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Saint Jean Chrysostome

Un mot sur les sources où nous avons puisé , et les auteurs qui nous ont guidé dans ce travail. On le sait, Chrysostôme était à peine mort que la vénération du peuple et l'histoire s'emparaient à la fois de son nom. Le peuple TinA'oquait comme son plus puissant protecteur auprès de Dieu , ramenait triomphalement ses cendres de leur lointain exil , et battait des mains en voyant le fils d'Arcadius et d'Eudoxie, agenouillé devant elles , demander pardQn.. p. haute voix pour son père et sa mère. Quant à'hfemfàirfe , pouvait -elle ne pas accorder une sérieuse attention et une grande place à ce personnage imposant, à qui ses vertus, son éloquence , ses travaux , sa popularité , son martyre avaient fait un si haut piédestal , et dont la lutte intrépide contre une cour hypocrite , qui cachait sous les dehors d'un pieux respect ses attentats contre le Sacerdoce, avait profondément ému le monde chrétien? Un disciple , un ami de Jean , un évéque proscrit pour sa cause , Pallade, fut le premier de ses historiens ; du moins nous lui devons d'excellents mémoires , en forme de dialogue , où il raconte , en témoin oculaire et véridique , les choses les plus saillantes de l'épiscopat du

Saint) les douloureuses épreuves qui terminèrent sa noble vie j Tatroce persécution qui s'acharna plusieurs années sur ses partisans, c'est-à-dire sur les plus généreux défenseurs de l'indépendance de l'Église. L'antiquité ecclésiastique a fort prisé cet écrit , regardé avec raison comme une des sources les plus fécondes et les plus pures de l'histoire de Chrysostôme. Il est vrai ' qu'admirateur enthousiaste du grand pontife , Pallade ne parle de ses adversaires qu'avec une indignation qu'il ne prend pas la peine de déguiser. Mais le noble courroux qui flétrit éloquemment l'intrigue et la bassesse, n'altère jamais ni la rectitude de son jugement ni la vérité de ses récits. On sent partout , dans chaque parole de cet homme , l'accent d'une âme honnête que l'injustice révolte, mais à qui le mensonge fait horreur. Eût-il voulu tromper, il ne l'aurait pas pu ; car ce dialogue a vu le jour à l'époque où la plupart des témoins et des acteiurs des faits qu'il rapporte vivaient encore , et auraient .-accablé de démentis et de confusion l'impudent narrateur qui eût tenté d'immoler l'honneur des uns à la gloire de l'autre.

Socrate , Théodoret , Sozomène , ont consacré d'intéressantes pages aux vertus , aux travaux , aux combats de Chrysostôme; et ils sont tous les trois contemporains, ou à peu près, de celui dont ils parlent. Socrate, né à Constantinople en 380 , avait entendu prêcher l'illustre orateur, et long-temps vécu au milieu des agitations qui suivirent son exil. Malheureusement, et quoi qu'il en dise, il s'inquiète médiocrement de l'exactitude historique; et d'ailleurs, engoué des Novatiens, il a des préventions visibles contre le saint Apôtre des divins

pardons. Sozomène , plus impartial , a le jugement plus sûr ; mais il n'est ni plus orthodoxe ni plus versé dans les matières ecclésiastiques , et souvent même il ne fait qu'amplifier ou copier son devancier. Théodoret mérite plus de confiance ; il est plus instruit , plus consciencieux, plus grave. Compatriote de Jean, il était tout jeune encore , quand l'éloquent vicaire de Flavien fut enlevé à l'affection du peuple d'Ântioche pour être placé sur la chaire périlleuse de Byzance ; et s'il ne l'a pas personnellement connu , du moins il avait appris, de sa noble et sainte mère ce culte de vénération qu'il professa toute sa vie pour le grand homme dont il ne cessait d'étudier les ouvrages, dont il s'efforçait d'imiter la charité , et sur le compte duquel il a fourni des détails précieux qui ont échappé à Socrate et à Sozomène.

Un autre historien du Y*' siècle , Zozime parle aussi de S. Chrysostôme , mais en païen fanatique et rancuneux qu'offusquent toutes les gloires du Christianisme , et qui a pris à tâche de les dénigrer. Â ses yeux, l'éloquent archevêque est un démagogue effréné qui soulevait le peuple contre l'impératrice ; et cependant il reconnaît volontiers qu'on oublia vis-à-vis de lui toutes les lois de l'équité.

