I. Déposition, a. Ilid
passer sans gâter son œuvre par des retouches. Et pour chaque artiste il y a aussi un summum après lequel l'infirmité humaine le condamne à s'arrêter ou à décliner. Dans la vie morale il en est autrement. Cette image de Dieu que nous avons à former en nous-mêmes, nous pouvons toujours et nous devons la rendre plus fidèle et plus belle. Quand même les occasions des grands actes de dévouement seraient concentrées dans le début de la carrière et laisseraient les dernières années s'écouler dans ce qu'on appelle le train commun, la vertu peut toujours et doit grandir au dedans, elle peut toujours et doit dire : Plus avant! plus haut!
Mais quelle doit être la forme de ce progrès? C'est avant tout la réforme. Tant qu'il reste dans la nature quelque chose qui n'est pas encore surnaturalisé, dans le vieil homme quelque chose qui n'est pas encore transformé en homme nouveau, il faut avoir l'épée à la main, et lutter pour dompter et assouplir ce qui résiste.
Notre saint nous offre un remarquable exemple de cette guerre enfin victorieuse. Aucune de ses vertus n'a plus ravi ses contemporains et plus contribué à l'efficacité de son action sur les âmes que son incomparable douceur. Or il faut savoir qu'elle était une conquête ; François avait dans son caractère cette impétuosité naturelle qui n'est pas rare chez les âmes généreuses et où elles se complaisent souvent, la prenant, par une illusion de paresse et d'orgueil, pour la compagne inséparable de l'élan, et se persuadant qu'à la vouloir calmer on retirerait au cœur sa chaleur et sa flamme. François n'eut garde de l'entendre ainsi. Pour reconnaître ei» elle un ennemi à combattre, il lui suffisait de considérer
d'abord qu'elle n'est pas dans Tordre puisqu'elle retire à l'âme, ne fût-ce que pour un instant, l'équilibre et la possession de soi, et puisqu'elle touche, par l'impatience qui est un défaut, à la colère qui est un vice et une source de péchés ; ensuite qu'elle nuit à l'action sur les âmes puisqu'elle les repousse alors qu'il faudrait les attirer; enfin, et surtout peut-être, qu'elle est contraire à l'esprit de l'Évangile qui proclame la béatitude des doux, — beati mites, — et à l'exemple du Sauveur, à un exemple qu'il nous recommande expressément de recueillir et de suivre : « Apprenez de moi que je suis doux, » discite a me quia mitis sum. Ne nous arrêtons donc pas, sur cet article, à la première partie de la déposition de sainte Chantai qui donne le résultat et comme la moisson : « La douceur de notre Bienheureux était incomparable, et c'est une vérité publique et notoire à tous; mais en particulier ceux qui l'ont pratiqué ont connu et expérimenté qu'il était d'une douceur parfaite. » Lisons la suite et nous saurons par quelle laborieuse et rude culture ce fruit charmant était venu à maturité. « Il me dit une fois qu'il avoit été attentif trois années pour acquérir cette sainte vertu. » Et il ne disait pas assez, ou du moins il parlait d'une campagne toute spéciale où son plus grand effort avait été dirigé de ce côté. La formation générale de cette vertu avait été beaucoup plus longue. « Une foisjelepriaide s'émouvoir un peu sur le sujet de quelque traverse que l'on faisait à ce monastère de la Visitation. Il me répondit : Voudriez-vous que je perdisse en un quart d'heure ce que j'ai bien eu de la peine d'acquérir en vingt ans ? Et une autre fois, en une juste et grande
occasion de courroux, il me dit qu'il avait été contraint de prendre à deux mains les rênes de sa colère pour l'arrêter. » Il faut connaître ces détails caractéristiques pour apprécier toute la beauté morale du portrait qui les précède et pour deviner tout ce qui se révèle de travail intérieur dans cette ligne cependant bien simple : c Je n'ai oncques ouï dire qu'on ait vu faire à ce Bienheureux aucune action de colère \ »
Le travail de réforme avait donc sa part, même dans une âme où la vertu avait pris de si bonne heure le caractère de la sainteté. Mais cette part est la moindre dans son mouvement ascensionnel qui est bien plutôt de virtute in virtutem, du bien au mieux. Convaincu qu'il y a toujours moyen de mieux faire parce qu'il avait placé son idéal dans la perfection absolue et la loi de sa vie dans l'imitation du Dieu-homme, il montait toujours, doucement et fortement poussé par le souffle de l'amour. Il allait épurant son intention, assouplissant sa volonté, rendant plus parfait et plus entier ce don de lui-même à Dieu qu'il renouvelait sans cesse, aimant plus et plus purement Celui qu'il savait qu'on ne peut jamais aimer assez ni avec un assez entier oubli de soimême. Et ici encore sa doctrine n'est que la formule de sa vie, et sa vie que l'image de sa doctrine : « La vraye vertu n'a point de limite, elle va tous-jourz outre, mais surtout la sainte charité qui est la vertu des vertus, et laquelle ayant un objet infini, elle seroit capable d» devenir infinie si elle rencontroit un cœur capable de l'infinité.... Et c'est une faveur extrême pour nos âmes
t. Déposition, art. xxxn.
qu'elles puissent croistre sans fin de plus en plus en l'amour de leur Dieu tandis qu'elles sont en cette vie caduque 1 . »
Pour montrer jusqu'où allait cet amour il faut prononcer un mot qui revient souvent dans ses lettres de direction et qui joue un plus grand rôle encore dans le développement de sa vie intérieure, mot souvent mal compris, vivement critiqué par ceux qui n'en connaissent pas la signification véritable, et qui indique cependant le point le plus élevé et la perfection de l'amour.
