Ibid., II
avait construit un des plus beaux sanctuaires de Rome. Pendant les travaux, Fra^ois de Borgia avait transporte, dans une partie intacte de 1'ancien edifice, les restes d'Ignace (31 juillet 1568). Lorsque les constructions de Vignole et de son successeur della Porta furent achevees, 1' antique statue de la Vierge della Strada prit sa place, dans la chapelle batie pour elle; et dans le transept voisin, le P. Claude Aquaviva, en presence des Peres de Rome, fit mettre le cercueil d'Ignace sous une pierre qui portait : Ignatio Societatis Jesu fundatori (19 novembre 1587).
Plus encore que la beaute de I'e'glise nouvelle, ce tombeau attira la piete des fideles. En juillet 1 599, Bellarmin fut invite a faire, la, portes closes, une conference a ses freres en religion. L'auteur des Contravenes, en depit de toutes ses resistances, venait d'etre promu au cardinalat, par Clement VIII (3 mars 1599). Par une veillee pieuse, a 1'anniversaire de la mort d'Ignace, il entendait sans doute affirmer sa fidelite a sa vocation. Le 31 juillet, il exalta, devant tous les jesuites de Rome, les vertus du fondateur de la Compagnie de Jesus; apres avoir developpe, avec une grande chaleur de coeur, les paroles de 1'ficriture : le Seigneur? a aime, Va orne?Va revfaucTune etole de gloire et Va couronne en son paradis, il termina, en assurant que la saintete d'Ignace etait assurement digne des autels.
Le cardinal Baronius etait la; il etait ami de Bellarmin, et comme Philippe de Neri, ami des jesuites. Des que Bellarmin cut fini de parler, le grand annaliste se leva, s'agenouilla et baisa la pierre tombale d'Ignace; puis, se relevant, il se mit a haranguer les Peres : Ignace etait un saint, un tres grand saint; pourquoi ne laissait-on pas, a son tombeau des ex-voto, et n'exposait-on pas son image ? Et comme on lui dit que les ex-voto laisses par les fideles se trouvaient dans la chapelle des saints, il alia lui-meme les prendre et les pla9a sur le tombeau. Apres quoi, il ordonna qu'on allat chercher le portrait du saint, qu'il avait vu et admire dans la grande salle de la maison. H le prit dans ses mains, fit apporter une echelle, monta dessus en habit de choeur, et suspendit 1'image au milieu du panneau
de la muraille du transept, en face du sepulcre d'Ignace. Du haut de 1'echelle, il demanda si 1'image etait en bonne place, et ne descendit qu'apres reponse affirmative. Son visage rayonnait de joie; et Bellarmin, avec les Peres, contemplait tout heureux ce singulier et touchant spectacle.
Lorsque Baronius fut au has de 1'echelle, le vice-prepose de la maison professe insinua timidement que peut-etre le Pere general n'agr^erait pas beaucoup tine si grande hardiesse. Vous lui direz, repliqua le cardinal, que c'est moi qui ai fait tout cela; et je raconterai au Pape lui-meme tous mes actes d'aujourd'hui. Puis il s'agenouilla de nouveau pour prier, leva les yeux au ciel en soupirant d'aise, baisa devotement la pierre tombale, et se tournant vers les Peres : L'annee prochaine, il faudra m'aviser huit jours a 1'avance; je mettrai a ce tomfeeau un tapis ; je veux faire ici une fete solennelle, toutes portes ouvertes. Et il passa, souriant et saluant de la tete^ au milieu, des trois cents jesuites qui etaient la, le coeur emu et les yeux mouilles de douces larmes.
Le cardinal resta dans la maison toute la soiree et ne park que d'Ignace; quand il partit, il dit qu'il reviendrait le lendemain, pour communier les jeunes religieux.
La nouvelle de cette manifestation r a portes closes, se repandit fort vite. Des 1'ouverture de Feglise, le matin, un domestique de la duchesse de Sessa apporta au tombeau deux candelabres d'argent, de la hauteur d'un homme, et munis de trois grandes torches allumees, Le sacristain r effare,. avertit le vice-prepose, qui n'osa bouger. Lorsque Baronius entra dans 1'eglise, il alia tout droit au tombeau, le baisa devotennent et resta une heure en priere. Durant sa messe, on chanta des motets. La foule etait nomb reuse; plus de quatre cents personnes eommunierent. L'ambassadeur d'Espagne etait la avec toute sa famille. II fallut les instances du vice-prepose, pour empecher le cardinal d'improviser devant cette assistance le panegyrique d'Ignace de Loyola \
i- Scr. de S. Ign., II, 452-460.
Ces exemples autorises enhardirent les fideles. Jusque-la, ils avaient laisse" furtivement quelques ex-voto, que les Peres se hataient de faire disparaitre. Le 19 novembre, des colonnes en bois dore furent apportees par un noble florentin, une noble napolitaine ajouta un tapis brode d'argent. Puis on commen9a a installer des lampes (20-25-26 decembre 1599, 24Juillet 1600); elles furent enlevees chaque fois par le sacristain, surl'ordredu P. Aquaviva 1 . Pour les Quarante heures de 1600, Baronius, prechant dans 1'eglise della Strada, s'empara du souvenir d'Ignace et signala du doigt son tombeau comme la source immortelle de la vie de la Compagnie 2 .
Le cardinal Aldobrandini, neveu de Clement VIII, le cardinal Tarugi, le saint archeveque de Valence, Jean de Ribera, le prince-eveque de Cologne, le cardinal de Quiroga, grand inquisiteur d'Espagne, unissaient leurs voix k celles de Baronius et de Bellarmin, pour attester la saintete d'Ignace et demander son elevation sur les autels 3 . Les princes et les grands 4 se faisaient complices de ces ardents desirs, qui devan- 9aient et provoquaient le jugement de I'figlise. Paul V, successeur de Cle'ment VIII, ne tarda pas a recevoir des lettres d' Henri IV de France (10 octobre 1608), de Mathias de Hongrie (28 fevrier 1609), de Philippe III d'Espagne (7 mars 1609), de Sigismond de Pologne (18 mars 1609); lettres toutes pressantes, comme celles re9ues auparavant des magistrats et du vice-roi de Sicile (19 et 30 septembre 1605).
Apres ces vives et nombreuses instances, apres un examen minutieux des proces instruits en 1595 et en 1605, la Congregation des Rites se pronon9a : le 27 juillet 1609, le cardinal Pinelli signa enfin le decret de beatification 5 . Quatre jours apres, le 31 juillet, pour la premiere fois, dans 1'eglise della Strada toute resplendissante de lumiere, et remplie d'une foule