensibilité affectée si fort en honneur chez les journalistes de la période révolutionnaire.
Mais ces exercices oratoires ne sont pas le vrai François de Sales. Où nous l'avons tout entier, c'est dans ses livres de morale et de spiritualité et dans sa correspondance. Là il est presque toujours un modèle pour les écrivains, quant à la forme et au tour de l'expression, comme il l'est pour les moralistes quant à la hauteur de la pensée, à la délicatesse et à la profondeur de l'analyse .
11 Introduction à la vie dévole, en particulier, — ce livre qui se fit tout seul et fut écrit d'abord pour le bien d'une seule âme, sans suite, au jour le jour, de premier jet, — est à étudier tout entière à ces deux points de vue inséparables l'un de l'autre. Soit que l'auteur y dé crive les maladies de l'àme, soit qu'il donne la formule
du devoir, soit qu'il encourage à la vertu et signale les obstacles à éviter sur le chemin du progrès, sa pensée, son cœur et sa langue se valent et sont à ce degré de perfection où il est difficile d'atteindre et plus difficile de se tenir.
Mais si on veut connaître toutes les ressources de cette plume saintement charmer esse, si Ton veut savoir avec quelle finesse aimable elle dit les choses fines et laisse entendre celles qu'elle ne veut point dire en toutes lettres, avec quelle largeur les choses larges, avec quelle grandeur et quelle force les choses grandes et fortes, par-dessus tout avec quelle éloquence du cœur, avec quelle tendresse caressante et virile elle sait parler aux âmes en deuil, pleurant avec elles et les soulevant d'un doux élan vers la grande idée du sacrifice et vers la pensée des réunions éternelles, c'est son incomparable correspondance qu'il faut surtout lire et relire. Là peutêtre plus qu'ailleurs sa prose n'a pas pris une ride ; là plus qu'ailleurs elle est transparente ; là se vérifie, littérairement aussi bien que moralement, la belle formule de Joubert qui semble avoir été prise sur le vif dans les écrits de notre saint : « Plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une âme, une âme à Dieu, plus tout cela est beau. »
Et je voudrais finir ce chapitre par un conseil aux écrivains qui traitent des vertus et des vices, des joies et des douleurs de l'humanité. Je leur dirai donc : Tâchez d'écrire ainsi. Mais ils répondront que pour écrire comme saint François de Sales il faut penser comme lui , et que pour penser comme lui, il faut s'efforcer d'aimer et de vivre comme il a aimé et vécu. Et ils auront raison.