‹ Saint JéromeChapitre 287 sur 387 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

un certain prêtre gaulois, ancien visiteur des monastères de la Crèche, Yigilantius, qui doit à son ingratitude envers ses hôtes une sorte de renommée houfïonne encore subsistante : Jérôme l'a immortalisé en le tuant. Vigilantius, qu'il appelait Dormitautius, à cause de sa nature épaisse et lourde*, avait pris naissance sur le revers septentrional des Pyrénées, dans la cité gauloise des Gonvennae, aujourd'hui Gomminges, cité assez mal famée, à qui l'on reprochait d'avoir été dans Torigine une colonie de vagabonds et de voleurs, établie de force par Pompée. Son père s'était expatrié, on ne sait pourquoi, avait passé en Espagne, et tenait dans la ville de Calagurris un commerce de vins. Cette patrie de QuintiUen inspira au jeune Yigilantius, à ce qu'il paraît, le goût, sinon le génie des lettres ; il étudia tant bien que mal, voulut être prêtre, et un évêque gaulois l'ordonna. L'idée lui étant venue de visiter la Palestine, il obtint par la recommandation de Sulpice Sévère une lettre de Paulin pour Jérôme, son ami, et sous un tel patronage il trouva au monastère de Bethléem l'hospitalité la plus cordiale. Sans être précisément obtus, et tout en possédant une sorte d'originalité, ce personnage ignorant avait toutes les prétentions de la science et de l'esprit ^ Jeté par le hasard dans la compagnie du plus grand théologien qui fût au monde, il se crut théologien luimême, et plus grand que Jérôme, et se mit à parler de toutes choses sans mesure ni raison, à contredire ses hôtes, à émettre sur l'exégèse et le dogme des opinions tellement étranges, que Jérôme, impatienté, fut con-

1, Vigilantius qui xar' àvxicppacrtv hoc vocatur nomine, nam Dormitantius rectius diceretur. Hieron., Ep. 37, adv. Vigil.

2. Prsesumens supra vires suas. Gennad., Calai. iUustr. vir., c. 30.

traint de lui imposer silence. Dormitantius lui en garda une profonde rancune, comme on le verra. Son savoirvivre marchait de pair avec sa science, et il avait gardé du métier de son père certaines habitudes d'intempérance M'aites pour choquer, plus peut-être que tout le reste, dans cette patrie de la sobriété et du jeûne, où la lettre de Paulin l'avait introduit.

Le citoyen de Comminges et de Calagurris était d'ailleurs d'une poltronnerie qui n'avait pas d'exemple. Pendant son séjour au couvent, Bethléem ayant ressenti un de ces tremblements de terre fréquents en Palestine, Yigilantius, réveillé en sursaut au milieu de la. nuit, s'enfuit de sa cellule et se mit à courir à travers champs : il n'avait oublié que son vêtement. Le lendemain, au lever du jour, lorsqu'on se mit à sa recherche, on le trouva agenouillé tout nu près de la caverne de la Crèche, et à demi mort de peur-. Cette réjouissante histoire amusa non-seulement le monastère, mais la ville entière de Bethléem.

Le grotesque personnage eut à peine pris congé de ses hôtes, qu'il allait à Jérusalem s'unir à leurs ennemis et les déchirer; mais l'évêque, fidèle à la paix jurée, réconduisit honteusement. A son retour en Europe, il eut plus de succès : c'était l'homme qu'il fallait à Rufin, et Rufin l'enrôla sans peine sous son drapeau. Dans un libelle qu'il composa, et que les ennemis de Jérôme vantèrent sans doute comme un chef-d'œuvre, Yigilantius déclarait origéniste le solitaire de Bethléem; origénistes son frère Paulinien, le prêtre Vincentius, Eusèbe

1. Vigilantius ebrius... crapula nocturna. Hieron., adv. Vigil.

2. Nudus orabas et referebas nobis Adam et Evam de paradiso. Hieron., adv. Vigih

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