Lettre à la présidente Brulart, 3 octobre
que nous ayons affaire à une élite, et, si je l'osais dire, à une Garde Impériale de la Grande Armée chrétienne.
Dans cette belle troupe je distingue dès les premières années de la correspondance deux sœurs qui méritent une mention spéciale. Notre saint, à la suite du Carême qu'il prêcha à Dijon en i6o4 avec grand succès et grand fruit, avait noué des relations d'amitié avec les meilleures familles de cette ville parlementaire, notamment avec le Président Bourgeois de Crépy, également vénérable par son grand âge et sa haute vertu. De ees deux filles, Tune, — l'aînée, croyons-nous, — avait épousé un magistrat qui devint le président Brulart, l'autre était abbesse du Puits d'Orbe. Toutes deux se placèrent, autant qu'on pouvait le faire à distance, sous la direction du saint ami de leur père ; et nous avons plusieurs lettres de lui à l'une et à l'autre, dix à la Présidente, quinze à l'abbesse ; ce sont deux trésors spirituels.
La première chose qui nous y frappe c'est que sa direction, quant à l'esprit, quant au but, quant aux moyens généraux, est substantiellement la même bien que l'une des deux sœurs soit dans le monde et l'autre dans le cloître.
Dans sa première lettre, très étendue, à Mme Brulart, après avoir donné de la dévotion la définition que nous venons de rapporter, il révèle tout de suite l'obstacle principal, unique à vrai dire, l'attachement à la volonté propre, — et après l'obstacle le but, qui est le dépouillement de soi et de son propre vouloir, — et, d'après le but, la nature de l'effort à faire non pas une fois pour toutes, mais toujours. « À mesure que nous aurons
moins de propre volonté, celle de Dieu sera plus aisément observée.... Pour porter chacun sa croix, Notre- Seigneur veut que chacun renonce à soi-même, c'està-dire à sa propre volonté. Je voudrais bien ceci et cela, je serais mieux ici et là; ce sont tentations. Notre Seigneur sait bien ce qu'il fait, faisons ce qu'il veut, demeurons où il nous a mis. » A cette condition la dévotion acquérera le caractère qui la complète et à quoi saint François de Sales tient plus qu'on ne saurait dire, elle sera joyeuse. « Si je n'étais pas évêque, peutêtre sachant ce que je sais, je ne le voudrais pas l'être; mais l'étant, non seulement je suis obligé de faire ce que cette pénible vocation requiert mais je dois le faire joyeusement, et dois me plaire en cela et m'y agréer 1 .
Ailleurs il lui recommande de ne se troubler ni décourager des imperfections et des fautes qu'elle constate dans ses sentiments et dans sa conduite, a Non, ne vous fâchez point ni ne vous étonnez point ; car bien qu'il les faille rejeter et détester pour s'en amender, il ne faut pas s'affliger d'une affliction fâcheuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille, ce qui engendre un propos bien rassis et solide de correction 1 ».
Il dit les mêmes choses à l'abbesse du Puits d'Orbe. II les dit sur la nature de la dévotion qu'il définit presque dans les mêmes termes, sur la paix de l'âme que rien ne trouble sinon l'amour-propre et l'estime que nous faisons de nous-mêmes : « Que veut dire que, s'il nous arrive quelque imperfection ou péché,
i. Lettre dccxxxv, octobre 1604.
a. Lettre dccxxxix, janvier 1608.
nous sommes étonnés, troublés ou impatients? Sans doute c'est que nous pensions être quelque chose de bon, résolu et solide, et partant, quand nous voyons par reflet qu'il n'en est rien et que nous avons donné du nez en terre, nous sommes troublés, offensés et inquiétés. Que si nous savions bien qui nous sommes, au lieu d'être ébahis de nous voir à terre, nous nous étonnerions comment nous pouvons demeurer debout. » — Il les dit sur la guerre sans trêve qu'il faut soutenir contre la volonté propre et contre toutes les passions qui ont leur principe dans cette attache à nous-mêmes : « Quand Notre Seigneur nous sépare de ces passions si mignonnes et si chéries, il semble qu'il écorche le cœur tout vif, c'est la dernière peau qu'il arrache du vieil homme ». — Il les dit sur la paix qu'il faut conserver au milieu de cette guerre et de « tout cet esbattement d'esprit 1 ». — Il les dit enfin sur cet esprit de joie et d'épanouissement qui est le dernier trait de la vraie dévotion : « Oui, ma fille, je vous le dis par écrit aussi bien que de bouche, réjouissez-vous tant que vous pourrez en bien faisant, car c'est double grâce aux bonnes œuvres d'être bien faites et d'être faites joyeusement 1 . »
C'est là le fond commun de cette direction vaillante. A partir de là elle se bifurque sans changer d'esprit, afin de s'adapter à la diversité des formes de vie d'où résulte la diversité des chemins à suivre pour tendre à la perfection.
A la Présidente et, en elle, à toutes les personnes qui
i. Lettre li, avril 1604.
a. Lettre lxxxix, mai 1606.
