LIVRE VI
los mains de la veuve, les a peut-être mises à plus haut prix que tous les présents des riches ^ »
Les deux Macaire, autres Lycurgues monastiques, n'étaient pas moins célèbres que Pamhon. L'un, celui d'Alexandrie, demeurait au-dessus du lac des Crocodiles, et semblait avoir apprivoisé ces hideux animaux, qui ne lui faisaient point de mal; l'autre, dit l'Ancien ou l'Égyptien, avait hérité du hâton d'Antoine, à qui il avait fermé les yeux au désert de Golzim. Arsénius enfin devait à des austérités extraordinaires la réputation d'un pouvoir surhumain, et on lui avait donné le titre de Grand. Tout, dans cette contrée de l'ascétisme, était un monument de quelque saint décédé, et chaque lieu avait sa légende. On montrait l'arbre planté par tel moine, la caverne creusée par tel autre, ou l'échelle qu'il s'était fabriquée dans le roc vif. Des bêches, des pioches, des instruments de travail ayant appartenu aux plus illustres morts, restaient comme des reliques, entre les mains de leurs disciples. Des visions, des miracles accompagnaient chaque récit, et étaient racontés avec la même foi qui les faisait écouter.
Paula, enivrée de tant de merveilles, voulait rester à Nitrie; elle parlait d'y fonder un monastère, et ses jeunes compagnes, par un pareil mouvement d'enthousiasme, protestaient avec elle qu'elles désiraient vivre et mourir dans ce lieu béni. Il ne fallut pas moins, pour détourner Paula d'une si singulière idée, que le souvenir des engagements qu'elle avait pris à Bethléem. On peut croire aussi que les sages avis de Jérôme contribuèrent à lui faire abandonner un projet qu'il ne pouvait, tout
1. Non est opus ut a te discam... Qui montes appendit et sylvas statera, multo magis scit quantitatem tui argenti. Pallad., Lausiac, c. 10.
252 SAINT JKROME.
en le blâmant, s'empêcher d'admirer intérieurement. (( Incomparable ardeur, écrivait-il plus tard, et courage à peine croyable dans une femme! Elle oubliait son sexe, elle oubliait la délicatesse de son corps, et désirait habiter, avec ses vierges, au milieu de tant de milliers de solitaires. Peut-être en eût-elle obtenu le pouvoir, tant cette résolution était sublime, si le désir des Saints Lieux n'eût parlé encore plus haut à son cœur^ »
Il faut le dire, ces autorisations n'étaient pas accordées à la légère par les supérieurs ecclésiastiques. Des abbés prudents, des évêques expérimentés, ne voyaient pas toujours sans une grande appréhension des monastères de femmes s'établir dans le voisinage des monastères d'hommes. Plusieurs blâmaient jusqu'à ces visites mondaines de matrones qui, si respectables qu'elles fussent, pouvaient laisser après elles parmi des reclus quelque ressouvenir du passé, ou quelque souffle de l'esprit tentateur. On voyait même des femmes diaboliques se faire un jeu cruel de troubler la paix des pauvres anachorètes et leur faire perdre, dans un seul moment d'égarement, le fruit de dures et longues victoires sur eux-mêmes. Parfois heureusement les suppôts de Salan se trouvaient pris dans leurs propres filets, témoin la courtisane Zoé, dont tout l'Orient répétait l'histoire. Elle s'était glissée dans la cellule d'un solitaire appelé Martinien, et, sous prétexte de lui demander ses prières, elle le sollicitait au mal. Martinien allait succomber, quand tout à coup elle le vit allumer un grand feu et plonger ses jambes dans la flamme jusqu'aux genoux.
1. Mirus ardor, et vix in femina credibilis fortitudo. Oblita sexus et fragilitatis corporeae, inter tôt millia monachorum cum puellis suis liabitarc cupi(3bat. Et forsitan cunctis eam suscipientibus impetrasset, ni majus Sanctorum Locorum retraxisset desiderium. Hioron., Ep. 8G.