‹ Saint François de SalesChapitre 27 sur 49 · I. Introduction à la vie dévote, I" partie, chap · texte numérisé non relu

I. Introduction à la vie dévote, I" partie, chap

entreprennent « ce saint voyage de dévotion, d'un ami fidelle qui guide leurs actions par ses advis et conseilz, et par ce moyen les garantisse des embusches et tromperies du malin 1 ». Il leur faut un directeur.

Mais pourquoi? N'avons-nous pas un guide qui est la conscience? Remettre en d'autres mains que les siennes la conduite de notre vie, n'est-ce pas une abdication? au lieu d'être une force éclairée et libre, ne deviendrons-nous pas ainsi un instrument aveugle, mû par une force étrangère ?

Il faut répondre à cette objection et dissiper ce scrupule. La réponse, pour satisfaire la raison, doit esquisser du moins une théorie générale de la direction.

La conscience est assurément un guide ; elle est une lumière; elle est la voix de Dieu en nous. Mais c'est un guide que bien des causes égarent, une lumière qui brille dans une atmosphère où passent et s'accumulent bien des nuages, une voix que bien des bruits contraires s'efforcent d'étouffer. Elle a des incertitudes d'où elle ne sait comment sortir; et rien n'est plus douloureux que ces situations où nous ne voyons pas de quel côté est le devoir, et où notre résolution, quelle qu'elle soit, semble condamnée à en trahir quelqu'un. Elle a ses troubles intérieurs, trop peu connus de notre temps où l'on ne vit guère qu'au dehors et où on ne se pénètre pas soi-même au delà de la surface. Elle a ses écueils où les inexpérimentés vont donner à l'étourdie parce qu'ils n'ont pas su les reconnaître d'avance. Elle a ses illusions, que nous prenons pour des inspi-

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rations véritables, et ses défaillances qui lui font prenire les vraies inspirations pour des illusions.

Dans le cours ordinaire des choses, quand la route est large et bien tracée, quand le mal est sans masque et le bien sans obscurité, la conscience ne rencontre pas ces perplexités, ces angoisses, ces ténèbres et n'imagine pas qu'elle les puisse rencontrer. Elle les trouvera au détour de la route; et la voici bientôt désorientée et ne sachant quel chemin prendre à l'entrée d'un carrefour, ou bien obscurcie et ne voyant plus même un sentier devant elle, ou bien tourmentée, flottante et perdant même la puissance de distinguer le raisonnable de l'absurde en des cas ou, s'il s'agissait d 1 autrui, elle rendrait sans nulle peine une sentence motivée et précise.

Ajoutez que la vie morale n'est pas une revue de parade où le soldat une fois dressé exécute toujours de la même manière et avec un même degré de perfection acquise les mêmes mouvements et les mêmes manœuvres au commandement de l'officier. Elle est une marche, et il faut qu'elle soit un progrès. Or le plus souvent nous n'avançons pas, nous tournons dans un même cercle de fautes. Nous gardons nos défauts ; ceux de chaque âge nous restent jusqu'à ce que notre entrée dans une autre phase les remplace par ceux de l'âge suivant ; derrière eux nous retrouvons toujours les défauts plus intérieurs qui tiennent, soit à la nature humaine en général, soit à la constitution individuelle de chacun ; et ce que nous prenons pour un progïès et une victoire n'est le plus souvent qu'une trêve accidentel lement produite par des circonstances favorables.

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Tout cela ne tient pas seulement à ce que nous manquons de courage, mais aussi à ce que nous manquons de lumières. Un évêque que j'ai connu disait spirituellement d'une de ses diocésaines : « Elle voudrait bien être pieuse ; mais elle ne sait comment s'y prendre » . C'est qu'il est difficile de le savoir ; et puisque cela est difficile, il faut sans doute qu'on nous l'enseigne.