vivent dans le monde et dans l'état du mariage, il recommande sur toute chose d'aimer cet état où Dieu les a placées et les veut. Il devine, il sait par expérience que, plus ces âmes sont ferventes, plus elles sont exposées à jeter un regard de pieuse envie sur la condition plus haute de celles qui ont choisi la meilleure part ; et il les détourne avec force de ce qu'il appelle crûment une tentation : a Je voudrais que vous considérassiez combien de saints et de saintes ont été en votre vocation et état, et qu'ils s'y sont tous accommodés avec grande douceur; que cela vous anime. Il faut aimer ce que Dieu aime, or il aime votre vocation; aimons-la bien aussi, et ne nous amusons pas à penser sur celle des autres. Faites donc diligemment le service de la vôtre et vous mettez en esprit aux pieds de Notre Seigneur, lui disant : Mon Seigneur, soit que je coure, soit que je m'arrête, je suis toute vôtre et vous à moi ; vous êtes mon premier époux ; et tout ce que je ferai, c'est pour vous. » Et c'est à quoi se rapportent et s'adaptent tous ses conseils, depuis le règlement de ses exercices spirituels jusqu'à celui de sa maison. Il veut que sa vie prêche, et il insiste avec autant de force que de grâce sur l'apostolat de son bon exemple : a Faites honneur à votre dévotion; rendez-la fort aimable à tous ceux qui vous connaîtront ; faites qu'un chacun en dise du bien 1 ». Ainsi parlait- il lorsque tout semblait sourire à cette vie déjà déclinante. Quand viendra le temps des grandes épreuves maternelles, nous savons avec quelle force et quelle
i. Lettre dccxxxv.
tendresse il rappellera à la vieille chrétienne les leçons du Calvaire.
A l'abbesse, il ne se lasse pas d'enseigner le souffrir et Vagir en conformité avec le bon vouloir divin, — le souffrir, car elle était atteinte d'une plaie à la jambe qui résistait à tous les remèdes et qu'une douloureuse opération ne parvint pas à guérir, — Vagir, car elle était engagée, pour remplir le devoir de sa charge, dans la difficile entreprise de réformer son monastère où s'étaient introduites des habitudes de relâchement fort contraires à l'esprit et à la lettre même de la règle bénédictine.
Rien de plus touchant, de plus paternel et de plus virilement chrétien que les conseils qu'il lui donne pour pratiquer Vart de bien souffrir. Rien de plus sage, de plus saintement habile que le plan de campagne qu'il lui recommande pour ramener sa communauté à la ferveur primitive. Avant tout, travailler à réaliser en elle-même, et pour elle-même, et pour Dieu, ce type de la religieuse parfaite qu'elle veut faire revivre dans son monastère, et se sanctifier pour sanctifier ses filles. — Ne pas prétendre tout faire à la fois et tout emporter de haute lutte. — Ne pas « donner l'alarme », en exhibant du premier coup tout un plan de réformes contre lequel se raidiraient « les esprits chatouilleux », mais procéder par gradation. — Donner si bien l'exemple de la régularité que sa contagion gagne les autres et que la généreuse pensée germe en elles a de se réformer d'elles-mêmes ». — Exercer souvent l'autorité, mais « en choses fort petites, douces et légères, et par là dessus les en louer modestement ». — Présenter
l'ordre sous forme de désir : Ma chère sœur, si je vou s prie de ceci ou de cela, ne le ferez-vous pas bien pour V amour de Dieu? et les appeler ainsi à l'obéissance en termes d'amour. Ce sont là, dit-il, ses artifices*.
Artifices de colombe plutôt que de serpent, et bien dignes de celui « qui eût donné vingt serpents pour une colombe ». Artifices qui réussirent; le plus bel ordre et la plus belle ferveur finirent par régner dans l'heureux monastère. Sept ans plus tard la zélée abbesse, aux yeux de qui rien n'était fait tant qu'il restait quelque chose à faire, confiait à son saint guide quelques difficultés qui restaient encore. Et lui qui, se troublant moins qu'elle, pensait comme elle et eût pris volontiers pour devise Semper excehior, lui répondait avec une familiarité presque militaire : « Ma très chère fille, il faut reprendre votre premier courage et plutôt mourir que de démordre » . Et en même temps il l'encourageait par l'expérience du passé : a Hé bien, ma chère fille, la multitude des difficultés vous fit peur, et vous eûtes des pensées de tout quitter. Cependant vous avez vu que tout est fait; il en sera de même en tout le reste; la persévérance vaincra tout 1 . »
A côté de ces directions si efficaces, si fécondes en beaux fruits de vertu pour toute une famille ou toute une maison religieuse, c'est une grande tristesse d'en rencontrer une autre qui ne fut pas moins pleine de promesses, mais qui, interrompue par la mort du di-
i. Let'.re lxii, octobre i6o4* ». Let're cxciv, avril 1611.
recteur, devait être bientôt stérilisée et dévoyée par une influence contraire.
Angélique Arnaud, fille du célèbre avocat et sœur du docteur janséniste que Boileau appellera le grand Arnaud^ avait été fort irrégulièrement choisie, à l'âge de sept ans et quelques mois, pour coadjutrice par l'abbesse de Port-Royal. A dix a^ - -^ elle prit pos-
session de l'abbaye; son père avait ^.enu pour elle les Bulles canoniques en la vieillissant de sept ans. Pendant les années qui suivirent, sa vie d'enfant, puis de jeune fille fut aussi païenne et profane qu'elle la pouvait mener avec convenance 1 . A quinze ans, prenant sa profession en dégoût, elle délibéra, — c'est elle-même qui le raconte, — « de quitter Port-Royal et de s'en retourner au monde sans en avertir son père et sa mère pour se retirer du joug qui lui était insupportable et se marier quelque part». Une grave maladie rompit ces projets. Puis son père, se doutant peutêtre de quelque chose et aussi peu scrupuleux vis-à-vis d'elle qu'il l'avait été vis-à-vis de Rome, lui fit signer, sans qu'elle eût le temps de le lire, un papier qui contenait le renouvellement de ses vœux de religion. De retour à son monastère, elle traîna quelque temps, partagée entre des pensées contraires. Puis, soudain, un sermon de Carême qui avait pour sujet les anéantissements du Verbe incarné en sa naissance et dans sa crèche toucha si profondément son cœur que, dès ce moment, « eiîe se trouva plus heureuse d'être religieuse qu'elle ne s'était estimée malheureuse de l'être » .