L'amour est d'autant plus pur, d'autant plus dégagé d'éléments étrangers, d'autant plus amour qu'il s'unit plus exclusivement à son divin objet et se délie plus entièrement de toute attache, de toute préférence pour ce qui n'est pas lui. Alors il aime très purement la volonté de Dieu ; car il l'aime parce qu'elle est la volonté de Dieu, et non pour les douceurs ou les avantages qu'elle lui apporte. En tant qu'elle se manifeste par les préceptes delà loi naturelle ou révélée, par les commandements des supérieurs légitimes, par les inspirations, par un signe quelconque, il la connaît ; et, la connaissant, il la suit jusqu'à la mort. Mais en tant qu'elle se traduit par les événements, par les accidents agréables ou fâcheux de la vie, il ne la connaît pas d'avance*. Que fait-il alors? Il l'aime d'avance dans cette ignorance ; il se tient dans l'attente, prêt non a la subir, ce ne serait pas une attitude chrétienne ; non pas seulement à l'accepter avec résignation, ce mot
i. Traité de V amour de Dieu, 1, HT, chap. i. a. Les théologiens appellent la première de ces deux volontés volonté déclarée, et la seconde volonté de bon plaisir.
indiquerait une préférence pour quelque autre chose ; mais à l'embrasser joyeusement quelle qu'elle soit, dès qu'elle se manifestera par l'événement. Cette attente paisible de l'amour, c'est ce que saint François appelle indifférence. On le voit bien, ce n'est pas la froideur et l'inertie d'un cœur insouciant; c'est le dernier effort d'un cœur qui aime, c'est le dernier terme d'une immolation qui anéantit l'esprit propre, la volonté propre, le cœur de chair, pour leur substituer l'esprit, la volonté, le cœur même de Dieu.
Ecoutons-le décrire dans une page admirable, qui est un chapitre inconscient d'autobiographie, ces progrès de l'amour par le sacrifice. « L'amour et conformité au bon playsir divin se fait ou par la sainte résignation ou par la tressainte indifférence. Or la résignation se prattique par manière d'effort et de soubmission. On voudroit bien vivre au lieu de mourir; neantmoins, puysque c'est le bon playsir de Dieu qu'on meure, on acquiesce. On voudroit vivre s'il playsoit à Dieu, et de plus on voudroit qu'il pleust à Dieu de faire vivre. On meurt: de bon cœur, mays on vivrait encore plus volontiers.... Ainsy la résignation préfère Dieu a toutes choses ; mais elle ne laysse pas d'aymer beaucoup d'autres choses outre la volonté de Dieu. Or l'indifférence est au dessus de la résignation, car elle n'aymerien sinon pour l'amour de la volonté de Dieu. Qu'importe que la volonté de Dieu me soit présentée en la tribulation ou en la consolation, puysqu'en l'une et en l'autre je ne veux ny recherche autre chose que la volonté divine, laquelle y paroit d'autant mieux qu'il n'y a point d'autre beauté en icelle que celle de ce tres-
saint et bon playsir éternel? Si je ne veux que de l'eau pure, que m'importe-t-il qu'elle me soit apportée dans un vase d'or ou dans un verre puysqu'aussy bietf ne prendroi-je que de l'eau? Ains je l'aimeray mieux d'ans un verre parcequ'il n'a pointd'autre couleur que celle de l'eau mesme, laquelle j'y vois aussi beaucoup mieux. »
On n'entend rien à cette haute doctrine si on croit qu'en tenant l'âme en sainte indifférence quant à l'issue des événements, elle retire quoi que ce soit à l'énergie de l'action là où le devoir ordonne d'agir. « Tandis que ce bon playsir de Dieu nous est incogneu, il nous faut attacher le plus fort qu'il nous est possible à la volonté de Dieu qui nous est manifestée ou signifiée. Mais soubdain qu'il comparoist, il faut aussitost se ranger amoureusement à son obéissance. Ma mère ou moy-mesme(car c'est tout un) sommes au lit malades : que sçay-je si Dieu veut que la mort s'ensuive? certes je n'en sçay rien, mais je sçai bien pourtant qu'en attendant l'événement que son bon playsir a ordonné, il veut, parla volonté déclarée, que j 'employé les remèdes convenables à la guérison. Je le feray donc fidèlement, sans rien oublier de ce que bonnement je pourray contribuer à cette intention. Mays si c'est le bon playsir divin que le mal, victorieux des remèdes, apporte enfin la mort, soubdain que j'en seray certifié par l'événement, j'acquiesceray amoureusement par la pointe de mon esprit nonobstant toute la répugnance des puissances inférieures de mon âme * . »
Comme il le dit il l'avait fait pour cette mère ellemême. Il nous a raconté comment, après qu'il lui eut