Cette manifeste nécessité d'un enseignement qui forme et dirige la conscience a donné naissance à une classe particulière de maîtres et d'écrivains qui s'appellent proprement les moralistes. Mais le livre parle en général, et nous vivons en particulier. Ce qu'il nous faut quand nous connaissons la règle abstraite, c'est son application aux cas individuels qui sont les nôtres. C'est pourquoi tous les sages, vrais ou faux, Socrate, Sénèque et jusqu'à Michelet, ont donné des conseils et ont été des directeurs. Tout ami, s'il prend au sérieux le devoir supérieur de l'amitié, tout mari pour sa femme et toute femme pour son mari, s'ils veulent tout de bon devenir meilleurs l'un par l'autre, que sont-ils? des directeurs. Et si ces directeurs sont eux-mêmes vertueux et animés d'un généreux désir d'aller en avant, s'ils ont des principes sûrs et un esprit juste, s'ils ont amassé des trésors d'expériences, si, de notre côté, nous leur découvrons avec une loyauté parfaite nos états intérieurs, qui ne voit qu'à part même toute grâce d'en haut, un tel commerce est d'une immense ressource pour le progrès moral ?

Mais, — et c'est ici l'immense supériorité du directeur chrétien qui non seulement possède seul dans leur plénitude les vrais principes de la vie morale, mais qui

a reçu, avec Fonction du sacerdoce, une mission et des lumières privilégiées, — il ne faut pas que la grâce spéciale d'en haut soit mise à part. Le lien qui, dans l'œuvre de la direction, unit l'une à l'autre deux âmes, l'une dirigée, l'autre dirigeante, ce lien doit être, dit saint François de Sales, * une amitié toute divine et spirituelle. » Et puisqu'il nous est d'une si grande importance de trouver un guide selon le cœur de Dieu, nous devons le lui demander avec instance, c Ne doutes point, car, quand il devroit envoyer un Ange du ciel comme il fit au jeune Tobie, il vous donnera une bonne et fidelle guide. Or ce doit tous-jours estre un Ange pour vous : c'est-à-dire quand vous l'aurez treuvée, ne la considères pas comme un simple homme, et ne vous confies point en iceluy, ni en son sçavoir humain, mais en Dieu, lequel vous favorisera et parlera par l'entremise de cet homme, mettant dedans le cœur et la bouche d'iceluy ce qui sera requis pour vostre bonheur ; si que vous le deves escouter comme un Ange qui descend du ciel pour vous y mener. Traittes avec lui à cœur ouvert en toute sincérité et fidélité, lui manifestant clairement vostre bien et vostre mal sans feintise ni dissimulation * et par ce moyen vostre bien sera examiné et plus asseuré, et vostre mal sera corrigé et remédié. Ayes en luy une extrême confiance meslée d'une sacrée reverance; confies-vous en lui avec le respect d'une fille envers son père, respectes le avec la confiance d'un filz envers sa mère 1 . »

Certes une telle autorité est grande, et une telle con-

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fiance doit être placée à bon escient, d'autant que les inconvénients d'une direction mauvaise ou ^insuffisante sont graves en proportion des avantages qu'offre la bonne direction. « Et pour cela, choisisses-en un entre mille, dit Avila ; et moy je dis entre dix mille. Il le faut plein de charité, de science et de prudence ; si Tune de ces trois parties lui manque, il y a du danger. Mais je vous dis derechef, demandes le a Dieu, et l'ayant obtenu bénisses sa divine Majesté, demeurés ferme et n'en cherches point d'autre, ains ailes simplement, humblement et confidemment, car vous feres un très heureux voyage 1 . »

Cette provision faite, il faut se mettre à l'œuvre, et avant tout déblayer le terrain. Car Y Introduction à la vie dévote suppose l'âme encore engagée dans les liens du péché et voulant en sortir. Le saint auteur montre donc en chrétien et en prêtre comment elle sera purifiée de ce qui la tient en état d'hostilité contre Dieu, comment elle doit affranchir son cœur de tout attachement délibéré non seulement au mal grave, mais au mal léger, voire des affections aux choses inutiles, comment enfin elle doit se « purger » des mauvaises inclinations. « Il y en a qui de leurs naturelz sont légers, les autres rebarbatifz, les autres durs a recevoir les opinions d'autruy, les autres sont inclinés à l'indignation, les autres à la cholère, les autres à l'amour, et en somme il se trouve peu de personnes esquelles on ne puisse remarquer quelques sortes de telles imperfections. Or quoy qu'elles soyent comme propres et

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