Ep. et instr., I
t-il impertinent et effrpnte cet Espagnol, a peine clerc, gradue sur le tard et theologien incomplet, qui se permettait de juger mal concerte un Ordre recemment approuve par le Pontife remain. En tout cas, ce fut, entre les deux hommes, une rupture dont les consequences se feront sentir, lorsque Carafa deviendra pape.
A lui seul cet episode suffit. II ruine les fantaisies de ,Castaldo et les hypotheses de ceux qui croient que la yue des clercs reguliers theatins inspira a Ignace ses propres creations. Tout ce que nous avons conte" jusqu'ici le montre, Inigo de Loyola n'avait besoin de personne pour apprendre la vie evangelique. II la menait depuis Manrese. Son dessein subsequent d'etudier et de devenir pretre, n'y avait rien change. Au bout des etapes de Barcelone, d'Alcala, de Salamanque et de Paris, il se croyait a la veille de realiser son reve d'apostolat palestinien. Les ermites de Saint-Nicolas vivaient d'une vie fort retiree et ils entendaient doter 1'figlise d'un Ordre religieux de plus. Lui non, ni aucun des siens 1 . Lies par les seuls liens de la charite fraternelle et d'un commun desir de convertir les ames, ils voulaient montrer, en ce monde du xvi e siecle, ou tant de clercs etaient indignes, ce qu'est un vrai pretre; ils se proposaient de faire entendre les verites evangeliques, sur la terre meme ou le Christ, ouvrant sa bouche divine, avait enseigne le chemin du salut. Et en attendant de precher quand ils seraient pretres, ils preludaient a leur ministere futur, en soignant les malades. Ce que nous allons raconter montrera plus nettement encore combien la vie des Iniguistes differait de celle des theatins de Venise.
i . Dans la polmique avec Castaldo, Rho, Negrone, Sacchini, ainsi que le P. Pien dans les Acta SS., argumentent d'autre fa9on. Pour eux, Inigo savait des Manrese qu'il fonderait la Compagnie de Je'sus et le groupement de Montmartre 6tait une premiere realisation de la Compagnie future. Mais les textes s'opposent a cette these. Polanco le dit en termes expres : Les premiers que rdunit a Paris notre Pere Ignace, et Iui-m6me, ne passerent pas en Italie pour faire une religion, mais pour aller a J^suralem et precher et mourir parmi les infideles. Ce que Polanco dit la (Ep. et instr., V, 259), il 1'a r^pdte a plusieurs reprises. Se rappeler les textes apporte"s dans la Note 10.
Au milieu de leurs occupations charitables, les Iniguistes prirent-ils quelques loisirs pour achever ensemble leurs etudes ecourtees ? C'est une conjecture que Ton peut hasarder peutetre.- Jadis, au college de Sainte-Barbe, Le Fevre et Xavier avaient initie a la philosophic leur maitre spirituel. Plusieurs des compagnons de Venise etaient plus avances que celui-ci dans les sciences sacrees. Pourquoi ne point supposer, entre ces etudiants parisiens, tous obliges de quitter brusquement 1'Universite, des manieres de conferences amicales ou chacun ferait profiter les autres de son savoir?
En tout cas, quand vint le milieu du careme de 1537, Inigo mit fin aux oeuvres de misericorde de ses compagnons et les envoya a Rome. Us devaient se presenter au pape, lui exposer leur projet de pelerinage a Jerusalem et leurs de*sirs d'apostolat, en vue de quoi, ils lui demanderaient la faculte de recevoir les saints Ordres. Au lieu de prendre la tete de la troupe, persuade que les preventions du docteur Ortiz et du cardinal Carafa risquaient de se reveiller a sa seule presence, Inigo demeura a Venise, se contentant de tracer le programme des voyageurs 1 .
Ils allaient par groupe de trois, un pretre et deux laiques. Ils marchaient a pied, portant leurs livres et leurs papiers dans leurs besaces, vivant de la charite des gens qu'ils rencontraient. Parfois ceux-ci etaient genereux. Comme ils devaient un jour traverser une riviere en bac, un de leurs compagnons de route leur dit gracieusement : Je vois que vous ne voulez pas changer vos ecus en petite monnaie, je vais payer pour vous. Une autre fois, un pretre qui s'etait joint a eux, apres avoir celebre la Messe, fit la quete aupres des assistants, afin de leur offrir de quoi acquitter les droits de peage quand on arriverait a la riviere prochaine. Nos Iniguistes furent surpris
i. Gonzales de Camara, n. 93.
et attristes du geste; ils accepterent cependant 1'aumone recueillie; mais tandis qu'on etait en route, des passants leur offrirent de 1'argent pour passer 1'eau; ils rendirent au pretre ce qu'ils avaient re9u de lui, le priant desormais de s'abstenir de quemander ainsi, a la Messe, et d'avoir plus de confiance dans la Providence divine. Celle-ci permettait d'ailleurs que les pelerins ne fussent pas toujours fort bien traites. II arriva, un dimanche, que, sans avoir pris d'autre nourriture qu'un peu de pain au depart, ils firent pres de dix lieues, sous une pluie torrentielle et a travers des chemins qui s'etaient transformes en lagunes, si bien qu'ils avaient de 1'eau jusqu'a la ceinture. Loin de maugreer contre le sort, ils benissaient la Providence et chantaient les psaumes, en alternant les versets, comme s'ils eussent etc" dans une eglise. Jean Codure, qui avait la gale aux jambes, la perdit dans le bain force de cette journee de benediction. Une halte de deux ou trois jours a Lorette les combla de joie 1 .
Us arriverent a Rome le 25 mars 1537, dimanche des Rameaux. Chacun prit un logement a I'hopital de sa nation et mendia sa nourriture de porte en porte. Mais de riches espagnols se piquerent d'honneur et leur fournirent a I'hopital Saint- Jacques le vivre et le couvert. La semaine sainte se passa a visiter les sept eglises et les stations de la Ville eternelle 2 .
Avec sa prudence accoutumee, Inigo avait muni ses amis de lettres de recommandation. v Ils allerent trouver le docteur Pierre Ortiz, ambassadeur extraordinaire de Charles-Quint a Rome pour traiter du divorce d'Henri VIII d'avec la reine Catherine 3 . Ortiz avait connu Inigo a Paris et s'etait montre plutot oppose a son entreprise apostolique. II fit pourtant aux voyageurs 1'accueil le plus cordial et il parla d'eux au Saint-