CHAPITRE XXVIIT
OÙ L’ON VERRA QUELLE JOIE IL Y EUT, À GOA, DU RETOUR DE FRANÇOIS DE XAVIER, ET COMMENT LE SAINT SE MIT A PRÉPARER SON VOYAGE EN CHINE.
(Février-avril 1552.)
François ne devait guère s’arrêter que deux mois à Goa; il ne s’y arrêtait, d’ailleurs, que pour faire les préparatifs d’une prochaine expédition en Chine, et pourtant son cœur ne se donna pas moins à tous ceux qui l’entourèrent, du jour de l’arrivée au jour du départ. Eux-mêmes, tandis que le Saint s’éloionat, tandis que, à leur insu, 1l agonisait à Sancian,
écrivent aux Pères et Frères d'Europe leurs impres-
sions, encore vivantes, de février et de mars 155, leurs impressions encore plus vives des premiers jours d'avril.
Le 1° décembre 1552, un Père de Goa écrira à ceux de Rome :
Je vous parlerai, d’abord, de l’heureuse venue au milieu de
nous de notre bien-aimé Père Maitre François. Après avoir con-
verti deux mille Japonais, il a laissé dans la ville d’Ayamanguchi, où vivent six cents chrétiens, le P. Cosme de Torres et un de nos Frères, qui parle très bien la langue japonaise, et il est arrivé à Goa, vers le 1° février. Sa venue, aussi imatten-
due qu’elle était ardemment désirée, à causé à nous tous et à
la population entière une consolation, une joie, qu'aucune parole ne saurait exprimer. Il s’est fait aussitôt, dans la ville, beaucoup de belles choses intéressant honneur et le service de Dieu, et, entre autres, la répartition nouvelle des chrétentés de l’Inde entre les Pères et Frères.
Tous, 1c1, tant qu'il est demeuré, lui ont témoigné Pardent désir qu'ils avaient de Paccompagner en Chine, et de travailler et souffrir avec lui pour Jésus-Christ, en un pays où les labeurs, au commencement, ne manqueront pas, car les Chinois ne tolèrent pas d'étrangers sur leurs terres.
Plus que jamais, le Père Maître François édifie ceux qui le voient. Ses grands et continuels travaux l’ont tellement ruiné,
que manger lui est devenu un tourment. Son estomac est si.
débile, qu'il se refuse à digérer un aliment quelconque; sans parler de douleurs de poitrine et d’autres infirmités graves ; et cependant, s'il se plaint, s’il gémit, c’est qu'on dépense trop pour lui : la dépense est de quelques œufs saupoudrés de sucre. Ainsi accablé, 1l prêche cmq fois, six fois par jour, plus modérément cependant qu’'autrefois. Ajoutez lPassiduité au confessionnal, le soin des affaires de la maison, le service
spirituel des gens du dehors. De 1à, vous pouvez juger ces
LB j ; » REA ( qu'il fera, une fois Ia santé recouvrée.
Je ne dis rien de ses oraisons, de ses veilles, de son humilité, de son affabilité, de la charité si fraternelle qu'il témor-
gne-et à nous et aux étrangers ; 1l n’est sévère que pour lui=
même. Vous savez tous, depuis fongtemps, combien ces vertus lui sont familières. est cependant vrai qu’elles ont pris dans
son âme de grands accroissements, depuis qu'il a quitté l'Eu-
rope. Il fuit la familiarité des puissants et des riches ; 1l évite même leur compagnie, et, s’il est obligé d’aller à eux pour quelque œuvre sainte, 1l ne parle pas d’autre chose. Ainsi, il lui est loisible de s'élever, avec bien plus de hberté, contre les abus, d’où qu'ils viennent, contre tous les désordres, quels qu’en soient les auteurs.
