‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 16 sur 106 · RETOUR EN ITALIE : AQUILEE · texte numérisé non relu

RETOUR EN ITALIE : AQUILEE

lectuelle. Il possédait une bibliothèque riche en auteurs chrétiens, qu'il mettait généreusement à la disposition de ses amis. Riche aussi en souvenirs, il racontait sur les grands hommes du passé des anecdotes que Jérôme recueillait avec une curiosité passionnée. Paul de Concordia avait, dans sa jeunesse, connu à Rome un secrétaire de saint Cyprien qui lui avait fait ses confidences. L'évêque de Carthage ne passait aucun jour sans lire quelque page de Tertullien : « Donne-moi le Maître », disait-il, en réclamant le volume. Livres prêtés et conversations avivaient en Jérôme l'intérêt pour cette histoire ecclésiastique si différente de l'histoire profane ! Lui aussi lisait le Maître et ceux qui l'avaient imité. Pourquoi ne marcherait-il pas sur leurs traces et ne consacrerait-il pas son talent d'écrivain au service de sa foi ? Ce fut sans doute par l'intermédiaire des clercs d'Aquilée qu'il fit encore la connaissance d'Innocentius, animé de sentiments analogues aux siens et surtout de son ami le prêtre Evagrius ^. Celui-ci était un personnage. Grâce à ses nobles origines, il avait facilement accès aussi bien auprès de l'empereur Valentinien qu'auprès du pape Damase. Il venait d'Antioche où sa famille, illustrée, au siècle précédent, par le général Pompeianus Francus, vainqueur de la reine Zénobie, s'était établie, sans perdre le contact avec le monde latin. De passage à Antioche, à son retour d'exil en 362, Eusèbe de Verceil se l'était attaché et l'avait emmené avec lui en

^ La manière dont il parle d'eux à Rufin (Epist. III) montre bien que ce n'est pas à Antioche qu'il a fait d'abord leur connaissance, mais en Occident où Rufin les a connus : Epist. I, surtout n°' i et 15, et Epist. III, 3 ; notice sur Evagrius, chapitre CXXV du De Viris et Chronique, 2'' année d'Aurélien (273), sur Pompeianus (PL, XXVII, 653-654, édit. Helm, p. 222) : « Zenobia apud Immas, non longe ab Antiochia, vincitur... in qua pugna strenuissime adversum eam dimicavit Pompeianus dux, cognomento Francus, cuius familia hodieque apud Antiochiam persévérât de cuius Evagrius presbyter, carissimus nobis, stirpe descendit. » La notice de M. Seeck sur ce personnage {Die Briefe des Libanios, p. 128-130) est à utiliser avec précaution, à cause de multiples confusions; cfr S. Basile, Epist. CXXXVIII, 2 (PG, XXXII, 580, C). Je ne parle pas ici de son rôle au sujet d'Auxence, parce qu'il doit en être chronologiquement question plus tard (en 374), si l'interprétation que j'accepte de la lettre I, 15, est la seule admissible : « Sepultum paene antequam mortuum. » Il s'agit vraiment de la mort d'Auxence, non de sa déposition, tentée en vain par le concile romain de 370 ( ?), et que Valentinien refusa de laisser mettre à exécution.

Occident. L'évêque mort (370), Evagrius était resté dans la Haute Italie, mettant son influence au service du catholicisme et de la charité. Son intervention auprès de Valentinien avait assuré au pape Damase, injustement accusé, une décision favorable mais, en même temps, il avait veillé à empêcher des représailles. Une pauvre femme de Verceil, calomniée, s'était vue condamnée au dernier supplice pour adultère. Le bourreau toutefois n'avait pu, en dépit de ses efforts, en s'y reprenant à sept fois, lui trancher la tête. Des clercs l'avaient recueillie inanimée et ramenée à la vie. Comme il se trouvait des juges assez inhumains pour réclamer quand même l'exécution de la sentence, Evagrius se rendit à Milan où se trouvait alors l'empereur et obtint la grâce de l'infortunée ^. Cette générosité de caractère le rendit extrêmement sympathique à Jérôme et comme Evagrius songeait à regagner définitivement l'Orient, cette amitié nouvelle l'intéressa davantage encore à la terre classique de l'ascétisme.

A Haemona aussi, Jérôme trouvait la pratique fervente de la vie religieuse. Il y était en relations avec un moine du nom d'Antoine et de pieuses vierges réunies en une sorte de communauté ^. Leur ferveur contrastait avec la langueur spirituelle de Stridon et lui rendait peu sympathiques ses compatriotes. « Ma patrie, écrit-il, où la rusticité est chez elle, a pour dieu le ventre. On y vit au jour le jour, le plus saint est celui qui est le plus riche. La marmite, selon le trivial dicton populaire, a un couvercle digne d'elle : le prêtre Lupicin. Ce navire qui fait eau a pour le conduire un faible pilote. C'est l'aveugle qui mène des aveugles au fossé, un chef à la hauteur de ses administrés ^. » A cela s'ajoutèrent des

^ Le contexte semble bien indiquer que c'est à Milan, non à Trêves, qu 'Evagrius a vu l'empereur.Valentinien, qui réside le plus souvent à Trêves, est à Milan en 365, à plusieurs reprises, en février 369, en novembre 373, en février 374. Peut-être est-ce à cette dernière date qu 'Evagrius est intervenu pour les affaires d'Auxence, mort cette année. L'intervention pour la femme de Verceil doit être plus ancienne, car saint Jérôme écrit: « In nostram aetatem inciderat » (Epist. I, i), ce qui suppose un certain recul.

■ Epist. XI, ad virgines Haemonenses, et XII, ad Antonium monachum Hae-

monae

Epist. VII, 5, plus haut, p. 3, n. 4. Le mot sacerdos qui qualifie Lupicinus est amphibologique. L'usage de saint Jérôme ne permet aucune conclusion absolue,

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