Le diacre Marc , dans son histoire justement estimée de S . Porphyre de Gaza , nous donne sur la vie de Jean quelques mots dignes d'être recueillis. S. Isidore de Peluse , S. Nil , qui fut préfet de Constantinople , et qui tous les deux ont pu voir et entendre le saint orateur, défendent chaleureusement sa mémoire , recommandent la lecture de ses œuvres , et font du clergé , qui lui était hostile , une peinture dont la vérité est aussi

incontestable qu'affligeante. S. Nil reproche à l'empereur d'avoir banni sans sujet, avec une légèreté coupable, un grand docteur, la lumière de l'univers entier, S. Augustin justifie contre les Pélagiens renseignement de son illustre collègue , loué aussi par des papes et des conciles. S. Jérôme se montre prévenu contre lui.

Au VII« siècle seulement , apparaît une histoire spéciale de S. Chrysostftme. L'auteur de ce pieux écrit , George , occupait le siège de S. Athanase et de S. Cyrille ; il assure avoir puisé ses renseignements aux sources les plus dignes de foi , et n'avoir négligé aucun moyen de connaître à fond l'homme supérieur dont il raconte la vie. « Il est assez ancien, dit Tillemont * , pour avoir vu les disciples de ceux qui avaient entendu prêcher la Bouche d'or », et il était assez haut placé pour donner à ses affirmations une grande autorité. Néanmoins, son travail n'est guère qu'une grossière légende , surchargée de bévues , et propre à désespérer la patience du plus intrépide lecteur.

L'empereur Léon , Siméon Métaphraste , un autre dont on ignore le nom, ont publié aussi des biographies de S. Chrysostôme ; mais ils n'ont fait qu'ajouter quelques broderies de leur façon au misérable récit de George ; et c'est à peine si l'on trouve dans cet amas confus de fables et de merveilles une parcelle de vérité , un trait de lumière à saisir. Toutefois , sans admettre , sur leur simple témoignage si peu assuré, les miracles dont ils ont parsemé l'histoire de Jean , nous aurions tort de rejeter, toujours et de parti pris, ce qu'ils disent.

» Mena. t. 11, p 3.

La légende elle-même se recommande à notre respect , quand elle ne choque pas la vraisemblance et qu'elle s'appuie sur une autorité suffisante.

Photius a parlé des œuvres oratoires bien plus que de la vie de Chrysostôme; mais en jugeant les unes en critique supérieur, il a fourni sur l'autre quelques renseignements qui sont loin d'être sans intérêt. Nous lui devons un abrégé des actes du faux concile du Chêne.

Naturellement, tous les historiens de l'Église se sont occupés de l'illustre évêque de Constantinople , mais aucun avec plus d'attention que Baronius , ni plus de complaisance que Nicéphore. « Quant à moi , disait ce dernier, j'ai leu plus de mille traictes d'icelui , coulans d'une douceur ineffable ; aussi , dès ma jeunesse , j'ai grandement aimé ce personnage , voire acquiescé à ses paroles , comme aux divins oracles, en sorte que ce peu que j'ai d'érudition, je recognois et confesse l'avoir apprins de luy * . » Malheureusement la critique et la science de Nicéphore ne sont point au niveau de sa bonne volonté.

Je passe sous silence Suidas , Zonare , Cédrenus et d'autres moins anciens dont les récits ne font qu'abréger les auteurs qui les ont devancés. Nous né donnerons pas plus d'attention à une notice d'Erasme , où l'on est surpris de trouver des erreurs indignes du célèbre critique, qui d'ailleurs aimait peu et n'avait que médiocrement étudié le saint orateur. Enfin , Godefroi Hermant , sous le pseudonyme de Menart, donna, en 1664, « une vraie vie de S. Chrysostôme, dit Tillemont», tirée des

< Nicéphore Callixte, 1. 13, c. 2, trad. de 1537. 3 Mém., t. 11, p. 4.

propres ouvrages de ce Saint même , de Pallade , et de ce que les monuments de l'Église peuvent y ajouter de plus constant , sans s'arrêter aux narrations ou incertaines ou fabuleuses de George et des auteurs qui l'ont suivi.» Mais Hcrmant, qui possède les défauts plus que les qualités de l'école de Port-Royal , tout en exagérant peut-être la sévérité de la critique siur quelques points , laisse passer sur d'autres plus d'une faute , et , cédant sans y songer à l'esprit de secte , néglige de mettre en lumière l'un des côtés les plus remarquables de l'épiscopat de Jean. Tout en lui décernant de grands éloges , Tillemont a repris ce travail en sous-œuvre y et écrit à son tour l'histoire de l'éloquent docteur avec cette sagacité , cette profonde érudition , cette méthode rigoureuse., et surtout cette conscience et cette patience qui le caractérisent entre tous les historiens ; mais il manquait de quelques documents publiés plus tard par Bernard de Montfaucon.