Le même jour, de Goa, le Frère Louis Frois écrira aux Pères de Coïmbre :
. Quand le P. Maître Melchior et les autres furent arrivés ici, 1l y eut dessein arrêté, entre les Pères de Goa et ceux que Von avait mandés pour cela des forteresses, d’élire, en lPabsence du Père Maître François, un Supérieur général des
membres de la Compagnie de ces régions d'Asie, qui pourvût
à tout et gouvernât les sujets, jusqu’au retour du Père. Sur ce, arriva d’Ormuz le P. Maître Gaspard Barzée, en marche déjà, avec d'autres, vers le Japon, où le Père Maître François les avait appelés. Cette réunion de tant de Pères et Frères, Dieu Payait voulue pour des desseins autres que celui qu'on mé-
ditait, car, à l’improviste, alors qu’on lattendait le moins,
alors qu'on appréhendait qu'il ne fût déjà mort, à cause des grandes persécutions qu'il avait eu à souffrir, au Japon, et des
guerres survenues entre les princes de ce pays, le Père Maître
Francois, père bien-aimé en Jésus-Christ par-dessus tous, se ÿ "1 TANTEL 2 : { Î à it Re 2 trouya au milieu de nous.
Il s'arrêta d’abord à Cochin, avec cinq Japonais. Dire l’émo- $ 1 ri LE 4 tion, la joie des Pères et de tout le peuple, quand il parut à Goa, serait chose impossible. On désirait tant le revoir! puis, sa venue était si opportune ! Aussi, que d'œuvres glorieuses
à Dieu et honorables pour la Compagnie s’accomplirent, grâ-
ces à sa présence ! Flores apparuerunt in terra nostra ; lem-
pus pulalionts advenit ; vox turturis audita est in terra nos-
traz ficus protulil qgrossos suos : vineæ florentes dederunt odorem suum.
C’est le sentiment commun, et chacun de nous en a la conviction intime ; il v a dans le Père François un tel assemblage de vertus, une sagesse telle dans sa conduite et ses déterminatons, un si grand zèle pour la gloire de Dieu, un si vif désir que la Compagnie de Jésus se dévoue à létendre, que, pour atteindre cette fin désirée, nul ne conçoit, ne prémédite rien qui déjà n'ait été révélé à Maître François et longuement prémédité en son cœur.
Avant de s'éloigner, 1l à voulu, dans l'intérêt des peuples et de la Compagnie, donner à chacun des Pères sa destination.
Un des trois que le Père Maître François avait mandés pour.
les envoyer au Japon, le P. Dominique Carvalho, a été appelé
au ciel, le dimanche de Lazare (3 avril) ; notre Père Maître
François était encore 1c1..
Tant qu'il demeura au milieu de nous, il y eut, dans [a maison, grande ferveur ; chacun des Frères, affermi dans sa
vocation à la Compagnie, demandait à Notre-Seigneur d’être du nombre de ceux que le Père choisirait pour le suivre, parce. que, de tous les. pays qu’il a déjà évangélisés, aucun, autant que la Chine, ne semble promettre des fruits abondants de salut et donner espérance du martyre. IF écrivait en Portugal,
il dressait des instructions pour les Pères des forteresses, et s’occupait à cela, comme si ce devaient être les adieux de quelqu'un qu'on ue reverrait plus. Il nous animait, nous en-
courageait tous, et telle était la suave et pénétrante efficacité
de ses paroles, qu’on ne pouvait douter qu'elles ne jailhissent d’un cœur où le Saint-Esprit habitait. Hi
Au réfectoire, les Frères, tour à tour, par son ordre, fai-
saient le récit de leur vie passée ; ils disaient, avec détail, de qui ils étaient fils, quels bas offices ils avaient remplis dans le monde, quelles avaient été leurs mauvaises inclinations ;
comme aussi, depuis leur entrée dans la Compagnie, à quelles tentations ils avaient dû résister, les fautes qu'ils avaient commises. On devait cependant omettre, dans les récits, la mention de tout ce qui aurait pu être péché mortel; cet exercice tenait lieu de la lecture accoutumée. Quand un Frère avait fini de parler, le Père Maître François résumait, et en des termes qui inchnaient l’âme au mépris d’elle-même ; puis, 1l la relevait et la dilatait par lespérance de la gloire éternelle; 1l lui indiquait les remèdes appropriés à ses infirmités, et ce qu'il disait, à ce propos, manifestait sa grande expérience. À d’autres Frères, il demandait compte de la manière dont 1ls faisaient l’examen de leur conscience, et, en présence de tous, il exposait les méthodes meilleures pour rendre cet exercice plus utle, et disposer l’âme à une parfaite accusation des péchés dans le sacrement de Pénitence.
