CHAPITRE XV
(janvier-novembre 1537).
Lorsque les compagnons de Paris arriverent a Venise le 8 Janvier 1537, ce dut etre pour tous une joie bien vive que de se retrouver. Chacun conta ses aventures et ensemble on b^nit la Providence, Les Parisians amenaient avec eux, trois recrues nouvelles : Claude Le Jay, Paschase Broet, Jean Codure. De son cote, Inigo pouvait presenter aux arrivants Die'go de Hoces et leur annoncer ^adhesion des deux freres Eguia. La saison e"tait trop avancee pour songer a un voyage en Terre sainte ou meme a la Ville eternelle. Inigo d^cida que tous resteraient Venise, au service des malades dans les hopitaux, Cinq s'en allerent a Thopital Saint- Jean et Saint-Paul, cinq a 1'hopital des Incurables, vaquant aux plus humbles offices, devoues aux sains les plus empresses, plus ardents encore a aider les &mes qu'a soulager les corps, Troupe d'infirmiers veritablement rare 1 .
Us balayaient la maison, dressaient les lits, faisaient la toilette des malades, leur portaient les potions et la nourriture, se tenaient a leurs ordres la nuit comme le jour, Si quelqu'un trepassait, ils allaient au cimetiere creuser la fosse, organisaient les funerailles et transportaient le cadavre sur leurs epaules jusqu'au champ des morts, Les malheureux des hopitaux en etaient dans 1'admiration, La g^nereuse allegresse de ces serviteurs des pauvres devint, dans la ville, la grande curiosite qu'il fallait voir de ses yeux : nobles, riches marchands,
i. Gonzalfes de Camara, n. 93; Polanco, Cronicon, I, ST, Rodrjgufes, Commentaire, 474-477.
notables, se rendaient aux Incurables et a Saint- Jean, pour contempler cette merveille 1 .
Parfois, les malades a soigner etaient horribles et infects. Le coeur se soulevait de degout. Mais nos infirmiers ne quittaient pas la place; a bonne ecole, ils avaient appris 1'abnegation. Un jour, un pauvre homme squameux et purulent demanda en soupirant, a Xavier, qu'il voulut bien lui gratter un peu le dos. Tandis qu'il rendait au malade ce bon office, Xavier sentit son coeur fremir et il eut peur de contracter le mal du patient. Son hesitation ne fut pas longue, plongeant hardiment son doigt dans le pus des plaies, il le porta a sa bouche. Mais, la nature vaincue prit sa revanche. Dans la nuit, Xavier reva que la lepre infecte 1'etouffait a la gorge et toussant, crachant, il en vint a vomir. Lui-meme raconta le fait, le lendemain, a Simon Rodrigues en souriant. Et Rodrigues ajoute, rappelant la promesse du Christ aux apotres : Boiraient-ils un breuvage mortel, cela ne leur nuira point 2 .
Rodrigues aussi eut ses aventures heroiques. A 1'hopital des Saints- Jean-et-Paul, il partagea une fois son lit avec un le*preux, prit la lepre des pieds a la tete; mais fut gueri des le lendemain. A la cuisine de 1'hopital des incurables, travaillait une femme qui ne pouvait voir approcher les Iniguistes sans grommeler. Un jour que Rodrigues entrait pour prendre les aliments destine's aux malades, la femme dit a ses compagnes : Vous ne savez point qui sont ces hommes; ils sont de grande doctrine; et j'ai fait ce que j'ai pu pour les empecher de venir ici; mais je n'ai rien obtenu. Rodrigues jugea aussitot que cette cuisiniere etait possedee du diable. II la saisit par la main. Elle de crier : Lachez-moi, sinon je me jette dans le feu. Simon lache la main. Le corps de la femme se pelotonne, puis se redresse et I'energumene de jeter de grands cris. Toute la maison se trouble. L'aumonier de 1'hopital accourt, entraine la furie a 1'eglise et commence les exorcismes, II ordonne a