Le docte Bénédictin a enrichi le 1 3« volume de sa belle édition de S. Jean Chrysostôme, d'une nouvelle biographie de ce Père , dans laquelle il s'applique à établir le véritable enchaînement des actes et des discours du grand pontife ; et presque à la même époque un autre savant de la même école , D. Rémi Ceillier, exposait avec une parfaite exactitude dans son Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, la vie et la doctrine de Jean. Mais , quels que soient le talent , la justesse d'esprit , la sûreté de critique de ces deux hommes éminents , ils sont restés audessous du P. Stilting, dans son admirable étude de S. Chrysostôme , insérée au 4« volume de septembre de

la collection des Bollandistes. A la suite de telles gens il n'y a plus qu'à glaner.

Inutile de mentionner ici y quel que soit leur mérite, les vies de S. Jean Chrysostôme publiées, soit par les hagiographes modernes, soit par Auger, Dupin, Guillon et plusieurs autres en tète des analyses ou traductions données par eux de celui qu'on a si bien nommé V Homère des orateurs. Ce sont des résumés très-bien faits , mais trop succincts , d'une histoire à laquelle vient aboutir une grande partie du lY" siècle. Le plus complet , à coup sûr, celui qu'on lira toujours avec plus de pro&t , fait partie de VHistoire universelle de l'Église catholique, par Rohrbacker. Mais de nos jours , Chrysostôme n'a-t-il pas trouvé d'illustres admirateurs et d'habiles historiens? Qui ne connaît les belles pages de M. Villemain dans son magnifique tableau de l'éloquence chrétienne? Le grand écrivain semble avoir mis à peindre cette grande figure toutes les complaisances de son génie. Une brillante thèse, naguère soutenue devant la Faculté des lettres de Paris , a considéré l'archevêque de Con- ' stantinople comme orateur populaire ; et quoique plusieurs des appréciations qu'elle formule nous paraissent inacceptables , ce n'en est pas moins une étude intéressante et très-remarquable. Nous avions déjà le Chrysostomus de Néander, et tout récemment un éloquent missionnaire, habitué à parler au peuple avec le cœur et la langue de Chrysostôme , M. l'abbé Bergier, nous a donné , de ce prince des orateurs sacrés , une histoire écrite de verve , avec autant de talent que d'onction , et à laquelle nous ne trouvons d'autre défaut que de n'avoir pas été conçue dans des proportions plus vastes.

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Et, après cela, un nouveau travail siur S. Chrysostôme a-t-il une raison d'être? Nous sommes-nous trompé en pensant qu'il restait la une lacune à remplir, et que cet illustre Père , si connu qu'il fût , ne Tétait pas, à beaucoup près, autant qu'il devrait l'être? On va nous trouver peut - être bien téméraire ; nous avons voulu venir en aide , sous ce rapport , à ceux de nos frères dans le sacerdoce , que les sollicitudes du saint ministère et les nobles dévouements de la charité détournent des recherches longues et minutieuses. Si c'est , à leurs yeux , une prétention trop haute , qu'ils veuillent bien nous en pardonner la hardiesse et nous permettre de compter sur leur indulgence ; nous aimons à la réclamer.

Notre but est de résumer ici, pour eux, tous les travaux dont la vie et les œuvres de Chrysostôme ont été l'objet, dans un cadre ni trop étroit ni trop vaste , où l'on puisse voir dans son vrai jour l'orateur, l'apôtre, le docteur de la charité , le père des pauvres , le modèle des pontifes et des prêtres , le glorieux témoin de la primauté du Saint-Siège, l'héroïque défenseur desdroits et dé la liberté de TÉglise , et saisir les rapports de cette grande destinée avec les destinées du Catholicisme. Quoi qu'on puisse dire , en effet , Jean ne représente pas un seul homme, mais le sacerdoce tout entier ; il lutte , il est immolé , non sans doute pour l'intégrité du dogme , pour le triomphe de l'orthodoxie, mais pour l'indépendance du pouvoir spirituel menacée par la politique usurpatrice , le despotisme sans bornes des Césars de Byzance , et par conséquent pour la cause même du Christianisme et de l'humanité.