Le P. Melchior Nunez écrira, le 7 décembre, aux Pères de Portugal! :
Au commencement de février, 1l plut à Dieu d'amener du Japon ici, ex insperato, le Père Maïtre François, et je crois
. qu'il vint, conduit plutôt par inspiration divine que par motifs
humains, si grande était la nécessité de sa venue, pour régler les affaires de la Compagnie en ces régions de l’Inde. A son arrivée, quelle fut lallégresse de mon âme! Imaginez, mes Frères, ce que c’est que de rencontrer, sur terre, un homme dont l’âme habite déjà le ciel ! O mes Frères, quelles vertus et dons célestes j'ai vus en lui, durant ce peu de jours! Quel
1. Le P. Melchior Nunez Barreto, frère de Jean Nunez Barreto, futur
Patriarche d’Ethiopie, entra au noviciat de Coïmbre, en 1543. Arrivé dans
lInde, en 1551, il y eut la charge de Vice-Provincial, dès l’année 1553. II mourut, à Goa, le 10 août 1571, après beaucoup de travaux, au Japon, en Chine et puis encore dans l’Inde.
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cœur si embrasé de lamour de Dieu! De quelles flammes
d'amour il brûle pour le prochain! Quel zèle pour aller au
secours des âmes malades ou mortes ! Quelle diligence à les ressusciter, à les remettre en état de grâce ! Comme il entend bien cet office principal de son ministère de prêtre, qui est la
justification de limpie, du pécheur ! Quelle affabilité cons-
tante ! Quel visage toujours serein, allègre, riant ! IL rit toujours, et il ne rit jamais, parce que son allégresse est toute spirituelle. La charité, la jubilation de son âme, elle se trahit par ce doux rayonnement du visage; aimsi, Jean-Baptiste manifestait la sienne en tressaillant dans le sein de sa mère. Encore une fois, il ne rit jamais, parce que, toujours recueilli en lui-même, il ne s’épanche pas dans les créatures. J'étais vraiment stupéfié en considérant quel désir il a de la gloire de
Dieu, l’impression pénible que produit en lui la vue des im=
perfections, quelque petites qu’elles soient, d’un de ses Frères, et non moins émerveillé de la patience et douceur dont il usait avec ceux du dehors, encore qu’ils fussent grands pécheurs; de la condescendance qui le faisait proportionner à la capacité, à l’état de chacun, pour les leur rendre plus utiles, ses enseignements eu corrections.
J'ai été envoyé dans cette ville de Baçaim par le Père Maître François, au mois de mars dernier 1552... Nous songeons à y établir un collège pour les enfants du pays, parce
O x que Je le vois nécessaire, et le Père Maître François était aussi
d’avis que le vrai fondement des accroissements de la For
dans ces pays, c'est l'érection de collèges, linstruction des petits enfants, l’enseignement constant du catéchisme à tous,
petits et grands ; sans cela, ils abandonnent la Foi aussi facilement qu'ils l’ont reçue ; et fiunt novissima pejora prioribus.
Voyez, très chers Pères et Frères, combien la moisson est abondante et comme 1l y a sujet, pour nous comme pour vous, de demander à Dieu la venue de nombreux ouvriers, alors
Pr Con: 28 tévrier.
FRANÇOIS À GOA (FÉVRIÈR-AVRIL 1552). 211 Surtout qu'il nous a donné un porte-drapeau tel qu'est le Père François Xavier, dont le zèle ardent va, nous découvrant toujours de nouvelles terres, pour que nous y courions semer, de toutes parts, l'Évangile de Jésus-Christ. Le fruit est grand : ici, il y a telle continuité de confessions, la plupart générales, et un usage si quotidien de l’Eucharistie, qu’il se passe peu de jours, aucun même, qu’un grand nombre de personnes ne reçoivent Notre-Seigneur.…
IT
Le Frère Frois disait : «Il a voulu... donner à cha-
cun des Pères sa destination...; » mais François ajou-
tait à ces lettres ou patentes d’admirables conseils, où l’amour ne se manifeste pas moins que la sagesse. Voici, par exemple, les patentes du nouveau supé-
rieur de Baçaïm et les conseils qui les accompa-
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