I. Lettre d'avril
fait entendre qu'il veut que vous pratiquiez celle de Marie ? Votre oraison de simple remise en Dieu est extrêmement sainte et salutaire, il n'en faut jamais douter ; elle a été tant examinée, et toujours on a trouvé que Notre-Seigneur vous voulait en cette manière de prières; il ne faut donc autre chose que d'y continuer doucement. »
De même un temps viendra où, après l'avoir longtemps retenue dans le monde pour y croître en renoncement tet l'embaumer de ses vertus, il la prendra luimême par la main pour la conduire à ce dépouillement total qu'on ne trouve que dans la vie religieuse*
Lorsque saint François de Sales se chargea de la direction spirituelle de Mme de Chantai, ni lui ni elle n'eurent autre chose en vue que sa sanctification dans le monde. Ce fut seulement un an après, que la pensée d'une vocation religieuse traversa pour la première fois leurs entretiens. Au premier mot qui lui fut dit sous forme d'une aspiration vague, il répondit avec une certaine solennité, en homme qui parle sous une inspiration supérieure : « Oui, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement de tout pour Dieu » . Puis il n'en fut plus question. Le saint évêque estimait qu'il faut
s'attacher au devoir présent, qu'à chaque jour suffit sa peine, et que c'est perdre son temps qne de se lancer en conjectures vaines sur un avenir qui peut-être ne se réalisera jamais, « n'y ayant rien, » disait-il, a qui empêche tant de nous perfectionner en notre vocation que d'aspirer à une autre ». Peut-être aussi jugeait-il que la tâche maternelle de Mme de Chantai était encore trop loin de son achèvement pour qu'elle pût songer de longtemps à changer sa forme de vie. Sa direction demeura donc tout à fait indépendante de ces prévisions lointaines. Quelques mois plus tard, il répond à une seconde ouverture : a Je ne vous dirai rien. Je ne veux point parler. Dieu vous veuille bien éclairer et faire voir son bon plaisir I car, au péril de tout ce qui est en nous, nous le suivrons quelque part qu'il nous conduise 1 . » L'année suivante, sollicité de nouveau, — r car l'idée avait poussé de profondes racines, — il écrit ces paroles tranquillisantes : a Or sus, je veux dire ce mot de yanterie, j'y pense plus que vous, que je crois; » mais c'est tout, et il lui recommande « que sa diligence soit résignée * » .
Sur ces entrefaites, les admirables filles de sainte Thérèse ayant établi un Carmel à Dijon, Mme de Chantai entra en relations avec elles et, ravie de leurs vertus, se crut appelée à les suivre. Elle consulta son guide, qui se réserva de plus en plus, renouvelant toutefois sa première déclaration qu'un jour elle devait tout quitter. « Mais que ce soit pour entrer en religion c'est grand cas; il ne m'est pas encore arrivé d'en être d'avis. Don-
i. Lettre des 3 octobre i6o5.
a. Lettre du 9 mai 1606.
nez-moi du temps et du loisir pour prier davantage et faire prier à cette intention. Et encore faudra-t-il, avant que je me résolve, que je vous parle à souhait, qui sera Tannée prochaine, Dieu aidant 1 . »
Il prolongea son attente près d'une année encore. Enfin au temps de la Pentecôte de 1607, l'ayant fait venir à Annecy, il lui parla à souhait pendant quatre ou cinq jours employés à rendre compte d'elle-même et à fortifier dans son âme la résolution de se tenir prête à tout ce que Dieu demanderait d'elle. Puis, la trouvant indifférente à tout ce qu'il lui plairait de lui ordonner, il lui révéla son secret qui était de se servir d'elle pour l'établissement d'une congrégation nouvelle dont le nom était encore à trouver, et dont la nouveauté consistait surtout en deux points.
Le premier était que les austérités corporelles y seraient restreintes dans une mesure suffisante pour en permettre l'entrée à des filles ou veuves à qui la faiblesse de leur constitution, ou leur âge, ou leurs infirmités fermaient la porte des ordres déjà existants, tels que les Clarisses ou les Carmélites. La mortification, accessible à tous, de l'esprit, du cœur et de la volonté y compenserait cet adoucissement; les défauts se réformeraient et les vertus s'acquerraient plus par l'attrait de l'amour que par la rigueur de la pénitence ; on s'y adonnerait plus au recueillement intérieur qu'à la multitude des prières, à la désappropriation qu'à la pauvreté, à la charité qu'à la solitude, à l'obéissance qu'aux observances pénibles*.