Scr. de S. Ign., I
14 mai, il y avait un point singulier. La plupart d'entre elles eprouvaient des acces de melancolie, des tristesses profondes et inexpliquees, des evanouissements et comme des crises d'epilepsie. L'une d'elles, au service de Mencia de Benavente, ^tait une femme perdue ; avant de suivre les conseils d'Inigo, elle avait commerce avec nombre d'etudiants. Les phenomenes marques plus haut etaient chez elle plus caracterises ; mais les autres aussi en eprouvaient de pareils. Figueroa, pour tacher de voir clair en cette affaire, alia trouver Inigo dans sa prison. C'etait le 18 mai 1527.
Voici, d'apres le proces-verbal du notaire Jean de Madrid, la substance de cet entretien 1 . Figueroa invoqua un mandement de lui, fait aux environs de la Noel de 1526, et aux termes duquel il aurait interdit a Inigo de faire assembled de gens ou conventicules, pour enseigner ou endoctriner qui que ce soit; et il fit grief au prisonnier d' avoir contrevenu a cet ordre formel. Inigo repondit : Vous ne m'avez pas mande cela sous forme de precepte; et si vous m'en avez parle, ce dont je ne me souviens aucunement, ce fut par forme de conseil. Figueroa, changeant de sujet, demande alors a 1'inculpe comment il se fait que les femmes qui se mettent sous sa conduite, ^prouvent toutes des defaillances et des crises nerveuses. Inigo convint nettement de tels evanouissements pour cinq ou six de ces femmes. Quant a la cause, autant qu'on le peut comprendre, elle est en ceci : ces femmes ameliorent leur vie, elles quittent le peche ou resistent aux tentations qui leur venaient du demon ou de leur entourage. Le demon provoque leurs defaillances, en surexcitant la repugnance naturelle qu'elles ont a changer de vie. Inigo, les voyant dans cet etat, les a consolees, leur disant de demeurer fermes au milieu de ces tentations et tourments ; que si elles faisaient ainsi, elles n'eprouveraient plus, avant deux mois, aucune tribulation de ce genre. S'il leur a parle de la sorte, c'est qu'il a passe lui-meme par ces tentations, sauf les evanouisse-
i. Ibid., I, 618-619.
ments qu'il n'a point eprouves. Figueroa pria alors le prisonnier de lui dire s'il s' etait mele de confession, disant a ces femmes de confesser ceci et non cela, ou de lui confier le secret de leurs confessions. Inigo repond : Quelques personnes m'ayant confie tels de leurs scrupules, quand je voyais que certaines choses n'etaient pas peche, je leur disais qu'elles n'avaient pas a s'en confesser et inversement. II n'y a pas eu autre chose; et je nie avoir demande ou cherche a savoir ce qui, dans les confessions, se traitait avec le confesseur.
Figueroa demande s'il a donne a certaines femmes le conseil de quitter leurs maisons et de s'en aller, en sac de pelerines, visiter des sanctuaires eloignes. Le proces- verbal, dont les feuillets sont incomplets, ne mentionne pas la reponse d'Inigo. Mais nous la connaissons par Inigo lui-meme. Mis en prison le premier jour de mai, il y avait dix-sept jours, qu'il etait ainsi enferme, sans qu'il sut, avant la visite de Figueroa, pourquoi on le traitait de la. sorte. La question concernant les pelerines expliquait tout. Inigo repondit qu'il connaissait Maria del Vado et sa fille Lucia, mais qu'il ignorait leur voyage. Alors Figueroa, le visage joyeux, lui mit la main sur 1'epaule, disant : Voila le motif pour lequel vous etes ici. Voulezvous, reprit Inigo, que je vous parle un peu plus longuement, sur cet article ? Oui. Sachez done que ces deux femmes m'ont importune bien des fois, parce qu'elles voulaient aller par le monde servir les pauvres dans tels ou tels hopitaux. Toujours, je les ai detournees de ce projet, vu que la fille est jeune et belle, etc... et je leur ai dit que si elles voulaient visiter les pauvres, elles le pouvaient faire a Alcala, comme aussi accompagner le Tres Saint Sacrement. L'entretien prit fin la-dessus, et Figueroa, dit Inigo, s'en alia, avec son notaire, emportant le tout par ecrit 1 .
Entre temps, Calisto etait a Segovie. Instruit, on ne sait comment, de l'emprisonnement d'Inigo, il se hata de revenir*
i. Gonzal^s de Camara, n. 60, 61.
L'IJTUDIANT D'ALCALA 157
quoiqu'il fut convalescent (Tune grave maladie. Arrive a Alcala, il alia droit a la prison. Inigo n'etait pas tenu au secret; bien des gens venaient le voir, nous 1'avons dit. Calisto voulait partager la prison de son ami. Inigo observa qu'il ferait inieux d'aller trouver le vicaire general. Figueroa re$ut Calisto avec bienveillance. II lui manda toutefois d'aller en prison, parce qu'il convenait qu'il en fut ainsi jusqu'a ce qu'on put interroger les trois pelerines qui n'etaient pas encore de retour. Calisto obeit. Mais le convalescent se trouva mal du regime de la prison. Inigo Ten fit tirer par le moyen d'un docteur qui etait son grand ami 1 .
Cette demarche demontrait que le prisonnier n'avait pas encore perdu toute estime et tout credit. II dit lui-meme, au surplus, que bien des gens venaient le visiter. Son confesseur, Manuel Miona, etait fort assidu a le faire. Dona Teresa de Cardenas lui fit offrir a plusieurs reprises de le tirer de la; mais il n'accepta jamais, disant toujours : Celui pour 1'amour duquel j'entrai, me sortira de la, si cela lui plait. Dans la meme pensee d'abandon parfait a la Providence, qui reglait sa vie depuis le depart de Loyola, il refusa de prendre des avocats et des procureurs, bien que beaucoup s'offrissent a lui rendre ce bon office 2 .
Les etudiants de 1'Universite visitaient leur camarade prisonnier; des professeurs s'aventuraient aussi jusqu'a la prison. Le docteur Georges Naveros s'y oublia une fois, au point de laisser passer 1'heure de son cours; arrive tard a 1'Universite, il s'excusa aupres. de ses eleves en leur racontant ses impressions qu'un mot resume : Vidi Paulum in vinculis 3 .
Le reglement auquel etait soumis le prisonnier n'avait rien de strict, sauf qu'il ne pouvait sortir de son nouveau domicile; il avait la liberte de tenir sa porte ouverte et ne s'en faisait pas faute. Lui-meme nous assure que durant les quarante-deux jours qu'il resta en prison, il faisait les memes choses qu'au-