Le seul mérite de cet écrit , s'il en a un , c'est d'être composé, presque en entier, avec les pensées et les paroles de Chrysostôme. Nous avons multiplié à dessein les citations , comme le seul moyen d'apprécier l'orateur et de lire dans l'âme de l'homme. Car, d'une part , des œuvres auxquelles ne préside aucune pensée générale , aucune vue d'ensemble , aucune méthode , qui ne montent guère dans les régions transcendantes de la théologie et professent un fier mépris pour les spéculations philosophiques, ne sont pas susceptibles d'analyse; et, de l'autre, dans ces discours, improvisés pour la plupart au jour le jour, tantôt sortie véhémente d'un apôtre éloquent contre l'erreur et le vice , tantôt effusion brûlante et magnifique d'une âme généreuse que l'enthousiasme de la foi emporte à la suite de S. Paul jusqu'au troisième ciel , ou que la charité répand en consolations sur un auditoire ravi qui verse des larmes ou bat des mains, vous avez, non pas seulement des monuments plus ou moins parfaits d'éloquence et de doctrine , mais le journal intime d'un homme , son portrait photographié par lui-même , à son insu , aussi bien que le plus saisissant panorama de la société dans laquelle il vit. Aussi , après avoir dit avec Tillemont que Chrysostôme est l'historien le plus sûr et le plus ample de sa vie , il faut ajouter qu'il est le peintre le plus fidèle et le plus intéressant des mœurs de son temps. Millier lui a emprunté la plupart des éléments mis en œuvre dans sa dissertation savante sur le siècle de ïhéodose.

Quel que soit le sort réservé à ce livre , nous le déposons, comme un humble ex-voto, sur la tombe

Ténérée de S. Jean Chrysostôme. Surtout, avant tout , nous le soumettons au jugement souverain du Père commun des pasteurs et des fidèles , Toracle infaillible de notre foi , le chef auguste de cette « Église mère et maîtresse * , en qui Pierre vit et préside dans ses successeurs et donne la vérité à ceux qui la demandent * ; heureuse Église , où les apôtres ont répandu avec leur sang s toute la doctrine , et à laquelle , à cause de sa principauté principale, doivent nécessairement s* unir toutes les églises , c'est-à dire tous les fidèles répandus par toute la terre ^. •

Ce n'est pas que de si haut le regard du vicaire de Jésus-Christ puisse s'abaisser sur une production obscure et sans importance. Mais nous aimons à nous rendre à nous-mêmes ce témoignage , que toutes nos pensées s'inclinent avec un filial respect et une foi soumise devant son autorité suprême, et que , s'il était échappé à notre inadvertance un mot susceptible de la moindre improbation, d'avance nous le corrigeons, nous le condamnons, nous reffaçons. Puissions^nous du moins avoir puisé dans une longue étude de S. Chrysostôme un plus ardent amour pour cette sainte Église Jlomaine vers laquelle , du fond de son exil , il tournait ses regards avec tant de confiance , et dont il implorait l'affection et l'appui « comme son rempart , sa sécurité , le port sans tempêtes , la source d'une joie pure et d'innombrables biens '. » Lui, le magnanime

* Hincm. Remens , de dirort. Ltfthor.

' Pelr. Cbrysol , ep. nd Eutych.

* Tcrt., de pnrsrrift.^ c. 36.

* S. Iren., adv. hœr ,1.3, r. 3.

^ Chm., ep, ad. Innoc.f t. 3, p. bti.

soldat de la grande lutte entre le sacerdoce et Tempire, entre Tesprit et la force , tombé aux premiers rangs de la bataille , en défendant le glorieux étendard porté si haut par les Grégoire VII , les Innocent III , les Pie IX , comme ses cendres ont dû tressaillir sous la dalle du Vatican, quand tout-à-rheure TÉpiscopat tout entier se levait comme un seul homme pour entourer son auguste Chef des témoignages de son dévouement , pour protester contre toute atteinte à l'indépendance du Saint- Siège , indépendance sur laquelle reposent la liberté de rÉglise , la liberté des âmes , tous les intérêts du Catholicisme , les plus vrais intérêts de la civilisation ! A\ec quelle joie il a dû reconnaître dans cette grande voix du Corps épiscopal Taccent de sa propre voix, Técho de son âme! Il nous semble l'entendre s'écrier du haut des cieux : Courage 1 Le combat actuel est à l'avantage du monde entier*. Et en effet, si les destinées du monde se rattachent à celles du Christianisme , les destinées du Christianisme se rattachent à la chaire de Pierre^ Arche sainte , au milieu du déluge qui monte et menace tout , vous portez avec les gloires du passé , les espérances de l'avenir. « Qui ne cherche pas le salut en vous, périra dans le cataclysme. Qui n'est pas pour le Christ , est pour l'antechrist > i »

1 Chryt.» ep, ad InnoCt t. 3, p. 52!2. ' S. Bi«r., Damai, ep. 14.

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